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Altruisme efficace : Comment sauver 10 000 personnes en une vie ?

« En une vie, vous pouvez sauver 10 000 personnes. Ou ne rien faire. » Invité à Sciences Po le 11 février dernier par l’association Altruisme Efficace, l’essayiste Adriano Mannino a tenu un discours pour le moins percutant. Logique implacable et chiffres à l’appui, le représentant de l’organisation suisse Effective Altruism Foundation a invité chacun à reconsidérer ses manières d’agir.

Adriano Mannino

L’altruisme efficace, un mouvement de pensée en plein essor

Les altruistes efficaces partent d’un constat simple : plus une catastrophe se déroule loin de chez nous, moins nous nous sentons concernés. Pourtant, ce sont justement les pays les plus épargnés qui ont le plus de moyens pour lutter contre les épidémies, les guerres, les famines, les catastrophes naturelles… Le premier objectif de ce mouvement est donc de développer l’esprit altruiste chez des personnes dont le quotidien n’est pas troublé par des évènements tragiques, afin de venir en aide à ceux qui souffrent. « Il faudrait réfléchir et agir comme si tous les matins, une catastrophe survenait dans notre entourage », profère Adriano Mannino.

Pour ces altruistes, l’efficacité se mesure en nombre de personnes « sauvées ». « Alors, Comme on ne peut pas sauver tout le monde, le mieux qu’on puisse faire est de sauver le plus grand nombre. », explique le représentant de l’organisation suisse. Dans ce cadre, la hiérarchisation des problèmes, notamment au travers de la durée de la souffrance, est totalement assumée. L’absolue priorité ? L’extrême pauvreté.

 

Théorie et pratique étroitement liées

L’idée est d’encourager l’action individuelle en montrant que l’impact de chaque don peut être décuplé simplement selon les choix que l’on mène. La dimension réflexive est donc l’essence même de l’altruisme efficace, courant de pensée avant d’être un mouvement d’action. Par leurs raisonnements hyper logiques, centrés sur l’individu, les altruistes efficaces utilisent les outils de la micro-économie tout en intégrant dans leur matrice d’autres considérations plus subjectives ou instinctives.

La force de la pensée altruiste efficace réside dans l’association constante de la théorie à la pratique, motivée par la poursuite d’objectifs concrets et de résultats significatifs. Les altruistes efficaces réalisent ensuite des expériences et des études afin de déterminer quelles associations et quels moyens d’actions sont les plus efficaces pour sauver des vies. « Beaucoup d’interventions ont un impact faible, voire négatif, et les plus efficaces ne sont pas forcément celles qui plaisent intuitivement », affirment les membres d’Altruisme Efficace Sciences Po. L’organisation américaine GiveWell, qui a évalué l’efficacité de dizaines de possibilités d’intervention, a par exemple révélé que trois dollars suffisent pour sauver une vie de la malaria. A partir de ces analyses, les altruistes efficaces construisent des modèles d’actions incitant chacun à maximiser le nombre de vies sauvées par don effectué.

La fin justifie les moyens

Les altruistes efficaces cherchent également à encourager les altruistes convaincus d’augmenter le montant de leurs dons. D’après eux, l’idéal serait que les dons d’une personne au salaire moyen dans un pays riche atteignent 10% de ses revenus mensuel. L’objectif de sauver le plus de vies possibles justifie de tels moyens ainsi que certaines positions morales particulières. Les altruistes efficaces soutiennent ainsi l’enrichissement personnel via la promotion du concept « earning to give ».

En d’autres termes, maximiser son salaire pour maximiser sa philanthropie. De la même manière, les altruistes efficaces n’ont aucun complexe vis-à-vis des associations caritatives qui ont un coût de fonctionnement élevé. Alors qu’il est parfois reproché à ces organisations de dépenser ainsi une partie de l’argent des dons, les fondations d’altruismes efficaces emploient elles-mêmes des salariés, défendant l’idée que cela leur permet d’attirer les personnes les plus compétentes, d’être plus productives et de sauver ainsi le plus grand nombre de vies.

 

Des actions en moralité renversée ?

Le représentant de l’Effective Altruism Foundation énonce ainsi que « pour empêcher une personne de mourir d’un accident de voiture en Suisse, l’Etat doit débourser 5 millions de dollar dans les mesures de sécurité, de prévention etc. Pour éviter les accidents de transports publics, l’investissement passe à 3 millions de dollars. Pour sauver une vie de la malaria dans un pays pauvre, seuls 3 dollars sont nécessaires.«  En d’autres termes, le coût pour sauver une vie diffère selon le niveau de richesse et de développement d’un pays.

« Une vie en Suisse vaut-elle réellement plus que 1000 ou 10 000 dollars dans un pays pauvre ? » s’interroge Adrianno Mannino. « Personne n’oserait le dire. Pourtant, c’est comme cela qu’on agit : la Suisse investit des millions contre les accidents de la route. » A travers ce propos, le jeune homme appelle les pays riches à penser certains de leurs investissement dans un cadre plus planétaire, afin de hiérarchiser les différentes mesures visant à sauver des vies.

