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Conférence Jean-Michel Blanquer : un Grand Oral en rencontre un autre

Pas peu fier de voir son épreuve phare, le Grand Oral, au programme de la réforme du Bac 2021, Sciences Po accueillait mardi 5 février, via le groupe Economie Sociale et Solidaire des Alumnis, le ministre de l’Education et de la Jeunesse Jean-Michel Blanquer, pour une conférence autour du thème « L’Art Oratoire, effet de mode ou facteur d’égalité des chances », en compagnie de Bertrand Périer, Cyril Delhay et Agathe Chapalain, et modérée par Christine Morel, professeure à l’internat d’excellence de Sourdun.

Dès ses propos liminaires, le directeur de Sciences Po, Frédéric Mion, s’est empressé de rappeler l’importance qu’avait toujours accordé l’établissement à cette discipline ou cet art qu’est la rhétorique (ce débat de définition allait être un des enjeux majeurs de la soirée). Constatant le retour en force de l’oral dans l’éducation comme dans le monde professionnel, il a estimé que « l’oral doit occuper une place centrale dans l’éducation de la jeunesse, et peut-être plus particulièrement pour ceux des classes moins favorisées« . Là se trouve en effet le sujet qui fâche. Si dans une grande université la prise de parole est un exercice savoureux, cela n’est pas le cas partout, comme l’a souligné M. Mion en citant l’ouvrage de Bourdieu et Passeron, Les héritiers, qui érudie le poids des déterminants sociaux dans l’aisance orale. Alors que l’art oratoire s’apprête à devenir un élément majeur du bac, le rôle de l’école pour faire de l’art oratoire un facteur d’égalité des chances sera donc déterminant, et est loin d’être acquis.

Le choix des termes pour parler de cette épreuve est lui-même loin d’être évident. D’aucuns préfèrent l’expression « prise de parole ». C’est le cas d’Agathe Chapalain, éloquente étudiante et fondatrice de l’association ADAO (Association de Démocratisation de l’Art Oratoire), qui estime que ce mot permet de dédramatiser cet exercice souvent redouté par opposition au terme d’art, qui peut paraître plus impressionnant. Cette dernière défend en effet une vision plus bienveillante de l’oral, loin de celle promue par les associations de concours. Pour elle, la parole est d’abord « une magnifique opportunité », « qui peut être enseignée comme un plaisir », à condition qu’elle soit enseignée dans la bienveillance, en permettant aux étudiants de gagner confiance en eux.

Le débat s’est ensuite orienté sur les principaux enjeux de la réforme du bac. Pour Bertrand Périer, avocat et auteur de La Parole est un sport de combat, c’est l’occasion d’introduire enfin l’oral aux épreuves, car il juge que les épreuves du bac actuel ne sont « qu’une oralisation de l’écrit » « sans intérêt ». Lançant une pique aux associations de débat nombreuses dans l’auditoire, il condamne les associations de déclamation « qui se trompent sur toute la ligne ». Une demi-feuille de notes au maximum, et une grande part laissée à l’improvisation et au choix d’un sujet auquel on tient, c’est pour lui la recette d’un grand oral réussi. Le ministre abonde dans son sens. Il avoue tout de fois que rien n’est encore arrêté, que les textes sont encore en maturation, et qu’il continue à chercher l’inspiration, y compris ici à Sciences Po (frissons dans la salle).

Constatant que l’art oratoire restait un véritable témoin des inégalités, la question s’est ensuite posée de savoir si l’inclure au bac n’allait pas renforcer le caractère inégalitaire de l’Education Nationale. Bertrand Périer s’est alors lancé dans une très belle tirade, car notant que la parole était « un véritable marqueur social »  pour les examinateurs ou les recruteurs, il aboutit sur une formule choc : « Ca ne sert à rien de faire l’autruche, une inégalité ça ne s’ignore pas, ça se traite », sous les applaudissements de l’amphithéâtre Emile Boutmy, offrant par là un bel exemple des qualités d’orateur discutées ce soir. Cyril Delhay, conseiller en art oratoire, affirme lui aussi que « la parole permet de faire fructifier tous les types d’intelligence ». Pédagogue, le ministre explique : « préparer le baccalauréat doit permettre de préparer des choses qui permettront de réussir ensuite ». Loin de renforcer les inégalités, le fait que l’Education Nationale se saisisse de  ce sujet et ne l’abandonne plus aux associations et aux parents est donc une bonne chance.

Comme pour parachever cette démonstration, deux élèves de l’internat d’excellence de Sourdun, mis en place alors que Jean-Michel Blanquer était encore recteur, et qu’il avait lui-même qualifié « d’utopie collective concrète », ont pris la parole pour témoigner de ce que l’art oratoire leur avait apporté. En deux discours impressionnants de conviction, les deux jeunes filles ont expliqué comment cette discipline leur avait permis de « se transcender », comment elles avait pu l’utiliser comme une « arme contre l’autocensure », tout en constatant « le fossé qui s’était ouvert avec leurs camarades de Bobigny ».

Alors que le ministre s’éclipsait, la conférence s’est terminée sur les multiples questions de l’auditoire. A la question de savoir comment former les futurs formateurs, Cyril Delhay, conseiller en art oratoire, a témoigné de sa rencontre avec une enseignante qui regrettait de n’avoir découvert les clés de l’art oratoire que par une formation à la toute fin de sa carrière. La question d’un jeune homme sur la tenue vestimentaire conseillée a permis une mise en garde contre « le faux ami de la parole : être soi-même et authentique ». Tous les intervenants s’accordent à dire que la prise de parole est un exercice physique. Enfin, la soirée s’est conclue sur l’une des seules vraies controverses de la soirée, à savoir : la parole est-elle un sport de combat, comme l’affirme le titre du livre de M. Périer ? Tandis que Bertrand Périer défendait son livre en affirmant que la parole est fondamentalement un combat envers soi-même et un « rapt de la confiance » de l’autre, Cyril Delhay a tenu à nuancer cette vision en rappelant la nécessité de l’expression et du partage. Et de conclure, “aux déterminismes, il faut faire face avec détermination”.

Adam Galametz