Et après ?

Faire du droit à SciencesPo, est-ce bien raisonnable ?

A l’heure où l’école de droit de SciencesPo créée en 2009 fête ses cinq ans, de plus en plus de sciences pistes s’engagent chaque année dans un master droit économique ou d’un master carrières juridiques. L’école compte aujourd’hui 400 étudiants, plus de 15 professeurs titulaires et quelques 200 intervenants extérieurs. Pour autant, quelle est la valeur de cette école de Droit dont la prétention d’apprendre le droit en deux ans agace nombre de ses contradicteurs ? Quelles portes ouvrent cette école de droit ?

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Le droit, une matière sans cesse renouvelée

Lorsque l’on demande à certains scicencespistes de définir le Droit par un mot, tous répondent : rigueur. Le Droit c’est une matière logique, précise, qui nécessite énormément de travail. Ce qui attire Baudouin, étudiant en 3A ayant préparé par correspondance une L2 de Droit à l’Université de Versailles Saint Quentin, et Déborah, étudiante en 2A, c’est qu’il y a rigueur sans immobilisme : la matière juridique est dynamique, sans cesse renouvelée, révisée et permet de “ne jamais s’enfermer dans une routine.

Le Droit pour Déborah, élève en option Grec Ancien, c’est un travail de traduction et d’interprétation très stimulant. Faire du Droit, c’est aussi être en contact permanent avec les clients, c’est un métier de service tout en étant également un métier d’écriture. En fait, le Droit pour nos élèves interrogés, c’est une matière totale : le Droit est partout et on fait tout avec le Droit. On peut même s’exiler à l’autre bout du monde comme le souhaite vivement Sophie, en deuxième année d’un double diplôme avec UCL.

Alors, qu’en est-il véritablement du Droit ? Cette vision rejoint-elle la réalité des études juridiques ? Le Droit est avant tout une matière diverse et immense : Droit pénal, civil, des affaires, international… Les études juridiques ouvrent sur de longs et difficiles parcours, rythmés de concours et de sélections, d’où le scepticisme vis-à-vis d’une formation comme  l’École de Droit de Sciences po, qui dure deux ans et s’intègre sans pré-requis. Alors Sciences Po – Droit, deux formations compatibles ?

A priori on constate une opposition forte entre le cursus universitaire traditionnel et la formation de Sciences Po, qui comprend trois ans au Collège Universitaire. En licence de Droit, un enseignement rigoureux axé sur des connaissances juridiques précises et très spécialisées dès la deuxièmes année, contraste avec une formation bien plus globale en sciences sociales.  En effet, à Sciences Po, le Droit même en approfondissement n’est étudié qu’à hauteur de quatre à huit heures par semaine en deuxième année. Pourtant, les trois compétences principales requises pour faire un bon étudiant en Droit sont assez générales : le goût pour les problèmes sociaux avec lesquels évolue la matière juridique, la rigueur du raisonnement et le sens de la formule. Autrement dit, trois qualités qui font la réputation des élèves de Sciences Po ! Et nombreux sont les étudiants en Collège Universitaire qui se dirigent vers les masters de Droit de l’IEP.

 

Former des juristes en deux ans, un défi réussi pour Sciences Po ?

Ouverte à l’international, avec 20% d’étudiants étrangers issus de 32 nationalités différentes et un programme entièrement en anglais – le Master in Economic Law – accessible aux non-francophones, et ouvert aux différents parcours, l’Ecole de Droit de SciencesPo qui fête ses cinq ans  comprend deux grands grands masters. 

Le Master Carrières judiciaires et juridiques (CJJ) regroupe environ 20% des étudiants de l’école de Droit. Il est composé de cours-séminaires, dispensés par des universitaires comme des praticiens, un format prétendu mieux adapté aux étudiants. Ceux-ci profitent d’une approche plus dialectique du droit, “moins livresque”, le but étant de les familiariser au raisonnement juridique, par exemple avec l’enseignement “Grands débats juridiques”. Ils bénéficient également d’une confrontation directe avec l’évolution de la matière par le biais de “conférences d’actualité législative et jurisprudentielle” présentées par des spécialistes. La maquette pédagogique s’adapte aux réformes des concours de l’Ecole nationale de la magistrature (ENM) ou de l’Ecole nationale supérieure de la police (ENSP), par exemple en entraînant mieux les élèves aux oraux. Ce parcours semble donc plus orienté vers la magistrature, le Barreau, la police ou la gendarmerie.  

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Extrait de la maquette pédagogique du Master Droit Economique

Depuis 2005, les diplômés de l’Ecole de Droit sont autorisés à passer le concours du Barreau, ce qui a provoqué un vif débat : deux années de formation peuvent-elles valoir  un parcours traditionnel en faculté ? D’après Loïc, étudiant à l’école de Droit, la réponse est évidemment positive. Sans complexe vis-à-vis de son diplôme, il nous explique que son master est condensé et non lacunaire. Beaucoup de travail donc, mais une intensité stimulante, “une immersion totale” qui garantit des résultats. Marc-Antoine admire  d’ailleurs l’ambition du master, “former des personnes qui ne venaient pas forcément du droit et en faire des juristes en deux ans”, un défi. Selon lui,  « la vision du droit de Sciences Po [est de] bousculer cette matière et ses parcours qui sont très poussiéreux ». Ainsi, l’appréhension de la logique juridique primerait sur le bachotage, d’où la prépondérance de la pratique sur le livresque.

