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Etre étudiant les yeux grands fermés

Un article de Mathys Foreau

 

Aveugle depuis l’âge de trois ans je suis cette année rentré en première année du collège universitaire. Elle s’annonçait comme une nouvelle aventure qui n’allait pas être simple, mais qu’en est-il vraiment ?

Peut-on être aveugle et réussir Sciences Po ?

La réponse est oui. Grâce au travail du pôle handicap de Sciences Po, il n’y a rien ou presque qui ne me soit pas accessible. Ainsi, Claire Seconde a mis à ma disposition quatre lecteurs-accompagnateurs. Ces derniers ont pour mission de numériser des livres comme celui de Olivier Duhammel et Guillaume Tusseau en institutions politiques, de retranscrire certains textes du moodle que je ne peux pas lire ou encore de m’aider si je ne comprends pas quelque chose. Ainsi, chacun a une fonction particulière : Marie-Charlotte Garin s’occupe de me transcrire les textes du moodle en histoire, Fanchon Oudjani s’occupe de me numériser le livre d’Olivier Duhammel et Guillaume Tusseau, enfin Vincent Wannene et Etell Albert m’aident en microéconomie. Sans eux, il m’aurait été impossible de suivre ma scolarité à Sciences Po.

En effet, les centres de transcription braille qui auraient éventuellement pu les remplacer (et donc leur donner moins de travail) mettent beaucoup de temps à transcrire. Ainsi, il faut compter au minimum une quinzaine de jours pour quelques pages ou quelques schémas et plusieurs mois pour un livre. Le livre de Guillaume Tusseau et Olivier Duhammel aurait par exemple certainement mis plus d’un semestre à être transcrit.

Pour remédier à ces problèmes de transcriptions et un peu soulager mes lecteurs-accompagnateurs je peux également compter sur des preneurs de notes. Ces personnes me prennent en note les cours magistraux qu’ils m’envoient dans les 24 heures par mail. Ainsi pour chaque cours magistral correspond une personne différente : Nathan Albert en histoire, Clémentine Teyboulle en humanité littéraire, Suzanne Assrir en microéconemie et Coumba Camara en institutions politiques. Tout comme mes lecteurs-accompagnateurs, je peux compter sur eux si je ne comprends pas quelque chose.

 

Intégrer Sciences Po c’est bien mais avoir les outils pour travailler c’est encore mieux !

Lorsque j’étais au lycée je disposais donc de tout le matériel nécessaire à ma scolarité que l’éducation nationale me prêtait. Or, une fois sorti du système, je n’avais plus rien. J’ai du trouver des financements pour pouvoir payer mon ordinateur braille. Cet ordinateur fabriqué par la société Eurobraille s’appelle un Esytime et coûte 11900€. La Maison départementale pour le handicap (MDPH) m’a donc financé 8400€ et la fondation Étienne et Maria Rase les 3500€ restant.

Il s’agit d’une fondation de solidarité qui s’adresse aux aveugles et mal-voyants. Elle a pour mission de leur venir en aide en  finançant l’amélioration de leur vie quotidienne. Par ces financement elle a permis à des personnes de prendre seules les transports, de travailler, de faire du sport… Pour cela la fondation aide à la formation de chiens guides, finance des cannes électroniques, des ordinateurs braille ou à reconnaissance vocale, finance des greffes de rétine et prévoit de construire un centre pour les personnes mal et non-voyantes qui n’ont plus de repères familiaux.

Grâce à cette fondation, mon ordinateur ne m’a rien coûté. Je peux donc travailler comme tout le monde, soit faire des recherches sur internet, lire des livres, prendre des notes, etc. En effet, cet ordinateur braille fonctionne exactement comme un ordinateur normal, disposant de windows: la société Eurobraille a pris la base d’un ordinateur Asus, puis a fait les ajustements nécessaires afin qu’il soit accessible aux aveugles.

Néanmoins, le travail ne fait pas tout, et pour réussir dans la vie il faut aussi avoir des amis. Originaire de Rouen quand je suis arrivé, je ne connaissais personne à Sciences Po Paris. Pour autant, après avoir passé une semaine d’intégration absolument géniale, j’ai eu plus de mal à m’intégrer au sein de ma triplette. Néanmoins, au fil des jours cela se fait progressivement. De plus, j’ai tissé des liens avec d’autres personnes qui sont dans les mêmes cours de langues ou tout simplement que j’ai rencontrées parce que je cherchais une salle.

Bref, être aveugle à Sciences Po Paris n’est pas un handicap mais une particularité dont il faut savoir faire abstraction !