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Conférence Vincent Mignerot : Que faire face à l’effondrement de nos sociétés ?

Mardi 23 Avril, Vincent Mignerot était l’invité de Sciences Po Environnement pour une conférence en Boutmy sur le thème des actions politiques à envisager face à l’effondrement probable de nos sociétés. Fondateur et président d’honneur de l’association Adrastia et expert français des risques d’effondrement de notre civilisation, ce chercheur en sciences humaines base ses travaux à la fois sur les disciplines scientifiques, psychologiques, anthropologiques voire philosophiques. Dans un contexte de prise de conscience exponentielle du danger futur qui guette la planète et l’homme, il s’agissait de s’interroger avec lui sur notre perception de la réalité du danger qui nous guette et la possibilité ou non d’y apporter des réponses.

La conférence fût introduite par Nicolas Trouche, élève de 2ème année, rappelant aux élèves de Sciences Po présents dans l’amphithéâtre que beaucoup d’entre eux seront amenés à exercer des fonctions de dirigeants ; donc nécessairement à répondre à la question environnementale et aux limites manifestes de notre modèle social.

Vincent Mignerot part du constat que le monde politique actuel ne sait se faire force de proposition face à un risque d’effondrement qui vient pourtant « rebattre toutes ses cartes ». Il place l’énergie comme moteur de toute activité sur terre, en tant qu’elle permet la transformation, le changement d’état, le mouvement… Même pendant les 99% de notre humanité où nous avons été chasseurs-cueilleurs, l’énergie était présente, sous la forme du feu ou encore de la viande que nous mangions. C’est notre capture d’énergie croissante qui a élargi notre champ d’action, restreignant par là-même celle des autres espèces. Il prend pour exemple les chimpanzés, qui ont une capacité d’emprise moyenne de 20km2, tandis que le cueilleur-chasseur peut aller jusqu’à 1300km2 de surfaces « anthropisées », transformées selon les besoins de l’homme.

Le chercheur tire de ce constat une observation intéressante et novatrice : il congédie ce qu’il appelle notre « univers Disney », où nous associons une zone du monde à une faune spécifique. Au contraire, il affirme qu’au cours de la Préhistoire, il y avait 27 espèces d’éléphants présentes sur le continent américain, de même que des chameaux. Pour lui, la faune authentique était présente de manière relativement homogène sur tous les continents, mais a été largement décimée par la présence humaine. Aujourd’hui, 60% d’animaux d’élevage constituent la biomasse animale contre seulement 4% à l’état sauvage. 70% des oiseaux d’aujourd’hui sont en réalité des volailles d’élevage… De quoi nous alarmer sur l’appauvrissement considérable de la faune et la flore.

S’appuyant sur divers graphiques, Vincent Mignerot poursuit en soulignant que l’évolution de l’homme doit être envisagée de manière singulière, par paliers : la révolution du Paléolithique, l’agriculture et enfin, le pétrole, dont nous sommes toujours excessivement dépendants, sont autant de moteurs de la croissance démographique.

Ce constat dressé, Vincent Mignerot se concentre par la suite sur les risques auxquels notre évolution nous a amenés. Il souligne principalement le danger de la dépression lié à notre dépendance au pétrole. Sceptique face à la possibilité de substituer les hydrocarbures par d’autres énergies, il souligne qu’au cours de l’histoire, à chaque fois que l’homme a découvert un nouveau genre d’énergie, il n’a pas remplacé les précédentes, mais les y a additionné, faisant encore croître son emprise sur son milieu. Nous n’observerions pas actuellement une transition, mais bien davantage un déploiement des énergies fossiles. En effet, lorsqu’on ajoute de nouvelles sources d’énergie, même si ce sont des énergies dites « propres », elles contribuent toujours à faire fonctionner les marchés. Sur ce point, il cite Gaël Giraud : « Il n’y a aucune différence de gain pour les financiers entre les investissements verts et les investissements verts ». Tous sont des investissements spéculatifs qui « font tourner la machine »…

La solution serait alors véritablement de réduire notre production et consommation d’énergie en général. Il cite ici le dernier rapport du GIEC : si nous voulons rester sous la barre des 1,5 – 2 degrés d’augmentation de température en 2100, nous devrons entre autres parvenir à un niveau nul de production de gaz à effet de serre d’ici 2050. Sans transition écologique réelle, et l’énergie étant directement liée à la production de richesse, cela signifie aussi parvenir à une croissance du PIB égale à O d’ici 2050. Inconcevable pour nos sociétés actuelles.

