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Chroniques de la Silicon Valley, épisode 1

Au cours des vacances de la Toussaint, plusieurs élèves se sont rendus en Californie dans le cadre d’une learning expedition organisée par le Centre pour l’Entrepreneuriat de Sciences Po Paris. À cette occasion, les participant.e.s ont découvert le monde si particulier de la Silicon Valley. Jusqu’au 14 décembre prochain, nous publierons chaque jeudi une chronique rédigée par eux, chronique au sujet de cette expérience aux multiples facettes. 

Épisode 1 : Quand l’individu veut rendre le monde meilleur

On n’en revenait pas, de pouvoir aller dans la Silicon Valley. De pouvoir visiter cette région mythique où sont nées les technologies qui font aujourd’hui notre quotidien. De pouvoir rencontrer les femmes et les hommes qui y participent chaque jour ; qui innovent, qui « disruptent » tous les marchés, qui inventent l’avenir… C’est en tout cas les préjugés qu’on en avait. Pour tout dire, on ne savait pas vraiment à quoi s’attendre tant les faits et les mythes s’entremêlent. Quelle réalité se cache sous nos smartphones et leurs applications ? Et sous cette réalité, quelle vision du monde ? Voilà ce que nous avons essayé de déceler…

Les membres de la Learning Expedition à l’assaut de la Silicon Valley. Crédits photo : Arlène Botokro

 

Éloge de l’individu, apologie de l’échec

Du 28 octobre au 4 novembre, nous avons donc, grâce au Centre pour l’Entrepreneuriat de Sciences Po, sillonné la Valley à la rencontre  des acteurs qui donnent vie à l’entrepreneuriat californien : start-ups, incubateurs, venture capitalists, chercheurs en informatique ou en sciences sociales, grandes entreprises emblématiques… Des leaders quasi-messianiques aux geeks « hippies capitalistes », nous avons eu la chance d’avoir un plutôt bon aperçu de cet écosystème bouillonnant.

Crédits photo : Thomas Sentis

Ce qui nous a peut-être le plus marqué, c’est cet incessant éloge de l’individu. On connaissait les Américains individualistes, mais on ne s’attendait pas à tel choc culturel. L’individu qui peut tout ; l’individu qui décide de changer les choses, de relever des défis et de ne jamais se laisser abattre par l’échec — parce que l’échec est un droit, sinon un devoir. Là-bas, l’individu, c’est tout le monde et n’importe qui. Il semble suffire de ce moteur inépuisable qu’est l’optimisme californien pour réussir. Du chauffeur Uber jusqu’au cofondateur d’une start-up de plusieurs dizaines d’employés, tous partagent ce même maître-mot : faire de l’échec une expérience, se battre pour réussir, avoir un « impact ».

Ce que la Valley doit aux hippies

Cette vision de la toute-puissance de l’individu est héritée, entre autres, de la contre-culture des années 1960. San Francisco est à l’époque l’épicentre des mouvements hippies. Rejetant l’État et toute forme d’organisation hiérarchisée, ces mouvements contestataires ont vu dans le développement de l’informatique personnelle l’opportunité pour les individus de devenir plus puissants, plus libres. C’est en ce sens que la technologie augmente à proprement parler l’individu. Elle est perçue comme une extension du corps et de l’esprit, en étend les capacités, et permet à tout à chacun de se dépasser. On reconnaît ici les prémisses de certaines aspirations transhumanistes actuelles.

Et cet élément est essentiel. On comprend dès lors que l’individualisme, l’inébranlable croyance dans le progrès technologique, et l’esprit entrepreneurial sont en fait les trois piliers de la Silicon Valley. L’État n’a pas sa place dans ce schéma de pensée. Le politique non plus. Tout l’élan vital de cet écosystème se situe à un niveau micro-économique, à l’échelle de l’individu. C’est à lui d’être le moteur, l’artiste, le créateur de la société de demain. Mais est-ce vraiment une opportunité pour chacun ?

Des barrières invisibles passées sous silence

Si c’est ce que nous entendons à Palo Alto, Mountain View et à Menlo Park, ce discours prend une résonance très différente lorsque nous arpentons les rues des quartiers Est de San Francisco. Dès le premier jour, nous n’y avons croisé presque que des street people, ces sans-abris qui vivent, par milliers, dans une misère économique et psychologique visible au grand jour. Ces 7000 personnes vivant dans une pauvreté extrême sont la surface émergée d’un phénomène qui touche toute la Californie : près de deux personnes sur cinq y sont pauvres ou proches de la pauvreté. L’État possède aujourd’hui le plus haut taux de pauvreté des États-Unis, particulièrement élevé chez les Latinos, mais aussi chez les autres minorités ethniques…

Crédits photo : Yaël Ben Ayoun

Dans l’État le plus riche des États-Unis, ces inégalités flagrantes sont rarement citées par les chantres de l’esprit start-up, qui y voient tout au plus un « problème » qu’ils espèrent voir un jour résolu, au même titre que les défauts de la reconnaissance vocale ou le chargement filaire. Le risque est un luxe que seuls certains peuvent s’offrir ; et c’est avec tristesse que l’on découvre que, malgré l’ouverture et la tolérance des Californiens pour les “talents” internationaux, les conseils d’administration des grandes entreprises, mais aussi les rangs des entrepreneurs, et notamment de ceux qui parviennent à lever des fonds, restent désespérément très blancs et très masculins.

