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Black Mirror : noir, c’est noir ( mais pas sans espoir )

Si vous avez laissé traîner vos yeux sur Internet dans les dernières semaines, vous n’aurez assurément pas pu échapper à la rituelle déferlante suscitée par la sortie de la nouvelle saison de la série britannique Black Mirror, créée par Charlie Brooker. Si, cependant, par des circonstances obscures, vous avez décidé de vous retirer en ermite sur la planète Saturne – ce qui est un choix de vie tout à fait respectable – et n’en avez jamais entendu parler, voici une brève introduction au quasi-phénomène culturel qu’est cette série, n’ayons pas peur du terme.

            Black Mirror est une anthologie de science-fiction, c’est-à-dire un ensemble d’épisodes indépendants les uns des autres, qui ont cependant tous en commun une intrigue située dans un futur plus ou moins lointain, et centrée autour de progrès technologiques fictifs ainsi que sur leurs conséquences sur notre société. Ainsi découvre-t-on tour à tour un monde où chacun est doté d’un implant lui permettant d’avoir accès à tous ses souvenirs, un autre où chacun évalue les autres et est évalué par eux, accédant via sa note à différentes classes sociales, ou encore un autre où l’intelligence artificielle a évolué au point de reproduire le comportement humain. Loin de s’arrêter là, la série part de ces postulats alléchants pour délivrer des histoires aussi mouvementées que cruelles, jouant sans concession avec les nerfs du spectateur pour le laisser, souvent après un final retentissant et complètement inattendu, dans un état d’hébètement profond et de traumatisme certain. Conseil : si vous tenez à votre intégrité psychique, consommez Black Mirror avec modération. Vos taux de sérotonine vous en seront reconnaissants.

Une nouvelle saison qui divise

La série fascine donc depuis trois saisons déjà des milliers de spectateurs accro à son atmosphère froide et horrifiante, à ses réflexions d’autant plus saisissantes qu’elles ne paraissent pas si irréalistes que cela, à sa cohérence implacable. Un véritable style black-mirroresque s’est créé, mélange d’esthétique léchée, de personnages pas tout à fait fiables et de retournements de situation fracassants, et le succès de la série n’a fait qu’aller croissant, surtout depuis que Netflix a pris sa production en main. Mais avec l’arrivée de la saison 4 et de ses six nouveaux épisodes, des critiques déçues se sont fait entendre. Black Mirror serait «moins bien qu’avant». Différents arguments ont été avancés pour justifier cette tiédeur : moins d’action, moins de surprise, moins de noirceur.

Et laissez-moi vous dire de façon tout à fait personnelle que je désapprouve avec la plus forte véhémence. Black Mirror a changé depuis ses débuts, c’est indéniable. Mais changement n’égale pas affadissement : en l’occurrence, ici, c’est une véritable et passionnante évolution, une maturation, qu’offre Brooker. Alors oui, sans doute aurait-il été possible de reproduire à l’identique la recette qui faisait le succès des premiers épisodes – et loin de moi l’idée de vouloir dénigrer ces derniers tant ils ont eu un impact considérable sur ma petite personne. On serait resté en terrain connu, à exploiter une formule déjà validée (1, présentation du monde futuriste, 2, élément perturbateur, 3, péripéties, 4, coup de théâtre, 5, mort nerveuse du spectateur) jusqu’à la vider de sa substance. Mais n’est-on pas en droit d’attendre autre chose de la part d’une série aussi ambitieuse que Black Mirror ?

Entre science-fiction et introspection

Non, cette saison n’est pas une simple poursuite des précédentes, elle ose, elle expérimente, et c’est tant mieux. Sans doute le fait-elle avec des hauts et des bas, mais dans l’ensemble, ses propositions sont d’un grand intérêt. La force de la série a toujours résidé dans le fait qu’elle évitait toute forme de lourdeur et ne se contentait jamais de poncifs réchauffés sur le fait que « la technologie c’est dangereux et les hommes ils sont méchants, quelle horreur », non, elle cherchait à titiller le spectateur pour que par lui-même, par une réflexion propre, il en tire ses propres conclusions, pour qu’il se surprenne, pour qu’il s’étonne du monde qui l’entoure. C’est la série qui parvient le mieux à arracher la surprise de son enrobage de normalité. Et si cette nouvelle saison n’avait pas tenté des approches différentes, alors c’est bien cette surprise, l’essence de la série, qui aurait disparu. Et cela aurait été sacrément dommage.

Affiches des épisodes de la saison 4 de Black Mirror

 

Ici, on innove en nous offrant des histoires aussi variées qu’une course-poursuite pratiquement muette ( Metalhead ), un space-opera ( U.S.S. Callister ), une anthologie au sein de l’anthologie ( Black Museum ), une enquête policière ( Crocodile ) ou un drame familial ( Arkangel ), et c’est avec bonheur que l’on découvre l’inépuisable créativité dont font encore et toujours preuve les créateurs de cette petite perle de science-fiction et de noirceur, digne héritière de la cultissime Quatrième Dimension, The Twilight Zone en VO. La série n’est pas exempte de maladresses, évidemment, mais conserve plus que jamais cet esprit mi-vicieux, mi-brillant, entre provocation et suggestion, et cette recherche permanente dans son écriture.

On peut par ailleurs souligner le fait que Black Mirror continue à donner leur chance à des acteurs relativement méconnus et toujours convaincants, ou encore noter l’excellente direction artistique de la série, avec une photographie et un montage irréprochables et un travail de la couleur particulièrement intéressant, qu’il s’agisse des couleurs aveuglantes de USS Callister, du noir et blanc de Metalhead ou de l’esthétique futuriste de Hang the DJ.

Alors n’hésitez plus, savourez l’expérience hypnotique et glaçante qu’est Black Mirror, son jeu aux frontières de la morale et de l’humain, son regard acéré sur notre contemporanéité. Sur ce, bon visionnage – mais fais tes devoirs d’abord, espèce de sacripant. Et au fait : le meilleur épisode de la saison 4 est sans conteste Black Museum, c’est un fait objectif incontestable.

Et pour la bande-annonce de la saison 4 de Black Mirror, c’est par ici :