Vincent Mignerot souligne ici le lien direct entre la question écologique et le politique, dont la forme actuelle ne peut lui permettre de faire face au problème. Ainsi, le problème est que « nous nous racontons des histoires ». Nous ne voyons pas la réalité du danger. De manière éclairante, il affirme que nous n’avons jamais autant impacté notre milieu que depuis que nous avons inventé la notion de protection de l’environnement. La menace est considérable : ce n’est pas à un déclin que nous courrons, ce qui supposerait que l’on puisse le gérer, mais bien à une désorganisation complète et inéluctable de nos sociétés.

Au cours de notre évolution, nous aurions ignoré les deux principes régissant la nature, à savoir l’autoritarisme et le totalitarisme. L’emploi de ces deux catégories que nous associons traditionnellement au politique peut être étonnant, mais il vise à souligner que l’ordre naturel est conduit par la survie, une « régulation de la vie par la vie » dont aucun être vivant ne peut s’abstraire.

Le chercheur avance que notre ignorance de ces principes tient à la capacité de l’homo sapiens à assembler les éléments du réel d’une manière qui l’arrange, comme il le ferait pour des outils. La réalité est manipulable pour réagencer son environnement : l’homme s’adapte non pas en fonction des choses telles qu’elles sont, mais en fonction des histoires qu’il choisit de se raconter à lui-même.

Ainsi, notre évolution au cours des 150 dernières années nous a en apparence permis de nous émanciper des problématiques de la faim, de la maladie, de l’insécurité. Nous avons développé le concept de liberté au point qu’il se fond dans notre paradigme scientifique et dans notre compréhension même du monde, ignorant les contraintes extérieures. Le concept de liberté conduirait à rendre invisible la compétition qui a toujours naturellement lieu.

De fait, une question se pose : dans la politisation du débat sur l’écologie, est-il seulement possible de s’affranchir de la notion de hiérarchie sociale ? Pour le chercheur, à la théorie du ruissellement protégeant les plus riches, il faut opposer une théorie du « pompage », correspondant au fonctionnement naturel normal : une petite partie de la population capture l’énergie, mise à disposition de tous pour ensuite remonter vers le haut, et ainsi de suite. Assimilant ce schéma à la photosynthèse, Vincent Mignerot souligne qu’en réalité, ceux qui capturent l’énergie sont aussi nécessaires à la vie que la plante qui capture l’énergie du soleil. Contre nos désirs d’autonomisation, il semblerait que nous sommes toujours contraints par la quantité d’énergie restreinte que nous pourrions capturer seuls. Le modèle du protectionnisme se trouve alors remis en cause : l’isolement empêche la capture d’énergie, et de fait la production de richesses. Pour satisfaire les peuples, il est toujours nécessaire de s’inscrire dans une autre hiérarchie : c’est par exemple le cas d’un pays comme l’Italie, dont son détournement de l’Europe le mène paradoxalement à dépendre de la Chine pour maintenir un certain niveau économique.

Vincent Mignerot rappelle ici que ce constat ne correspond en aucun cas à son idéal social. Au contraire, il parle d’une « double peine existentielle » : l’asservissement à notre capacité à transformer des ressources coïncide avec le risque de la coercition. Face au risque environnemental, les contraintes naturelles risquent selon lui de se manifester au travers de régimes politiques eux-mêmes autoritaires ou totalitaires.

Mais alors, que faire ? Face à une question d’un auditeur qui lui demande si nous ne pourrions pas mettre à profit notre capacité à « nous raconter des histoires » pour mettre en récit un avenir plus prometteur, Vincent Mignerot répond que les récits sont protecteurs, et ont pour but d’augmenter nos performances. Il ne s’agit plus pour lui de partir du récit, mais bien de questionner les contraintes naturelles pour prendre nos décisions, dans un rapport direct avec le réel, une « ontologie réaliste ».

Pressé par le temps, Vincent Mignerot conclut la conférence dans un couloir : ce n’est peut-être pas la forme d’action politique pertinente qu’il faut questionner, mais notre engagement dans le politique lui-même, en tant qu’elle véhicule nécessairement un récit de déni, visant à perpétuer le fonctionnement de nos sociétés et un système de domination, nous détournant du terrain de la matérialité. Nous voulons croire au politique car cela nous donne de l’espoir, mais pour Vincent Mignerot, l’avenir se situe ailleurs. De quoi nous faire reconsidérer notre présence à Sciences Po ?

Caroline Pernes