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Apprendre l’arabe à Sciences Po, une idée incomp-arabe-le

C’est une tendance qui se confirme : que l’on arpente la cafétéria du 56, les allées de la bibliothèque ou même les jardins du 27, plus moyen d’y échapper.
Les manuels d’arabe littéraire sont partout à Sciences Po. 

Écornés, raturés, témoins d’une volonté soignée et appliquée de maîtriser cette langue redoutable, abandonnés sur une table, laissés ouverts à une page d’exercices épineux, aux prises avec un étudiant appliqué, tous témoignent d’une même réalité : à Sciences Po, les cours d’arabe font salle comble, et de nouveaux créneaux sont régulièrement ajoutés aux maquettes pédagogiques. Etudiant.e.s de toutes origines et de toutes formation s’y mélangent et s’y échinent à parfaire leur calligraphie et leur prononciation. Ruth Grosrichard, enseignante d’arabe à Sciences Po et responsable de l’enseignement des langues orientales, témoigne elle-même de ce succès :

« Depuis cinq ans environ, nous assistons à une hausse régulière du nombre d’élèves qui s’inscrivent en arabe et ce à tous les niveaux offerts dans cette langue. A chaque semestre, ces deux dernières années, 1000 étudiants environ suivent un enseignement d’arabe sur le seul campus de Paris, sans compter les campus de Menton et de Reims. Sciences Po est, aujourd’hui, l’université française qui compte le plus d’étudiants suivant un enseignement d’arabe, juste après l’Inalco et très loin devant tous les autres établissements d’enseignement supérieur. L’augmentation est particulièrement sensible au niveau dit « A1 » (grands débutants) :  à chaque rentrée de septembre, le nombre de cours de ce niveau que nous ouvrons varie entre 13 et 15, avec une moyenne de 15 à 16 inscrits par cours. »

La question se pose donc : pourquoi une telle popularité ?

Avant tout, simple précision technique : l’arabe enseigné à Sciences Po, ainsi qu’au sein d’autres établissements tels que l’INALCO, est l’arabe littéraire, également appelé arabe moderne. Il ne s’agit pas de la langue que vous entendrez dans les rues de Marrakech, Beyrouth ou encore Alger : ces échanges-là sont issus des dialectes, langues maternelles des habitants des pays arabes, qui varient selon les pays et les ethnies. L’arabe moderne est quant à lui la langue de l’école, de l’université, des médias, de la politique, ainsi que celle du Coran. Parler l’arabe littéraire est donc une base linguistique solide, notamment au niveau grammatical, qui peut permettre par la suite de maîtriser un dialecte si le besoin s’en présente.

Revenons-en à notre interrogation initiale : qu’est-ce qui pousse donc les sciencepistes à consacrer quatre heures de leurs semaines à une langue grammaticalement aussi éloignée de leur langue maternelle, et qui, surtout, n’est même pas parlée au quotidien par les arabophones ?

Les raisons de l’apprentissage peuvent avant tout être professionnelles. Ainsi, Laetitia, étudiante en M1 à l’école PSIA, déclare : « je m’intéresse beaucoup au Moyen-Orient, je souhaite travailler dans la région, et mon projet professionnel étant de travailler dans les affaires humanitaires et la protection des réfugiés, je veux pouvoir parler la langue des personnes avec qui je travaillerai« . Elle ajoute que beaucoup d’élèves de Sciences Po se lancent sans doute également avec en ligne de mire le concours du Quai d’Orsay, qui nécessite la maîtrise d’une « langue rare ». Le facteur décisif peut être tout autre, notamment lié à des origines personnelles. Zacharie, étudiant en 2A, raconte en effet : « j’apprends l’arabe parce qu’une majeure partie de ma famille est arabe, ma grand mère ne parle pas français. Apprendre l’arabe est purement un moyen de renouer avec les racines familiales et avec les ancêtres ». Il reconnaît également que l’arabe peut être « un plus sur le plan professionnel », même s’il ne se destine pas à une carrière au Moyen-Orient.

