Et après ?

Didier Decaudaveine, ou la plongée au coeur du Sciences Po des années 60

Dates:
1969 : Diplômé de Sciences Po
1971 : Employé dans une société d’assurances maritimes
1972 : Adjoint au Centre National du cinéma en tant que chef de service des relations internationales
1992 : Diplomate, attaché audiovisuel de la région Australie-Pacifique

Didier Decaudaveine
Nous nous étions donné rendez-vous dans un café sur le Boulevard Saint-Germain. Bien que ni l’un n’y l’autre ne portions de signes distinctifs, nous nous sommes reconnus immédiatement. Lui avec son regard serein et malicieux, moi étudiante crispée dans le froid.
La première phrase qu’il prononce pour ouvrir l’interview donne le ton : « Le problème pour moi maintenant c’est que tout cela est très vieux ». Que cela soit vieux, un problème ? Au contraire, cela nous donne une bonne excuse pour plonger dans l’univers du Sciences Po des années 1960. Didier Decaudaveine est de la promotion 1969. Il a suivi la filière Politique et Sociale, avec pour objectif d’intégrer l’ENA. Son aversion pour le droit administratif ne le prédestinait pas au concours de l’une des écoles les plus prestigieuses de France, qu’il tenta pourtant en 1969. Il échoua sans grande surprise, l’économie n’étant pas son point fort et le droit définitivement pas sa tasse de thé. « J’étais sûr de me planter à la troisième épreuve qui était du droit administratif. J’ai toujours détesté le droit administratif. Je ne regrette pas d’avoir été nul dans cette matière ». Un obstacle prévu donc, qui marqua ce qu’il appelle lui-même « sa chute ». « Je l’ai passé pour faire plaisir à ma mère, mais je savais que ça allait bloquer ».

A la sortie de Sciences Po, Didier Decaudaveine enchaîne avec son service militaire. Soutenu par Sciences Po qui offrait alors cette possibilité, il entre au sein du corps des interprètes de la marine pour dix-huit mois. « On naviguait un peu. On portait essentiellement des plis au commandant, mais on ne vous apprenait pas à tenir la barre, il ne faut pas exagérer ». Cependant, il en garde un très bon souvenir, fréquentant « des gens d’une certaine qualité »: « Je sais que c’est très impopulaire de dire ça, mais c’était un milieu ultra-favorisé. »
Dix-huit mois plus tard, il se lance dans l’assurance maritime, chargé de traduire les premières directives européennes dans le domaine. « Je pensais que c’était relativement maritime mais c’était plutôt de l’assurance. » L’ennui ne tarda pas à se faire sentir. « Je ne me voyais pas travailler toute ma vie dans l’assurance. Ce n’était pas une vocation »

S’il était déjà cinéphile, Didier Decaudaveine n’aurait jamais pensé travailler dans l’audiovisuel. Pourtant, lorsqu’un ami du Conseil d’État l’appela pour lui proposer de devenir son adjoint au Centre National du cinéma en tant que chef de service des relations internationales, il accepta immédiatement. Appuyé par UniFrance Film, sa mission consistait à mener la politique de co-production étrangère et le soutien à l’exportation. Il resta vingt ans à ce poste. « Je n’ai pas tellement vu d’évolution, si ce n’est dans la mesure où, à la fin de ma carrière, nous nous sommes intéressés à l’Europe de l’Est. Je ne suis pas toujours sûr qu’ils m’aient compris d’ailleurs… ». Alors que les frontières s’ouvraient à la culture étrangère, Roumanie, Bulgarie, comme Lituanie représentaient des marchés potentiels importants. « Ce qu’ils faisaient était invendable. Mais ils avaient des équipements techniques et nous avions les moyens de distribuer ».

