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Robert Holtz : « J’étais à Sciences Po sous l’occupation »

Propos recueillis par Emma Lejeune et Martin Lewandowski.

« Je suis l’un des derniers étudiants de l’École libre des sciences politiques ». Robert Holtz, qui fêtera ses quatre-vingt quatorze printemps le 28 Février prochain, appartient à la promotion 1944 de notre école qui s’appellera Institut d’Études Politiques quelques mois après l’obtention de son diplôme. Vif, passionnant et passionné, ce nonagénaire n’a rien à envier aux jeunes retraités. « La retraite c’est un mot que je ne comprend pas », affirme celui qui est encore à son âge vice-président de l’union mondiale des petites et moyennes entreprises et le fondateur de la Confédération Nationale des Junior-Entreprises. D’une mémoire rigoureuse et d’un enthousiasme prosélyte, La Péniche a écouté le récit captivant de cet étudiant à Sciences Po pendant la seconde guerre mondiale. Et le moins que l’on puisse dire, c’est que tout n’a pas changé.

« Sciences Po m’a sauvé la vie »

Elève en classe préparatoire à Henri IV, le destin de Robert Holtz, 19 ans en 1941 est tout tracé. Il allait réussir le concours d’entrée de Polytechnique et ainsi devenir un brillant ingénieur. L’arrivée des troupes d’Hitler dans la capitale française bouscule ces aspirations. Très vite, les élèves en prépa apprennent que les polytechniciens doivent rejoindre l’Allemagne afin de participer au Service du Travail Obligatoire. Voulant à tous prix éviter cette situation, Robert Holtz profite de l’absence de concours d’entrée à Sciences Po pour s’y inscrire afin d’y suivre les trois années de scolarité proposées.

En octobre 1941, Robert Holtz entre pour la première fois dans le 27 Rue Saint-Guillaume, alors unique bâtiment de l’Ecole libre des sciences politiques. « Quand je suis rentré à Sciences Po, j’avais un complexe de supériorité », affirme-t-il. Celui qui prétendait quelques mois plus tôt intégrer Polytechnique est désormais dans « cette école de snobs réunissant soit-disant les élites du pays ». Un regard porté sur Sciences Po qui n’a pas tant évolué aujourd’hui.

Mais on lui notifie très vite qu’il devra lui aussi partir de l’autre côté du Rhin. L’administration de l’école lui propose alors deux solutions pour éviter le STO : aller travailler dans des mines en Alsace ou devenir chauffeur-remorqueur.

« Je me suis alors retrouvé chauffeur d’un remorqueur pour ne pas partir en Allemagne. »

Il n’effectue qu’une seule mission qui lui permet de posséder définitivement cette carte d’identité précisant sa nécessité en France. « L’administration devait certainement utiliser cette stratégie pour protéger tous ses étudiants : Sciences Po m’a sauvé la vie. »

La chance ne sourit pas qu’une fois à notre témoin. Dès 1943, l’occupant nazi envoie tous les jeunes, quelles que soient leurs professions au STO. L’astuce de Sciences Po ne fonctionne plus. « Nous faisions gaffe dans le métro, de ne pas tomber sur des gendarmes français, les pires d’entre tous, qui pourraient nous arrêter car nous étions sans papiers », se rappelle-t-il. C’est alors que vient la visite médicale obligatoire effectuée par des médecins allemands. « J’ai dit en allemand au médecin que j’avais ‘bobo au ventre’. Celui-ci m’a alors demandé si j’avais des examens prochainement avant de m’affirmer que comme j’avais ‘bobo au ventre’, je devais passer mes examens. J’ai eu beaucoup de chance qu’il ne m’envoie pas en Allemagne. Je suis tombé sur un gentil. »

Enfin, lors de sa dernière année d’étude, Robert Holtz s’est vu inscrire la mention « Apte au travail » sur sa carte d’identité. « Sciences Po m’a alors envoyé à une administration avec qui ils étaient en lien afin de rajouter ‘in’ devant la mention ».

