A la une

Conférence Sciences Po Défense et Stratégie : la DGSI recrute !

Le mercredi 26 septembre dernier, vous étiez plus de six cents dans l’amphithéâtre Boutmy à être venus écouter Laurent Nuñez, directeur de la DGSI. Cet engouement est révélateur du fantasme qui anime les habitués du 27 rue Saint Guillaume pour le monde des services secrets. Si Sciences Po a connu de grands espions comme Jeannie de Clarens, il n’y a pourtant au sein de l’institution « pas de grande culture de l’espionnage » a rappelé Luca Vergallo, le président de l’association Défense et Stratégie, organisatrice de l’événement. Or depuis 2015, avec l’ouverture du Master Sécurité et Défense mais surtout la sortie de la saison 1 du Bureau des Légendes, il semble que ce milieu attire de plus en plus d’étudiants.Sous une contrainte de confidentialité, qu’il n’a cessé de rappeler comme pour entretenir le mystère et souligner la rareté de sa parole, le numéro un de la Direction Générale de Sécurité Intérieure a présenté les compétences de son service, le cadre et dans une moindre mesure les moyens de son action. Mais sa venue consistait surtout en un appel lancé aux enfants qui, à en juger par les regards admirateurs lancés vers lui, sommeillaient en beaucoup des jeunes et moins jeunes venues l’écouter : la DGSI recrute.

Si la crise majeure reste l’attentat terroriste, il a souhaité de plus mettre en avant la multiplicité des menaces qui font aujourd’hui l’objet d’une surveillance accrue, comme les crises économiques, les cyberattaques ou les campagnes de désinformation, et donc la multiplicité des compétences dont ils ont besoin pour y faire face.

De quoi s’occupe la DGSI ?

« Notre mission principale est de prévenir les crises, d’empêcher qu’elles ne surviennent. » Avec des mots choisis, le directeur a donné un aperçu du large panel de missions réalisées par le service.

La lutte anti-terroriste est donc la compétence première et principale de la DGSI. « Nous travaillons plutôt sur le « haut du spectre », a-t-il expliqué, soit les individus que l’on pense susceptibles de passer à l’action violente. » En effet depuis la réforme du renseignement intérieur proposée par Nicolas Sarkozy en 2008 et finalisée en 2014 par Bernard Cazeneuve quelques temps après l’affaire Merah, la DGSI bénéficie d’une nouvelle structure et de moyens techniques et humains renforcés, « dans l’objectif de lutter contre les filières djihadistes en France et déjouer les attentats qui pourraient viser le territoire » (Le Monde, 12/05/2014).

Mais le domaine d’actions est plus large que la seule lutte antiterroriste, et la prévention des ingérences étrangères, souvent économiques dans un contexte de « guerre économique totale », susceptibles de porter atteinte aux intérêts de la nation est également une priorité.  La surveillance des mouvements d’opposition politique aux régimes étrangers sur le territoire national et ses moyens d’action se pratique aussi, dans la mesure où celle-ci est susceptible d’entraîner des actions graves de trouble à l’ordre public ; par exemple les manifestations et les attaques d’ambassades peuvent être synonymes de déstabilisation du pays.

Le service réalise aussi ce qu’il appelle la « contre-prolifération », soit l’empêchement de certains États ou entreprises de détourner les réglementations en vigueur pour s’approprier des produits nécessaires à la confection d’armes de destruction massive. Avec l’ANSSI, agence nationale de la sécurité des systèmes d’information, le service possède des compétences en matière de surveillance des cyberattaques. La DGSI possède enfin des compétences en matière de criminalité organisée, pouvant aller du trafic d’armes au trafic de monnaies virtuelles comme le Bitcoin.

Sur les moyens d’actions du service, Nuñez a souligné la particularité française – et américaine – d’un service aux compétences doubles : le renseignement et la police judiciaire. Ainsi, à une menace détectée grâce aux renseignements, on souhaite souvent mettre un terme par la voie judiciaire.

Quelle menace terroriste aujourd’hui en France ?

Pour Laurent Nuñez, même si l’État Islamique s’est beaucoup délité et a changé de forme, la menace terroriste actuelle est toujours aussi élevée. Avec le grand nombre de « départs sur zone » observés entre 2011 et 2015, le risque de « menace projetée », soit des actions menées depuis l’extérieur vers la France, est élevé. « Ces dernières années c’est toujours la menace la plus redoutée, même si elle est jugée moins probable. » Il cite comme exemple les attentats de novembre et de janvier 2015, qui, si l’on ne les classe pas directement dans cette catégorie, y ressemblent beaucoup.