Didier Decaudaveine a beaucoup voyagé, du Japon à l’Amérique latine. « Nous sommes allés au Vénézuela, mais ça n’a pas duré longtemps. Monsieur Chavez a débarqué et ils ont eu d’autres chats à fouetter ». Si le Brésil fut un succès, le Mexique le fut un peu moins : « Ils nous ont pas mal baladé. Les Mexicains n’aiment pas beaucoup les Français… Les trucs qui auraient dû marcher ne marchaient pas. » Didier Decaudaveine garde l’image d’une « belle époque » où l’industrie cinématographique française était encore la deuxième au monde. « On avait des choses à dire, on avait des choses à faire, et on s’est pas mal débrouillé. »

Sa carrière ne s’arrête pas là. Après ces vingt ans passés au Centre national du Cinéma, Didier Decaudaveine devient diplomate, attaché audiovisuel de la région Australie-Pacifique. Il vécut alors quatre ans en Australie. « Ce n’était pas forcément une excellente idée, dans la mesure où l’Australie était à l’époque gouvernée par la droite dure qui n’avait aucun intérêt en matière de culture ». La tâche fut donc rude, et il préféra rapidement passer son temps avec les intellectuels travaillistes de l’opposition. Cette expérience lui permit de devenir parfaitement bilingue. Car bilingue, il l’était déjà. Et ce sans l’aide de Sciences Po : à l’époque, l’école n’enseignait pas l’anglais. « La plupart des élèves venaient de milieux favorisés où leur famille leur avait déjà appris l’anglais. On était tous un peu des enfants d’archevêques ».

Depuis, Didier Decaudaveine fait un peu de gestion dans une société de communication. « Je pourrais refaire ma carrière, comme Hessel. Mais lui a eu plus de « chance » : il a vécu une guerre, il a plein de choses à raconter. »

Cet échange avec Didier Decaudaveine donne un aperçu de l’école d’il y a bientôt un demi siècle. Car Sciences Po a bien changé depuis les années 1960. « J’ai vécu le Sciences Po où on était trois cents. Trois cents à la fin de l’appel, et j’en sais quelque chose, j’étais plutôt dans les derniers ». L‘ouverture sociale était presque nulle, et les élèves issus des classes moyennes étaient aux abonnés absents. «Je n’avais quasiment aucun camarade du peuple. Aucun effort n’était fait dans ce sens là ».
Il existe néanmoins des éléments indissociables de Sciences Po, années 60 ou pas, à commencer par le Basile, la Péniche ou encore la bibliothèque. Didier Decaudaveine la mentionne d’ailleurs parmi ses meilleurs souvenirs. Tout ce qui intéressait les étudiants était accessible. « A mon époque, elle n’a jamais été censurée. On y trouvait Mein Kampf sans problèmes … en tout cas Céline. C’était infiniment mieux que n’importe quelle bibliothèque universitaire. »
Et Sciences Po en mai 68 alors ? « Je me souviens surtout des élèves qui chantaient l’Internationale en péniche ». Les cours s’étaient arrêtés, un vent de changement soufflait sur l’école. Mais milieu social oblige, les élèves de Sciences Po n’étaient pas les plus investis. « Le Basile n’était pas fermé évidemment, il fallait que les élèves puissent continuer à s’abreuver ! » Et lui chantait-il l’Internationale ? « Comme j’étais en vacances de façon anticipée, je suis allée en Italie en juin, et j’ai raconté mai 68 à des troupes d’Italiens fascinés qui voulaient faire la même chose ».

Quels atouts enfin procurés par Sciences Po ? Notre interlocuteur réfléchit quelques instants : « Sciences Po offrait un cursus ouvert, un large choix. On pouvait tout apprendre ». Des professeurs admirables l’ont marqué, parmi lesquels l’historien Pierre Milza, ou Jérôme Jaffré, le statisticien politique. « Maintenant je comprends que quand on prend un échantillon de 500 personnes, ça ne veut pas dire grand chose. Et ça, c’est Jérôme Jaffré qui me l’a appris » ! Autre souvenir marquant de ses études, la présence de personnalités politiques, à commencer par Jacques Chirac, maître de conférence en Sciences politiques. « Je ne l’ai pas eu longtemps, il a été nommé ministre entre temps. Il nous a donc envoyé son directeur de cabinet. Nous n’avons pas trouvé ça très élégant, nous étions de jeunes gens gâtés. Penser qu’un sous-ministre se faisait remplacer par son directeur de cabinet, ça nous ne a pas plu : on a déserté la conférence Chirac ». Résultat de cette acte « boarder line », son seul souvenir marquant du personnage est celui d’un homme « très mal habillé… » : « Il portait du tergal… (ndlr: des habits en polyester). Heureusement, après Bernadette a trouvé des tailleurs ! »

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  • John

    Cette interview est super agréable a lire !