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Reportage de 3A – La Grèce, la crise, et les énergies renouvelables

Reportage réalisé en Grèce, dont l’auteur est originaire, pendant l’été 2015. Les sources peuvent être communiquées sur demande.

© Gregory Pappas

« Il y a sept ou huit autres parcs comme celui-ci sur l’île » précise Yorgos, présentant son champ de panneaux solaires à quelques minutes de route de la principale ville de Karpathos, une île du Dodécanèse au sud de Rhodes. « Il y a là, poursuit-il, 306 panneaux produits en Allemagne, ce qui fait 68,85 kilowatts de puissance installée ». Yorgos fait partie de ces nombreux particuliers qui ont décidé de profiter du boom des énergies renouvelables en Grèce après 2009. Il a dû consentir à un prêt pour couvrir un investissement onéreux de 290 000 euros. A l’époque, celui-ci semblait sûr. L’état Grec, à travers la compagnie publique assurant la distribution d’électricité, avait alors fixé des tarifs de rachat particulièrement élevés auprès des particuliers et entreprises produisant ces nouveaux champs de panneaux solaires. Cette mesure a été très efficace : depuis 2009, la Grèce a connu un développement spectaculaire de l’énergie solaire. En quatre ans, l’équivalent de 2500 Megawatts a été installé. Les installations solaires de petite taille comme celle de Yorgos ont permis au pays de se hisser au troisième rang européen en terme de puissance installée et au cinquième rang mondial en terme de puissance installée par habitant. La capacité éolienne a quant à elle doublé depuis 2008.

Il faut dire que la Grèce bénéficie d’une situation géographique et d’un climat adaptés : l’ensoleillement y est très élevé, surtout dans les îles, et le vent souffle en moyenne de 62 à 88 km/h. « Un panneau solaire produit ici 70% d’énergie de plus qu’en Allemagne. Pour les éoliennes, une seule produit environ un mégawatt, soit treize fois la capacité de ce parc », précise Yorgos. Quant au continent, son relief montagneux et ses forêts sont propices à l’installation de petits barrages hydroélectriques et au développement de la biomasse. Alors que 40% de la production d’électricité grecque provient du charbon extrait en Epire, les îles dépendent de l’importation de pétrole. Le développement d’énergies renouvelables permet donc d’exploiter le potentiel du pays, tout en répondant aux objectifs de l’Union européenne, qui a fixé à 20% la part des énergies renouvelables dans le bilan énergétique global pour chaque pays d’ici 2020. Selon la Deutsche Bank, la Grèce aurait d’ailleurs déjà atteint la parité réseau, c’est-à-dire la rentabilité à long terme des énergies renouvelables par rapport aux énergies fossiles.

 

Le lourd tribut de la crise

L’essor s’est heurté de plein fouet à la crise économique persistante de ces dernières années. Le principal opérateur de réseau électrique récemment privatisé, faisant face à un déficit aggravé par les impayés de la crise, a brutalement baissé le prix des rachats d’électricité. Cette initiative s’est également accompagnée du gel d’octroi de nouvelles licences de construction. Selon HELAPCO, une association réunissant les entreprises liées au photovoltaïque en Grèce, alors qu’en 2013 le pays a installé 1040 MW de capacité photovoltaïque, il n’a installé que 17 MW en 2014. Dépôts de bilan, reconversions et licenciements se sont multipliés, menaçant par là même les milliers d’emplois qui avaient été créés ainsi que les investissements. « Hier, de nombreuses personnes ont été attirées par les tarifs et ont fait des prêts à la banque, aujourd’hui ces tarifs ont été diminués de 30%, ce qui les met en difficulté financière », s’exclame Yorgos.

« Ils deviennent fous. Les banques, elles ne font plus de prêts pour les nouveaux projets, c’est la crise. Et de toute façon, les licences et les permis ne sont plus octroyés. »

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Outre l’effondrement de l’installation de renouvelable, la profonde crise économique et sociale a eu des effets encore plus néfastes. La question environnementale est absente du débat public. Le gouvernement se tourne résolument vers des projets de court terme comme la production accrue et moins onéreuse de charbon ou encore vers des projets aurifères dans le nord du pays. L’ancien ministre de l’environnement sous Alexis Tsipras, Giannis Tsironis, déplore les effets de la crise et des mémorandums comme la vente d’aires naturelles protégées à prix bradés pour des projets immobiliers de luxe, ou la modification de lois environnementales. Les fonctionnaires licenciés, plus personne n’assure la protection et la préservation de certains sites naturels ou le développement des sites touristiques de manière durable et écologique.