L’entrée à Sciences Po peut apparaître comme le déclencheur idéal pour se lancer dans un apprentissage longtemps rêvé : c’est le cas d’Alice, étudiante de deuxième année, qui dit être tombée amoureuse de la langue à l’occasion d’un voyage en Jordanie, mais qui avoue que « ce n’est pas si facile de s’y mettre… ». Son entrée à Sciences Po lui a donc semblé être « l’opportunité parfaite » pour se lancer.

Enfin, les élèves peuvent aussi être tout simplement poussé.e.s par une sincère curiosité intellectuelle, une attirance inexpliquée, voire purement instinctive. C’est le cas de Manon, en 2A également, qui a sauté sur cette opportunité d’apprentissage dont elle estimait qu’elle ne se représenterait sans doute plus. L’objectif : découvrir cette « belle langue » qu’elle avait déjà commencé à appréhender par sa culture, notamment « par la chanson… et aussi grâce au film Azur et Asmar, de Michel Ocelot, vous savez ! ». Laetitia évoque aussi de son côté avoir été « attirée par les sonorités et la mélodie de la langue ».

Ruth Grosrichard confirme ces pistes :

« Pour la majorité, il s’agit d’abord d’un intérêt intellectuel, d’une volonté d’ouverture et de compréhension de l’aire géographique concernée par la langue arabe et les cultures arabo-islamiques. La motivation devient plus précise pour une partie des élèves lorsqu’elles ou ils envisagent d’en faire un atout dans leur parcours académique puis professionnel. Celles et ceux qui s’inscrivent dans cette perspective sont alors très motivés et s’impliquent fortement dans un apprentissage exigeant, complexe mais tellement gratifiant. Songez à celles et ceux qui ayant débuté l’arabe à Sciences Po parviennent à atteindre un niveau C1 et C2 et vont même jusqu’à s’inscrire en licence d’arabe à l’Inalco !« 

Les élèves pointent encore d’autres explications. « Il me semble que ça tient aussi au contexte actuel : la guerre au moyen orient, les réfugiés… On est plus sensibles envers cette partie du monde pour cette raison, à mon avis. Il se peut aussi que l’immigration que la France a connu fait que l’on connaît un peu mieux la culture de certains pays arabophones, ou du moins qu’on y est sensibilisé.e.s, là où les cultures russe ou indienne sont peut-être moins répandues par exemple) », explique Manon. On peut aussi pointer à l’instar de Laetitia « la présence de nombreuses personnes arabophones en France, ce qui peut renforcer notre attirance pour la langue. » Madame Grosrichard pointe elle aussi une actualité particulièrement riche des mondes arabes, et souligne la qualité de l’enseignement de la langue à Sciences Po. Elle évoque également « les résultats très encourageants de nos étudiants qui présentent l’arabe aux concours [tels que celui du Quai d’Orsay] », et enfin « les perspectives de débouchés professionnels [qu’offre la maîtrise de l’arabe] dans tous les secteurs. »

Ainsi, à raison de quatre heures par semaine jusqu’au niveau B1 compris, ce qui constitue « une vraie chance » pour Manon, les sciencepistes jouissent d’un apprentissage de l’arabe « excellent au niveau de la grammaire et des structures… mais très faible au niveau de la pratique orale et du vocabulaire », juge Laetitia – un constat partagé par tous les interrogé.e.s. L’étudiante a ainsi choisi de passer un semestre en stage en Jordanie, où elle a renforcé sa capacité à parler en continu et à échanger avec des arabophones. L’apprentissage en lui-même n’est pas sans difficulté : Zacharie confesse ainsi en retirer « de la satisfaction personnelle, même si c’est difficile et qu’il faut s’accrocher ». Ce sentiment d’effort et de satisfaction semble prégnant au sein de la petite communauté des apprenant.e.s de Sciences Po.

Alors, message aux sciencepistes qui se sentent naître une vocation d’arabisant à la lecture de ces lignes : si vous souhaitez découvrir les mélodies voluptueuses et enchanteresses de ce charabia tarabiscoté qu’est l’arabe littéraire, n’hésitez plus à vous lancer dans l’aventure, d’autant plus que, avec la popularité de ces cours au sein de l’établissement, vous devriez même réussir à mettre la main sur un manuel d’occasion sans trop d’encombre.

Capucine Delattre