Un rapport conflictuel et singulier au politique

L’on connaît les réticences des GAFA — Google, Apple, Facebook, Amazon — à payer leurs impôts. L’on connaît aussi leur importance grandissante dans le champ démocratique, des élections américaines au printemps arabe et en passant par le Brexit. Ce rapport ambigu au politique nous a été souligné par Fred Turner, professeur associé de sciences de la communication et d’histoire des médias à l’Université de Stanford, que nous avons eu la chance de rencontrer. Il nous a notamment mis en garde contre le pouvoir immense de Facebook, dont l’utilisation aux quatre coins du globe induit, contre toute attente, des mutations profondes des rapports entre individus et des manières de vivre en communauté.

Crédits photo : Yaël Ben Ayoun

En effet, l’idée de société, structurée par des institutions et des réglementations spécifiques, apparaît pour ces grandes entreprises comme un frein à leur expansion économique. Face à leur recherche de profit, la régulation par un État central est perçue comme une machine trop lourde qui priverait l’individu de ses libertés. En suivant cette optique, il faut libérer les individus de l’appareil étatique, les rassembler dans une vaste communauté globale hors de la société, et les laisser exprimer leur singularité propre par la poursuite de projets personnels. La sécurité, la justice, l’éducation, les hôpitaux, les routes sont autant de services qui pourraient un jour être assurés par des entreprises technologiques innovantes, rapides et plus efficaces que nos appareils régaliens. Tout ceci ne serait finalement qu’une question de temps.

Vers une remise en question du rôle de l’État ? 

Si les questions d’intérêt général sont perçues uniquement comme des systèmes d’équations  à n inconnues qu’il suffit de résoudre, alors l’État ne peut apparaître que comme une réponse parmi d’autres, engagé dans une concurrence avec d’autres acteurs plus ou moins performants, sans légitimité particulière. Ce système concurrentiel laisse des questions en suspens : selon quels critères mesurer l’efficacité des réponses proposées ? À qui revient les missions d’arbitrage, de régulation, de définition commune de ces enjeux  ?  

Le projet politique d’une société est dès lors considéré à travers le prisme de la recherche d’une solution technologique et de la maximisation du profit ; ce changement de paradigme est lourd de conséquences. Il apparaît en effet que cette élite d’ingénieurs entièrement consacrée à résoudre les problèmes de l’humanité — au nombre desquels certains comptent la mort — ne peut qu’œuvrer pour notre bien. Dans ce monde merveilleux où il n’y a que des problèmes quantifiables et des ingénieurs hyper-motivés pour les résoudre, l’État, la démocratie, le Congrès et le FBI sont des instances limitantes, qui agissent contre les droits de l’individu et cherchent à entraver sa toute-puissance.

En fin de compte, c’est un vaste projet de société, ou plutôt de non-société, qui s’est révélé à nous au travers de ces rencontres et découvertes. Et ce que nous retenons de notre séjour, c’est que le “miracle” économique de la Silicon Valley ne peut être compris sans cette conception spécifique et proprement américaine de l’individu, et du politique qui en découle. À méditer quant aux conditions de transposabilité du modèle dans un environnement socio-politique qui lui serait étranger…

À l’origine de cet article, il y a un rédacteur et une rédactrice. Voici leur histoire. 

Thomas Sentis : Élève à l’École polytechnique, Thomas s’oriente vers une spécialisation en machine learning et computer vision. Il suit en parallèle une formation en philosophie et s’intéresse particulièrement aux liens entre sciences et société.

Yaël Benayoun : Jeune diplômée du master recherche en Théorie Politique de l’Ecole doctorale de Sciences Po, Yaël est également la fondatrice du Mouton Numérique, association qui se donne pour objectif d’interroger notre rapport au numérique et aux nouvelles technologies par l’organisation de débats et autres événements culturels ouverts et accessibles à tous.

À propos de la Learning Expedition : Le Centre pour l’Entrepreneuriat de Sciences Po apporte une expertise sur l’entrepreneuriat et l’innovation aux étudiants, aux start-ups et aux chercheurs.

Dans le cadre de leur cursus académique, la Learning Expedition dans la Silicon Valley est l’occasion pour ces étudiants et pour d’autres étudiants sélectionnés parmi les meilleures écoles scientifiques françaises, d’être immergés pendant 5 jours au cœur de l’innovation et d’apprendre auprès des entrepreneurs les plus inspirants.