 

Un atout pour sortir de la crise ?

Pourtant, un plan ambitieux de relance à grande échelle avait été mis en œuvre au plus fort de la crise. Sous le nom de Helios, il visait à installer d’immenses étendues de panneaux solaires, d’une capacité allant jusqu’à 15 000 MW pour exporter de l’énergie vers l’Europe du Nord. L’échec de ce projet européen, qui nécessitait plus de 20 milliards d’euros d’investissements, a été un coup dur pour ceux qui voyaient une possibilité de relance grâce aux énergies renouvelables.

Cette situation illustre l’immense responsabilité des choix de politique publique qui s’offrent aux instances dirigeantes. La pression subie par Athènes l’amène à sacrifier toute logique écologique et d’investissement de long terme pour se consacrer à un court-termisme ayant pour but de rembourser au plus vite les intérêts de la dette selon les injonctions de la troïka. Pourtant, utiliser le potentiel énergétique de la Grèce serait l’occasion de réorienter les politiques publiques en répondant aux réels problèmes structurels de la Grèce, à savoir sa dépendance aux importations (et notamment énergétiques), son manque d’appareil productif, la défaillance des institutions, et son manque criant de recherche et de développement entraînant une fuite des cerveaux à l’étranger. Face à l’explosion de la dette et du chômage que provoquent les politiques d’austérité actuelles, des économistes ont même proposé d’utiliser les excédents budgétaires que la Grèce dégagerait non pas pour rembourser les créanciers mais pour les réinvestir dans un nouvel appareil productif : l’énergie renouvelable, mais aussi les médicaments, les biens de consommation, l’agriculture… Ce qui éviterait ainsi la dépendance du pays envers la rente touristique et les importations et lui permettrait d’investir suffisamment dans la recherche et le développement.

 

Repenser les politiques économiques

Les politiques publiques devraient inclure de nouvelles analyses stratégiques et techno-économiques comme la construction de centrales à concentration solaire et éoliennes de grande échelle, en combinaison avec les plus petites existant déjà. La production doit être couplée à des centrales au gaz à cycle combiné (une technologie bien plus économe que les centrales classiques) afin d’éviter toute carence d’énergie en cas de baisse de la luminosité ou du vent. La structure du réseau doit, elle, être impérativement repensée afin d’atteindre un mix énergétique optimal en fonction des besoins des territoires grecs de façon à mettre le mieux en valeur des territoires à fort potentiel comme les îles de la mer Egée qui pourraient être reliées au réseau continental. Un tel investissement ne peut être attractif pour les investisseurs que s’il est impliqué dans une planification plus générale de l’interconnexion des réseaux.

Chaque modèle régional considérant ses caractéristiques sociales, économiques et environnementales doit être intégré à une carte énergétique de la Grèce où les investissements sont répartis de manière égale, avec une planification générale de long terme qui coordonnerait au mieux l’aménagement du territoire et le mix énergétique. Seule une organisation rigoureuse permettrait une viabilité des investissements et attirerait les capitaux publics et privés.

Afin de faire face aux manques de financements et d’établir cette nécessaire coordination centrale, le renforcement des institutions nationales est nécessaire et permettrait en même temps à la Grèce de résoudre enfin la défaillance de son administration et de son système fiscal. Cela ne peut se faire qu’avec une coopération entre Etats européens, et l’utilisation par l’Etat des outils incitatifs qui sont à sa disposition : des garanties publiques sur des prêts, de nouveaux tarifs de rachat, une utilisation plus efficace des RPS (Renewable Portofolio Standarts), des systèmes de permis, des incitations fiscales, des certificats d’énergie etc…

Cela implique aussi de nouvelles règlementations dans le bâtiment pour améliorer l’isolation thermique et les pertes dues à la climatisation ou le chauffage, des mesures de standardisation des procédures administratives, et surtout des campagnes de sensibilisation visant à changer des mentalités peu concernées par ces problématiques. Seul cet ensemble de mesures couplées à une nouvelle politique européenne globale pourra convaincre le secteur privé de suivre le pas, tout en incitant les citoyens à se sensibiliser. Enfin, les communautés locales doivent impérativement participer et contrôler le développement des projets sur leur territoire et veiller à ce qu’elles en retirent un bénéfice social sans nuire à l’environnement et éviter une hostilité contre-productive aux projets.