Vie du campus

Da gelo a gelo : une expérience postmoderne

Da gelo a gelo est de ces spectacles très à la mode : ni opéra, ni ballet, c’est en tout cas une expérience à tenter. Non que vous aimerez, mais c’est quelque chose qu’il faut vivre au moins une fois dans sa vie. Effectivement, tout dans ce spectacle semble étrange : de l’histoire à la musique en passant par la gestion de l’espace scénique.

Le livret est inspiré des mémoires d’une femme-poète de la cour nipponne du XI° siècle et raconte les tourments d’une jeune courtisane dont le puissant amant, le Prince Tametaka, veut la faire déménager. De là, deux heures de longues hésitations, de complaintes, de doutes et de désirs ; en somme il ne se passe pas grand-chose et le librettiste-compositeur, Tito Ceccherini, l’écrit lui-même : c’est une histoire sans histoire. Dur alors de se passionner pour l’intrigue : il faut s’atteler aux poèmes clamés ou chantés sur scène qui sont d’un style assez inhabituel et épuré, très ‘blancs’ et hivernaux dans l’écriture, d’où le titre da gelo a gelo (d’un froid l’autre, littéralement).

La musique, elle, contribue à l’ambiance contemporaine du spectacle. Le chant est souvent ennuyeux, monotone et l’on a l’impression que les artistes répètent la même litanie du début à la fin du spectacle, principalement des crescendi sur une note tenue et des saccades dans la respiration et la ‘phrase’ musicale. Bref, rien de très excitant mais l’on a cependant de bonnes surprises et notamment la chanteuse Anna Radziejewska qui réussit à faire vivre ces mélodies épurées par la force de sa voix mais qui du coup fait ombrage au Prince, Otto Katzameier, dont le chant y fait écho tels des borborygmes sans voix. Une partie vocale donc qui semble assez ridicule, surtout lorsqu’émerge un contre-alto des plus frêles et qu’une voix-off brouillée vient gâcher le calme du spectacle. L’orchestre lui est quasiment irréprochable. La partition allie musique spectrale, électro-acoustique et contemporaine. Bien souvent dans la retenue, il gagne le pari de soutenir les chanteurs dans la conduite de l’émotion et sauve ainsi en grande partie le spectacle : s’il faut aller le voir, ce sera pour lui. Effectivement, les flûtes et les bois ne jouent pas mais soufflent dans leurs instruments, donnant une ambiance feutrée et les cordes saccadées amènent un sentiment d’instabilité, soutenant la force de l’histoire.

La chorégraphie est peut-être ce qui étonne le plus, et pour cause : il n’y en pas. On fait pourtant grande publicité de la collaboration de Trisha Brown, une des figures de ce que l’on appelle la danse postmoderne new-yorkaise. Les artistes restent pratiquement statiques durant tout le spectacle, bougeant épisodiquement orteil et bras ou se roulant par terre ; on n’échappera cependant pas à la traditionnelle métaphore d’ébat sexuel, moment le plus mouvant du spectacle et certainement le plus contingent. Les deux personnages principaux sont durant la majeure partie du spectacle aux antipodes de la scène, comme séparés par un mur invisible qui n’est autre que l’étiquette de la Cour. Une chorégraphie qui donc semble ne pas valoir le détour mais qui pourtant dégage une certaine émotion esthétique, renforcé par la dramatique de l’histoire et l’idée qu’elle donne d’une vie cyclique dont on ne sort jamais.

En somme, vous risquez de certes vous ennuyer durant ce spectacle et il ne faut pas s’étonner des gens qui s’échappent au bout de 20 minutes et du vieux monsieur derrière vous qui ronfle allègrement. Mais il faut voir ce spectacle, c’est dans l’air du temps, fait partie de la culture contemporaine et c’est un bon spectacle dans son genre : c’est une vraie expérience que de découvrir ces nouvelles sensations.
Il reste encore trois représentations les 5 et 8 juin à 20h et le 10 à 14h. Vous pouvez venir sans billet une demi-heure avant le début du spectacle et aurez peut-être la chance d’être assis en parterre pour la modique somme de 25 euros.

Da gelo a gelo, de Salvatore Sciarrino au Palais Garnier jusqu’au 10 juin.

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  • merci à toi pour ce images 🙂

  • Arthur

    En supplément, la critique de Laurent Vilarem sur altamusica : http://www.altamusica.com/concer...

    Je n’ai pas eu le temps d’aller le voir pour l’instant, mais ce qui revient généralement est :
    – musique magnifique et épurée
    – mise en scène, décors et costumes somptueux
    – portée dramatique inexistance, il ne se passe rien et l’on s’ennuie ferme si l’on n’a pas l’oreille un minimum musicale.

    A noter quand même : il s’agit d’une commande de l’Opéra de Paris, chose très rare, qui donne souvent lieu à des résultats décevants, mais qui réserve parfois de bien belles surprises.