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Dans les coulisses d’une cellule de crise

Vivre avec la menace constante des attentats, tel est l’apprentissage (malheureux) de ces dernières années. En revanche, y répondre est un autre combat. Comment services publics et représentants de l’Etat organisent-ils la riposte face à une attaque terroriste ?

Réagir face aux attentats : le défi de Sciences Po Défense & Stratégie

A cette interrogation tente de répondre l’association Sciences Po Défense & Stratégie, qui organisait ce weekend une simulation de crise intitulée ICARE à la Préfecture de Police avec le soutien de l’AEAP. Icare, doux nom pour un exercice qui fut conçu en 2015 par la Préfecture de Police de Paris. Il vise à mettre des professionnels dans la situation d’attentats multiples dans les transports parisiens, pour voir comment ils réagiraient face aux attaques et quelles mesures ils prendraient pour sécuriser la capitale. En ce samedi 19 novembre, les professionnels étaient remplacés par des étudiants, dont un rédacteur de La Péniche. Agent d’un jour, voici son témoignage.

Une entrée en matière studieuse

Samedi matin, 9h. Avec une trentaine d’étudiants de la 2A au master, je suis entré dans l’un des lieux les plus protégés de Paris, la salle de crise de la Préfecture de Police. Cette même salle qui fut utilisée le 13 novembre 2015. Stéphane Portier, chef du bureau Exercice au sein de la Zone de Défense et de Sécurité nous a reçus. Après un briefing, place aux plans de coordination, nécessité de chaque instant entre les principaux acteurs de la crise. L’enjeu était donc de taille pour les participants, qui représentaient différents acteurs impliqués dans la crise : la Préfecture de Paris et celle des Hauts-de-Seine, la RATP, la SNCF, le SAMU, les Sapeurs Pompiers… et les journalistes, chargés d’informer la population tout en détectant les erreurs commises par les responsables.

Situation d’urgence et cohésion de groupe

A 10h30, la simulation débute. On apprend qu’un attentat (fictif, évidemment) a eu lieu dans la station Auber, sur le RER A. Puis deux explosions ont effectivement lieu à la Défense, suivies de trois autres dans un train Thalys, en gare du Nord.  Dès lors, c’est l’effervescence : les nouvelles arrivent, les téléphones sonnent, les participants s’interpellent, des pseudo-citoyens appellent les journalistes pour témoigner… Et pour pousser la vraisemblance jusqu’au bout, les intox pleuvent aussi. A l’attentat d’Auber succède une vague de rumeurs d’attaques dans tout Paris. Face au déluge d’événements graves, il fallait prendre les mesures nécessaires. Fermeture des transports parisiens, évacuation des blessés, mise en place des plans d’urgence comme le plan Blanc et Pégase, traque des suspects… Chaque acteur se presse au téléphone : le Directeur de l’Ordre Public et de la Circulation évalue la situation avec les policiers sur place, le colonel de la Brigade des Sapeurs Pompiers de Paris répartit les camions, la Directrice de la Police Judiciaire fait les premières constatations, les tours de la Défense sont confinées ou évacuées, le Directeur des Opérations de la SNCF détourne les trains entrant en Ile-de-France. Autant de décisions qui impliquaient un véritable travail d’équipe.

Et se coordonner en temps de crise, ce n’est pas facile. Face à l’afflux constant d’informations sur les attaques, la confusion pouvait vite s’installer. Ce fut parfois le cas, mais les professionnels d’un jour ont su garder leur sang-froid. Surtout, ils n’ont (presque) pas oublié une chose très importante : parler aux journalistes, par l’intermédiaire des chargés de communication.

De l’importance de l’impact médiatique

Les journalistes que nous incarnions étaient à l’abri de la tempête : enfermés dans le bureau du Préfet de Police, qui jouxte la salle de crise, nous avions pour mission de rédiger des articles et des dépêches AFP, tout en interviewant les acteurs de la crise. Comme dans la réalité, des points presse étaient organisés régulièrement pour que préfets et ministres

(tous incarnés par des étudiants) nous donnent leur point de vue sur les événements. Et, comme dans la réalité, le Président de la République s’est exprimé face aux journalistes.

La simulation a duré toute la journée. Elle s’est achevée sur un bilan positif : avec le concours des autres acteurs, la Préfecture de Paris est parvenue à reprendre le contrôle de la situation. Un ultime rebondissement eut néanmoins lieu peu avant la fin de la simulation : une (fausse) rumeur d’attaque au gaz à Sciences Po…

Après un « débrief » organisé par les responsables de l’association (en plus des 7 membres mobilisés), nous avons quitté l’impressionnante salle de crise. C’est ainsi que s’est conclue cette journée pour le moins spectaculaire !

Pour retrouver la chronologie de la journée, un tumblr rassemblant tous les tweets, articles, arrêtés préfectoraux et communiqués de presse publiés lors de la simulation est à consulter ici :

http://criseicare.tumblr.com

A l’issue de cette journée intense mais passionnante, j’ai pu échanger avec le vice-président de l’association, chargé des simulations de crise, Luca Vergallo. Luca est actuellement étudiant à Sciences Po, en M1 Politiques Publiques.

Pourquoi avoir rejoint Sciences Po Défense & Stratégie ?

Ce qui me plaît dans cette association, c’est d’abord que son but est extrêmement large. On bénéficie d’une grande liberté pour l’organisation d’événements autour de la sécurité et de la défense. De plus, c’est une association très active. Nous organisons des petits déjeuners, des conférences, des simulations… Notre mission est de sensibiliser les étudiants au monde de la défense. C’est un monde assez méconnu, et pourtant riche en opportunités professionnelles.

Une simulation de crise comme celle-ci est-elle un bon moyen de sensibiliser les sciences-pistes en tant que citoyens – et futurs décideurs ?

Il est déjà intéressant qu’ils voient comment on gère concrètement une crise. On ne sait pas vraiment comment ça se passe, et il y a très peu d’informations pour nous l’expliquer sur Internet. La communication de crise, par exemple, est un aspect bien particulier qu’il faut acquérir. Participer à une simulation de crise permet aux étudiants de comprendre concrètement ce que c’est que le stress, la pression. C’est donc quelque chose d’assez transversal, intéressant tous les masters à Sciences Po.

Est-ce que la Préfecture a accepté de travailler avec vous sans difficultés ?

Pour pouvoir travailler dans la salle de crise de la Préfecture, il faut avoir fait preuve de sa crédibilité. On a contacté Stéphan Portier juste avant notre dernière simulation (exercice de marée noire dans le Finistère en avril 2016 à Sciences Po). Il a fallu lui montrer que l’on était sérieux. Il nous a apporté énormément de précisions sur la gestion de crise : comment on utilise une main courante par exemple… C’est la base de toute gestion de crise, mais personne à Sciences Po n’en a jamais entendu parler !

Un master Défense et/ou Sécurité à Sciences Po, ce serait une bonne idée ?

Il y a le master International Security proposé par la PSIA, mais c’est axé sur l’international. Nous aimerions bien voir une spécialisation « Défense & Sécurité » au sein du master Politiques Publiques. On constate que ce sont des thématiques que les étudiants voient encore comme n’étant pas assez valorisantes.

Pourtant, aujourd’hui, tous les ministères, toutes les administrations et grandes entreprises touchent à ces problématiques, de près ou de loin : espionnage industriel, radicalisation, sécurisation de lieux ou de manifestations… On ne souhaite donc pas faire une simple promotion de la défense, mais vraiment, au contraire, sensibiliser les étudiants à ces thématiques, pour tous leurs emplois futurs.