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Conférence de Kamel Daoud : quand l’écriture et la fiction prennent vie à Sciences Po

Ce mercredi 30 janvier avait lieu le lancement de la chaire d’écrivain en résidence à Sciences Po, plus précisément dans l’amphithéâtre Boutmy. Le dialogue s’articulait autour de Kamel Daoud, et des intervenants tels que Pierre Assouline, Aurélie Filippetti et Leïla Slimani ont investi de confortables – c’est eux qui le disent – fauteuils sur l’estrade iconique, pour l’accompagner et réfléchir avec lui autour de l’écriture.

Frédéric Mion, notre raïs à nous, notre directeur, a introduit la conférence en rappelant que depuis la fondation de l’Institut d’études politiques, une importance centrale est donnée à l’expression sous toutes ses formes, écrites comme orales. Ces formes variées peuvent se traduire de la manière la plus classique par l’exposé de 10 minutes, ou la dissertation en  2 parties, 2 sous-parties ; et de manière moins classique avec les MUN (Model United Nations) et autres concours d’éloquence. Le directeur a alors cité Boileau « Ce que l’on conçoit bien s’énonce clairement ». Il est de pensée commune à « la maison » que nulle pensée ne peut se structurer et avoir ambition de convaincre si elle n’est enchâssée dans une forme propre à son expression. Le centre d’écriture et de rhétorique découle de cette volonté et se dégage en trois axes. Les deux premiers, classiques : l’argumentation et les arts oratoires ; le troisième, moins : l’écriture créative. De cette envie de développer « l’écriture créative » (dénomination qui changera selon les intervenants, qui la trouvent « moche ») est née la chaire d’enseignement, qui sera confiée selon un système de rotation semestrielle à un auteur souvent de nationalité étrangère. Le premier à accepter et ainsi le premier titulaire de cette chaire est l’invité du soir : Kamel Daoud.

Photo : Viktor Cohen

L’amphithéâtre a alors accueilli les trois invités qui allaient animer le reste de la soirée : Leïla Slimani, autrice récompensée du prix Goncourt en 2016 et diplômée de Sciences Po ; Aurélie Filippetti, professeure à Sciences Po, autrice et ancienne Ministre de la Culture ; Pierre Assouline, auteur, journaliste et membre de l’académie Goncourt. Est aussi présentée Colombe Schneck, autrice, journaliste et ancienne de Sciences Po : la modératrice de la discussion. S’ajoutent à ces personnalités des membres de l’administration sciencepistes : Bénédicte Durand, la directrice des études et de la scolarité ; ainsi que Delphine Grouès, directrice des études et de l’innovation pédagogique.

Frédéric Mion poursuit alors en se concentrant sur Kamel Daoud, qu’il présente comme le défenseur d’une parole libre, qui construit l’écriture comme outil de l’émancipation. M. Daoud animera ainsi deux cours : « l’écriture à rebours » et « l’écriture la lecture et la construction du sens », il donnera également nombre de conférences, et pas qu’à Paris ! M. Mion annonce que l’auteur se rendra en effet sur les campus de Reims et Menton. Il poursuit en expliquant les raisons qui poussent à l’enseignement de l’écriture créative : pourquoi lire et écrire des histoires « fausses », ancrées dans la fiction plutôt que dans le réel ? Si au Collège Universitaire, les ateliers artistiques peuvent nous introduire à l’écriture de fiction, c’est un réel mode décisif d’appréhension du monde que la chaire d’écrivain cherche à créer, un mode complémentaire des disciplines habituelles de Sciences Po. Cette écriture agit sur le monde, ajoute à la richesse de l’expérience humaine. La fiction apprend à créer des possibles, et en cela elle constitue une nourriture pour de jeunes gens qui se destinent à des positions de prise de décisions.

Quelques élèves de l’IEP ont alors pris la parole pour lire quelques extraits de romans de Daoud, dont d’ailleurs un moussaillon de la Péniche (à qui on doit également la photo de l’article) : Viktor Cohen.