Le Master Droit économique, lui, rassemble la majorité des élèves de l’école. C’est un parcours segmenté en trois temps : une année d’enseignement des fondamentaux avec des professeurs universitaires, une année (facultative) de professionnalisation par un stage, dite “année de césure”, et une année de spécialisation avec des  cours de praticiens. Les enseignements y sont dispensés en anglais comme en français. Ce parcours insiste sur la participation des étudiants, en dialogue permanent avec leurs professeurs, qui doivent préparer leurs cours par un travail direct sur les textes tout en exerçant  une argumentation critique, c’est en tout cas ce qui est écrit sur le papier. Ce parcours est plus orienté vers des carrières internationales au sein de cabinets d’avocats ou de conseils, de services juridiques d’entreprises, d’institutions transnationales. 

 

De nombreux débouchés pour les juristes sciencespistes 

Suite à des études de Droit assez “totales” donc, les débouchés sont nombreux et l’on peut facilement s’y perdre. La plupart des sciencespistes issus du Collège Universitaire qui poursuivent leur cursus dans les carrières juridiques deviennent avocats. Mais cette carrière est loin d’être une route toute tracée pour les étudiants : l’aspect-multidisciplinaire de Sciences Po pousse à aller vers autre chose  d’après Marc-Antoine, étudiant à l’école de Droit, qui lui s’est lancé dans la création de start up. Loïc considère la matière juridique comme un « outil plus qu’une fin », puisque c’est le travail auprès du client qui est intéressant, or ce travail peut toucher à énormément de domaines.

En effet, pour Baudouin, « le Droit est omniprésent” et « régit toutes les interactions, économiques mais aussi sociales, entre les individus », et c’est ce qui l’attire. De même, d’après notre entrepreneur Marc-Antoine, « on est forcément confronté à un moment ou un autre à des problèmes juridiques dans sa vie active. Dans ces cas ce n’est pas la connaissance précise du droit qui est intéressante. Il y a des techniciens pour ça. Par contre avoir une affinité avec les raisonnements juridiques est une aide extrêmement précieuse. »

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Le cabinet d’avocats d’affaires international « Link Laters », un des cinq plus importants cabinets d’avocats britanniques

Toutefois, le métier d’avocat reste le principal débouché pour les étudiants de l’école, à l’image de Bertrand Sénéchal, associé chez Link Laters, cabinet d’avocats d’affaires anglais, qui a étudié au Collège Universitaire de Sciences Po en faisant en parallèle une licence de Droit à Assas. Il a depuis passé le barreau d’avocat de New York et est devenu avocat d’affaires spécialisé en droit des marchés financiers. Son travail consiste à aider les entreprises à émettre des actions ou des obligations sur les marchés financiers, cela par la rédaction d’un rapport, à la fois travail juridique et de communication à présenter aux investisseurs.Dans le monde des avocats d’affaires, c’est un métier de “bisounours” en comparaison du contentieux.

Si le Droit est souvent affaire de conflits, Bertrand Sénéchal lui se retrouve mieux dans le travail consensuel, d’équipe. Il n’est jamais seul dans la rédaction d’un rapport. Bien sûr, cela n’empêche quelques tensions mais toujours dans l’intérêt commun : l’avocat se rappelle en riant d’une dispute de vingt minute sur l’emploi d’un mot sur l’ambition d’une entreprise : “large”, “broad”, ou “wide” ? Bertrand Sénéchal n’a pas de journée type : il travaille avec des entreprises très diverses, sur des dossiers variés. Il insiste seulement sur le fait que ce sont des journées chargées, que c’est un métier de service dans lequel “on doit être prêt à décrocher son téléphone à tout moment”.

 

Droit et Sciences Po : le bon deal ? 

Sciences Po est orientée vers l’international, a contrario d’une discipline qui par la force des choses est très nationale. La volonté de s’expatrier de Loïc est selon lui peu compatible avec une maîtrise du droit français. Ainsi, il cherche un poste à l’étranger touchant au droit, mais différent du métier d’avocat. Pourtant, Sciences Po assume son orientation, ainsi de nombreux partenariats permettent aux étudiants de passer un semestre dans une Law School extérieure aux murs de l’Ecole, comme le plus récent avec l’université de Stanford (décembre 2013). En réalité, le métier d’avocat est loin d’être une voie automatique pour les étudiants. Nos deux interviewés considèrent plus le droit comme un atout sur le marché du travail qu’une fin en soi. 

Loïc pense avoir acquis à travers le Collège Universitaire une connaissance plus globale du monde actuel ainsi qu’un bon niveau en langues étrangères, autant d’arguments pour séduire un employeur vis-à-vis d’un étudiant au parcours traditionnel. De fait, selon lui, les diplômés sciences-pistes sont plus ouverts et s’adaptent plus facilement  sur le marché du travail. De plus, les diplômés sciences-pistes disposent d’un réseau professionnel très large, qui dépasse largement le domaine du droit. Enfin, Sciences Po conserve des atouts qui font son originalité : un corps professoral excellent, beaucoup d’animations, de rencontres et de pintes au Basile, dont les interviewés se souviennent avec les yeux qui brillent. Les étudiants de l’Ecole de Droit savent en outre s’amuser, en témoignent la pièce How I met yout Lawyer ainsi que leur participation au Philipp C. Jessup International Law Moot, une compétition internationale entre plus de 700 Law Schools. 

En somme, ce qui distingue les étudiants issus de l’école de Droit, c’est est la confiance en leur diplôme et leur école, car « ce qui compte n’est pas ce que l’on sait, mais ce que l’on est capable d’apprendre. Et en sortant de sciences-po, on est particulièrement bien armés pour ça », selon Marc-Antoine.