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Dany Laferrière: d’Haïti à l’Académie

 

Alors que la canicule s’empare de l’amphithéâtre Boutmy, une nuée d’éventails improvisés écoute passionnée la leçon inaugurale dispensée par Danny Laferrière. « Je suis académicien, je fais ce que je veux », ainsi l’écrivain donna-t-il le ton, libre et humoristique, de son intervention. Elle nous dévoile l’histoire de sa vie au travers d’anecdotes sporadiques, liant poétiquement le passage d’un enfant « fiévreux donc extrêmement sensible » et « passionné par les fourmis » à « un homme d’amour et non de haine ». La Péniche vous fait revivre ce récit.

Dany Laferrière, crédits: Ulysse Bellier

Dany Laferrière, crédits: Ulysse Bellier

 

Une enfance heureuse sous la galerie

Au commencement était le café, cette « boisson parfaite ». C’est de « la boisson noire, qui ressemble à l’encre (…) c’est la boisson de l’écrivain » qu’il tire ses premiers souvenirs. Boisson du plaisir qui « délie les langues », le breuvage devient dès lors passion. Ce rapport au café remonte à son enfance au 88 rue de la rue Lamarre en Haïti. C’est « l’adresse du Paradis », n’y plus, ni moins. Il faut dire l’émotion qui surgit lorsqu’il évoque sa grand-mère Da qui y logeait, l’ayant élevé et protégé de la dictature de « Papa doc ». Une protection telle que la réalité ne surgit que tardivement : « Il m’a fallu des années pour comprendre que cette enfance heureuse était une invention de ma grand-mère ». Un moyen pour cette femme de « prendre quelque chose à la dictature ».

« Il m’a fallu des années pour comprendre que cette enfance heureuse était une invention de ma grand-mère ».

Elle ne peut néanmoins empêcher les premières interrogations sur sa condition. « Comment peut-on vivre ici ? », déclareront des personnes de passage, marquant du sceau de leurs différences la mise en question de toute une existence. Question banale en apparence, dure dans son sens. L’écrivain en tirera sa force. Il va se l’approprier, la faire mûrir en lui, en faire « sa question secrète » celle qui « dynamise nos vies ». Et c’est en écoutant, en gardant pour lui cette interrogation qu’il apprendra à écrire sous la galerie de sa grand-mère ; c’est dans cette quiétude factice que son talent s’éveillera. Car, face aux questions, une certitude demeure, celle « que l’univers avait besoin de cette tranquillité sous la galerie ».

 

Dictature et immigration

Il ne faut cependant pas confondre calme et passivité, puisque Dany Laferrière fut engagé dans un journal opposé au régime. Il déclare à cet effet que la meilleure des résistances à la dictature, c’est le bonheur« ce que veut un dictateur, ce n’est pas qu’on soit pour lui on contre lui. Il veut qu’on soit obsédé par lui. Et moi ce que je veux, c’est sauter à côté. Faire ma vie hors de lui. Etre heureux, malheureux, malgré le dictateur ». Pour Léa, étudiante en bi-cursus, ce fut « une très belle image de résistance et elle est transposable a beaucoup de situations dans nos vies ».

L’engagement se heurte néanmoins aux pressions suivant l’assassinat d’un ami : il part, « pas en exil mais en voyage ». Premier choc climatique au Québec ce pays : « blanc où les hivers durent 6 mois ». A Montréal, il travailla à l’usine tout en écrivant son premier roman intitulé Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer ?.  Ce livre a un succès immédiat que l’écrivain ironise, en s’exclamant qu’« il suffit de mettre nègre et sexe et tout le monde s’affole ! ». Après la différence de température, vient la différence de culture. L’occasion pour lui d’évoquer le racisme freinant l’intégration. L’auteur s’insurge sur le fait « qu’à Rome il faut faire comme les Romains ». Quels Romains ? Quel exemple doit-on suivre ? Selon lui, les différences doivent être acceptées pour éviter « une société monolithique où tout le monde se ressemble ». Ce qu’il veut, c’est apporter sa pierre à l’édifice, « apporter à Rome ce que je suis ».

Dany Laferrière, crédits: Ulysse Bellier

Dany Laferrière, crédits: Ulysse Bellier

 

Pouvoir de la littérature

« Le narrateur ne meurt jamais ». Si je suis en train d’écrire c’est que je suis vivant, et tant que je continuerai d’écrire je serai vivant ». 

Le grand invité de la leçon inaugurale est un inconditionnel amoureux des lettres et surtout de leur pouvoir : créer le silence. Paradoxal pour un écrivain aussi prolixe, il justifie cette position en arguant que « les 26 lettres ont imposé le silence, sans les livres quel vacarme ! ». Quand on lit on ne parle pas, quand on écrit cela « demande de rester tranquille ». Dany Laferrière se permet en plus quelques conseils non sans humour: « Pour être écrivain il faut de bonnes fesses », avant d’ajouter sur un ton plus sérieux « il faut lever la tête des livres pour lire le Grand Livre », soit ne pas s’enfermer et découvrir le monde par soi-même.  La littérature fait donc taire et apaise, et demeure un refuge lorsque la dure réalité nous rattrape. Commence alors le récit de la manière dont il vécut le tremblement de terre en étant à Haïti, doublé de celui qu’il construisait sur les décombres. « D’abord j’écrivais pour ne pas devenir fou » dit-il, en ajoutant « je me suis dit : « Le narrateur ne meurt jamais ». Si je suis en train d’écrire c’est que je suis vivant, et tant que je continuerai d’écrire je serai vivant ». 

L'assemblée ovationne le discours, crédits: Ulysse Bellier

L’assemblée ovationne le discours, crédits: Ulysse Bellier

 

Fréderic Mion annonçait ainsi la venue de Dany Laferrière : « Un grand écrivain pourrait vous aider dans votre formation, dans le mariage de l’émotion et de la raison ». Pari plein de nouveauté qui se mut en réussite. Ainsi déclara Théophile, étudiant en 1ère année : « Je ne connaissais même pas son nom et j’étais déçu de ne pas voir un politicien. Maintenant, je suis heureux d’avoir  écouté cet écrivain ! ». Il est en effet évident au regard des réactions enthousiastes et des applaudissements nourris que l’académicien a laissé une trace profonde dans les mémoires. N’est pas immortel qui veut.