Kamel Daoud prend alors la parole, nous confiant son appréhension face à des spectateurs qu’il jauge « nombreux et attentifs », ce qui lui fait peur. « Une religion, c’est un livre qui a bien marché ». De cette boutade d’un ami algérien, il en ressort selon lui à la fois le rêve ultime de tout écrivain et l’explication brève des monothéismes mais pas seulement.

L’écrivain revient sur de nombreuses interrogations de son adolescence. Il s’interroge sur la religion, les livres sacrés, leur universalité et leur immuabilité, et surtout son incapacité à se les approprier et à les utiliser dans sa propre existence. Pourquoi, si Dieu est éternel, s’il a créé un univers infini, l’avoir raconté dans un livre fini, écrit dans une langue humaine et immuable ? Si tout avait été dit, pourquoi écrire encore ? Avec les textes sacrés, il avait le résumé du monde dans la main mais dans une langue qu’il ne maîtrisait pas : en somme, la posologie d’un médicament inexistant, écrite dans une langue morte. Très vite, lire assura pour lui plus d’infini que prier, et choisir l’histoire du monde plutôt que l’histoire de son pays de naissance s’avéra vital pour lui. Le corps est une impureté dans l’histoire de la religion, une torture et un cadavre dans l’histoire de la décolonisation, mais une joie dans l’histoire du monde. Il a alors choisi la jouissance par le roman plutôt que la culpabilité du roman national et de la religion.

« La bibliothèque est le contraire du temps et son infini est plus heureux que l’éternité »

Quand il arrive à Paris, il tombe face au dilemme de pouvoir acheter tous les livres qui existent, mais de ne pas pouvoir tous les lire. Ce constat introduit en lui un doute : s’il ne peut pas tout lire, pourquoi lire encore ? C’est ainsi qu’il comprit que l’érudition était un fantasme là où la lecture est un plaisir. L’universel est pour lui le contraire de l’obligation. Devenu adulte, il comprend que l’universel doit être pensé et défini. Quand il écrit Meursault Contre-Enquête, il est interrogé comme un cadavre, un revenant de guerre. Il explique sa difficulté à trouver sa voix en « Occident », où on exige de lui qu’il définisse l’universel, en tant qu’étranger. Si lui, algérien, tente de définir l’universel, il sera plus crédible et aura plus de légitimité à le faire que si un Parisien le fait. C’est toujours aux « étrangers » qu’on demande d’entreprendre ce travail de définition d’un tout. C’est une sorte de réponse courte à la grande question qui revient à chaque interview : « pour qui écrivez-vous ? », ou de manière plus générale, la réponse aux questions : « Est-ce que votre métier est utile ? » ; « Qu’est-ce que le roman pour vous ? » et « Est-ce que la réussite de l’écrivain qui vient du Sud n’est pas la définition de son échec ? »

Kamel Daoud évoque ensuite la question existentielle constitutive de toutes les élites intellectuelles « arabes », qui reste celle de l’exil : faut-il partir ou rester ? Entre régimes conservateurs fourbes, islamistes en montée, populations qui se complaisent ou se taisent face à ces empêchements, il est normal de se demander pourquoi risquer sa vie pour des individus qui sont au bout du compte indifférents à notre personne. L’idée de dissidence revient souvent : toute écriture prend la direction opposée, la voie et donc la voix de la rébellion. Daoud voit son écriture comme un moyen de reprendre la main sur sa destinée.

Les autres invités interviennent alors. Leïla Slimani se dit émue de retrouver les bancs où elle a évolué en tant qu’étudiante, et évoque son souvenir d’avoir rencontré Kamel dans une gare : « lui l’algérien, [elle] la marocaine ». Elle s’intéresse ensuite aux sujets sur lesquels elle écrit : même venant du Sud, elle explique qu’on peut raconter le monde, on n’est pas obligés d’écrire que sur « le féminisme, le Sud, le pouvoir ». Le monde et la capacité d’identification à l’ailleurs ne sont pas réservés aux auteurs occidentaux, et il en va de même pour la langue française. On lui demande souvent pourquoi elle écrit en français, comme si la langue lui était étrangère, comme si elle en était la victime, comme si elle n’était pas directement liée à sa sensualité. La langue française n’appartient plus à la France, affirme Slimani, c’est une langue-monde.  L’écrivaine revient ensuite à sa jeunesse, où elle était une lectrice idolâtre : il n’y en a eu que pour Zola… puis Dostoïevski… puis Proust… Mais quand elle écrivait, ça ne rendait jamais pareil : « À quoi ça sert d’être écrivain si ce n’est pas pour être Proust ? ». De ses propres mots, elle voulait être un génie et se refusait à la médiocrité.