Pour Adriano Mannino, les recherches produites par les altruistes efficaces sont « nécessaires » pour permettre aux pouvoirs de prendre « les bonnes décisions pour distribuer les millions de dollars qui vont sauver des vies. » Si l’altruisme efficace demeure peu présent dans le milieu politique, les organisations du mouvement ont toutefois influencé à plusieurs reprises les pouvoirs publiques britanniques. « L’année dernière, le Global Priorities Project (GPP) a travaillé avec le gouvernement sur sa méthodologie d’évaluation des risques et poursuivi le dialogue avec DfID (l’agence d’aide au développement du Royaume Uni) pour un usage des fonds dirigé vers les maladies qui causent le plus de souffrances », indiquent les membres de d’Altruisme Efficace Sciences Po.

Grâce aux de levées de fonds, les altruistes efficaces peuvent investir eux-mêmes dans les moyens d’actions jugés les plus efficaces. « Dans les pays développés, 40 000 dollars sont nécessaires pour former les chiens d’aveugles. Pourtant, soigner le trachome, maladie infectieuse causant la cécité, ne coûte que 40 dollars. Evidemment, il vaut mieux faire un don permettant de traiter le trachome. »

Si Tom Bry-Chevalier, membre actif de l’association sciences piste, reconnait qu’il expose là un exemple « assez extrême » il n’en demeure pas moins symptomatique du raisonnement des altruistes efficace. Chaque somme est calculée en vue de son optimisation, chaque centime est alloué à l’organisation qui en tirera le plus grand rendement en termes de vies sauvées. Or, « peu d’Etats ont décidé de donner 10% de leur ressources pour sauver des vie, regrette Adriano Mannino. Changer les structures de l’Etat ne changera pas l’altruisme d’un pays, car la population sera la même. C’est d’abord la mentalité des gens qu’il faut faire évoluer. »

Le risque de cette démarche, poussée à l’extrême, semble être de n’investir que dans les projets permettant de sauver le plus grand nombre de personnes au moindre coût, et de négliger ainsi les autres causes de désastres, de pauvreté ou de maladie. Pourtant, les altruistes efficaces sont engagées sur une pluralité de fronts, chacun s’attelant, au sein de ce mouvement peu structuré, à son propre cheval de bataille : élevage intensif, extrême pauvreté, crises des réfugiés, risques pour l’humanité liées aux nouvelles technologies, changement climatique… « Cette diversité est une immense force de l’altruisme efficace, car elle crée des synergies entre les groupes et nous oblige à considérer sans cesse qu’une autre cause pourrait être préférable à celle sur laquelle nous travaillons actuellement », explique Laura Green, étudiante convaincue par l’association Altruisme Efficace Sciences Po, pionnière du mouvement étudiant en France.

C’est justement l’objectif que ce sont fixés les altruistes efficaces de Sciences Po, convaincus que cette école constituerait un terreau fertile pour semer les idées du mouvement. Ils ont ainsi créé en septembre 2015 la première association universitaire française d’altruisme efficace. Si les « événements ont eu un nombre de participants très variable », « les idées que nous essayons de faire passer [ont] été assez bien reçues », estime Laura Green, étudiante en césure ayant rejoint l’association en cours d’année. De la même manière, il est difficile d’évaluer la proportion d’étudiants de l’école passant en suite à l’acte en effectuant des dons répondant aux principes de l’altruisme efficace. Toutefois, les membres d’Altruisme Efficace Sciences Po ont prévu de « mettre en place sur [leur] site un espace dédié aux étudiants qui ont pris l’engagement de donner au moins 1% de leurs dépenses par mois, en leur donnant la possibilité de se présenter et d’exprimer leurs motivations. »

Parallèlement, le mouvement se développe petit à petit dans d’autres écoles et universités parisiennes comme la Sorbonne. « Une communauté de membres engagés dans l’altruisme efficace commence à émerger à Paris » se réjouissent les membres de l’association sciences piste. « Nous organisons d’ailleurs des meetups hebdomadaires ouverts à tous, en collaboration avec les autres groupes Altruisme Efficace parisiens ». Ainsi, les idées du mouvement pénètrent peu à peu le monde francophone, longtemps resté à l’écart de ce courant de pensée né outre-manche dans les années 2000, et rencontrant un succès important en Allemagne et en Suisse. Néanmoins, ce mouvement demeure marginal en France alors qu’il est aujourd’hui « relativement bien implanté dans les grandes universités anglaises et américaines comme Princeton, Harvard, Harvard, Cambridge… » L’écart entre ces différents pays pourrait en partie s’expliquer par la barrière de la langue, la littérature sur l’Altruisme Efficace n’existant presque exclusivement qu’en anglais.