La menace terroriste « endogène », soit qui provient d’individus passant à l’action en se conformant à la propagande de Daesh, dont ils prennent connaissance notamment par le biais des sites internet, préoccupe les services d’espionnage. Il cite l’attentat de Nice, survenu 14 juillet 2016, comme l’exemple d’attaque provenant de ce type de menace. « Cette mouvance endogène est celle qui nous préoccupe le plus, c’est la même dans tous les pays européens. »

Aujourd’hui, la menace terroriste a un caractère plus rudimentaire, a-t-il expliqué. Ce sont des attaques au couteau, à la voiture bélier, ou à l’explosif confectionné artisanalement. Mais la menace n’en est pas moins importante, et deux actions déjouées récemment ont donné l’exemple de groupes endogènes ayant fait preuve d’une sophistication élevée.

Quels sont les moyens d’action utilisés ?

Comme pour contrer les potentiels soupçons face aux moyens d’actions de la DGSI, il précise que la loi encadre toutes ses activités, et soumet les techniques utilisées à des autorisations. La récolte d’information se fait en construisant des partenariats avec l’ensemble des services de renseignements étrangers, avec qui de l’échange « bilatéral ou multilatéral » d’information est organisé, mais également avec les autres services de renseignement français, comme les renseignements de la Préfecture de police de Paris, le renseignement pénitentiaire, le service central de renseignement territorial et la DGSE. « Le Président et le gouvernement actuel portent d’ailleurs une attention particulière à ce que cet échange d’informations entre les deux services soit total et permanent. » a-t-il déclaré.

Que fait la DGSI de l’information qu’elle collecte ?

Là aussi les fiches sont régies par des textes légaux, autorisées par la CNIL. En suivant une procédure spécifique, tout citoyen a d’ailleurs le pouvoir de savoir s’il apparaît sur ces fiches. Les informations sont gérées par des bases de données : « On s’assure qu’on ne puisse pas détourner nos données. » La grande préoccupation du service est de parvenir à croiser de façon optimale la masse importante d’informations dont elle dispose.

Sur le sujet des fiches S, ces documents dont l’utilisation a beaucoup fait débat dans le cadre du suivi des individus radicalisés, Nuñez se veut rassurant, sans pour autant faire preuve d’une transparence débordante : « ce n’est qu’une fiche de signalement qui renvoie au fichier de certains individus sur lesquels nous écrivons certaines choses. »

Quel espion êtes-vous ?

« Nous cherchons de plus en plus de compétences : nous embauchons (…) des analystes, des linguistes, des techniciens. » Dans une grande opération publicité, il invite tous ceux qui ont à cœur de garantir la sécurité des citoyens français et de défendre les intérêts de la nation de se présenter pour les différents concours. Il donne l’exemple de collaborateurs doués en informatique qu’il lui arrive de croiser le soir dans les locaux, et dont il s’étonne de la jeunesse. Pour ceux qui se sentaient pousser des ailes, le mythe de l’Indiana Jones ne s’arrête pas là : « Nous avons des contractuels qui en plus de leur activité de traduction ou d’analyse, participent à des opérations en soutien de la police. »

En faisant la publicité de ce « travail passionnant », il souligne la contrainte de devoir agir sous le sceau du secret : Cela signifie « devoir faire acte de prudence chaque fois que l’on s’exprime, que l’on transporte des documents », mais aussi ne pas parler à ses proches de ses activités, de l’identité des acteurs ou de l’organisation du système, sous peine d’être poursuivi pour « compromission »… par la DGSI elle-même.
Par ailleurs, le processus de recrutement est long -il peut durer de plusieurs mois à un an -, des enquêtes sont menées sur les candidats, on leur demande de voir un psychologue – et 30 à 40% des candidats se découragent en cours de route.

Alors avis aux ambitieux, à ceux qui en ont assez que leur mallette soit vide, aux personnes étranges qui prennent du plaisir dans le cours « Introduction à R », c’est l’occasion de devenir quelqu’un, et de pouvoir enfin demander nonchalamment jeudi prochain « un Vodka-Martini, au shaker, pas à la cuillère ».

Alice Bergoënd