Pierre Assouline prend ensuite la parole, et témoigne de son expérience des cours d’écriture dans des universités internationales. Aurélie Filippetti intervient également pour faire l’apologie de la littérature et de la faible différence entre lire et écrire. L’essentiel est que pour ces auteurs, la littérature est importante, nécessaire même. Au delà de cette évidence énoncée sous diverses formes à travers la conférence et les échanges, la quête de sens semble habiter tous les invités de la même façon et guider leur plume.

Colombe Schneck demande à Kamel Daoud quels conseils il donnera à ses étudiants. Il explique qu’avant de recevoir de son père un dictionnaire pour ses 7 ans, il définissait les mots lui-même, et qu’il leur voudra retrouver cette démarche avec eux. Pierre Assouline donne alors des conseils à ceux qui veulent écrire :

« Première chose : écrivez ! Puis, lâchez vous, vous êtes votre seul lecteur pour l’instant donc lâchez-vous. Faites un pas de côté, on regarde trop les choses de face, changez de perspective ! Ne pensez JAMAIS au public. Pouchkine disait « On écrit pour soit, on publie pour gagner sa vie ». Enfin : pas de marketing ! N’écrivez pas pour un marché, c’est antithétique à toutes les valeurs de l’écriture. À partir du local on va vers l’universel. Miguel Torga disait « l’universel c’est le local moins les murs ». Les workshops of creative writing ont un défaut, et pas des moindres, la standardisation. »

Deux questions ont été posées par le public, dont l’une d’entre elle demandait aux invités comment il était possible de s’astreindre à une discipline, pour écrire tous les jours.

Leïla Slimani explique alors en riant que ce sont les coulisses un peu « dégueu« , qu’on ne veut pas montrer. Écrire est un sport de combat et d’endurance : plus vous écrivez, et plus vous connaissez vos personnages. Elle a connu l’état de concentration qui, selon elle, lui a donné un bonheur des plus purs. On sort de la réalité, on vit avec quelqu’un d’autre : c’est extraordinaire mais ça demande un grand effort physique. C’est à son sens encore plus difficile pour les femmes. Virginia Woolf a écrit à propos de l’ange du foyer, la femme sacrificielle. Selon Leïla Slimani, il faut tuer l’ange du foyer avec une hache pour pouvoir écrire, même si ça peut créer un sentiment de culpabilité.

Pierre Assouline, lui, dit qu’on ne peut pas enseigner l’autodiscipline, que ce n’est ni une question d’inné ni d’acquis : plutôt de caractère. Il souligne que ce n’est pas parce qu’on aime la littérature qu’on doit forcément écrire, que l’amalgame est trop vite fait. Il raconte avoir un jour déclaré à un ami à lui : « si t’aimes la littérature à ce point, rends lui service et n’écris pas ». Colombe Schneck intervient alors pour citer Michel Houellebecq : « Il faut écrire tous les jours pour être là quand c’est bien ».

Pour sa conclusion, Bénédicte Durand avoue qu’il est dur de passer après de tels auteurs, et qu’elle n’a donc pas préparé de discours mais a préféré convoquer deux camarades écrivains qu’elle apprécie : premièrement, Marguerite Yourcenar, qui a déclaré que « par [ses] livres [elle] fait vibrer le monde ». « À Sciences Po, notre sujet c’est le monde, on a besoin d’écrivains pour le faire vibrer », dit alors Mme Durand. Elle cite enfin Claude Roy : « La passion d’écrire, ce n’est pas une façon de vivre un peu moins pour créer un peu plus. Cela devrait être un art d’éclairer (pour soi et les autres) un peu plus la vie, afin de la vivre davantage. » Une belle façon de conclure cette conférence riche et passionnée.

Rita Faridi