Si d’après Robert Holtz, l’école est plutôt ignorée par l’occupant, Sciences Po tient à ses étudiants et se dévoue pour les préserver.

 

Le même esprit depuis des décennies ?

Contrairement à aujourd’hui, les femmes sont en grande minorité dans l’école pendant la guerre. Les hommes leur doivent une certaine galanterie. « La norme était de tenir systématiquement la porte aux demoiselles », se souvient Robert Holtz. Par ailleurs, l’élégance est de mise lorsqu’on passe les portes du 27. « On était tous très bien habillés, avec un chapeau et un parapluie ». Un vestiaire à l’entrée – où se trouve aujourd’hui la loge des appariteurs – leur permet de se dévêtir avant de traverser le hall de Sciences Po qui contient un canapé préfigurant notre célèbre banc central.

« Le plan en deux parties, deux sous-parties était déjà la fabrique de la maison ! » Rien n’a vraiment changé à Sciences Po ! Robert Holtz affirme avoir eu environ dix-huit heures de cours hebdomadaires, avec des amphis en Boutmy grouillant déjà d’étudiants, et des conférences de méthode par des professeurs prestigieux. En parallèle, il suit des cours en fac de droit : les bicursus sont déjà de la partie même si leur statut n’est pas encore officiel. L’école dispose enfin de liens étroits avec les hautes administrations françaises : après son cursus en finance politique Robert Holtz a préparé le concours d’inspecteur des finances. « A l’époque en principe on allait dans le public, et on suivait les concours d’inspecteur des finances, de la diplomatie… », affirme-t-il. Des ambitions qui sont sensiblement les mêmes que celles des sciences-pistes actuels.

© Sciences Po. Les bancs d’origine de l’amphithéâtre Anatole Leroy-Beaulieu. Retirés en 1998, ils ont sans doute été dessinés par Victor Prouvé (1858-1943).

En réalité, Sciences Po prend une touche de modernité. La bibliothèque est revêtue de grands panneaux de chêne et le sport est obligatoire. « Je faisais de la boxe et de l’escrime trois fois par semaine », déclare Robert Holtz. Le nombre d’étudiants aussi évolue. « Nous étions une cinquantaine en finances publiques ».

Pour Robert Holtz, tout change lors de la nationalisation de l’école et donc sa transformation en Institut d’Études Politiques. « Quand l’IEP est arrivé, c’est devenu plus relâché ». C’est par ailleurs au même moment, en 1945, que l’École Nationale d’Administration est créée.« L’ENA, c’est l’esprit de l’école libre des sciences politiques », note l’ancien élève.

 

« Sciences Po est une merveilleuse école »

L’école devenant un Institut d’Études Politiques juste après la réception de son diplôme, Robert Holtz ne conserve pas de liens avec Sciences Po. Celui qui a rejoint l’association Alumni en octobre dernier (seulement !) l’affirme sans hésitation : « Aujourd’hui Sciences Po est une merveilleuse école ».

S’il était étudiant aujourd’hui, c’est en Allemagne ou aux États-Unis que Robert Holtz ferait sa 3A. « On a tout à apprendre de l’Allemagne, regardez notre dette et la leur ! Et pour les États-Unis, c’est le modèle du capitalisme ! », s’exclame-t-il. 

Sciences Po n’avait évidemment pas d’associations politiques sous l’occupation. Leur présence dans l’école aujourd’hui étonne Robert Holtz qui affirme qu’il « valait mieux que l’école soit au dessus des partis politiques » même s’il ne nie pas que cela permet de stimuler le débat.

Enfin, sur la délocalisation progressive du Collège universitaire à Reims, notre interlocuteur sourit. « Ca va leur faire connaître la province ! A l’époque, on aurait vu ça d’un très mauvais oeil… »

Sciences Po a bien évolué, mais l’empreinte de l’Ecole Libre des Sciences Politiques est toujours là et a planté les fondations de ce que l’on connaît aujourd’hui. L’attitude de l’école pendant la guerre reflète clairement sa volonté de préserver au maximum ses étudiants. Chacun jugera si la donne depuis a changé.