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LE MAG – Eloge du blasphème : une enquête inachevée

Eloge du blasphème, un titre qui attire le regard. Qui aguiche l’oeil pourrait-on dire. Le lecteur sent tout de suite là un potentiel. Une contradiction presque, entre l’éloge qui se veut édifiant, et le blasphème qui se veut provocateur. De plus, ce livre, écrit par Caroline Fourest en mars 2015, peu après les attentats du 7 janvier s’ancre immédiatement dans un contexte particulier. Ce potentiel lecteur pourrait donc, à juste titre, s’attendre à découvrir un ouvrage faisant tout naturellement l’éloge du blasphème. Que nenni ! Excepté quelques passages sporadiques (soit l’introduction et la conclusion), nous avons avant tout affaire à un “J’accuse” multicéphale, à la fois vengeur, manichéen, larmoyant et faussement oraculaire.

 

Une prise de recul inexistante

Caroline Fourest, qui se veut journaliste d’investigation, fait tout d’abord l’erreur de chercher à persuader son public, au lieu de le convaincre par une réflexion rationnelle et rigoureuse.

On ne peut blâmer l’auteure d’avoir été profondément bouleversé par l’affaire Charlie Hebdo, étant donné sa proximité avec les victimes. Cependant, il est dommage qu’elle ait cédé à l’attrait du pathos pour faire passer un message politique.

Le prologue commence par une description poignante de l’attentat du 7 janvier, ce qui déjà révèle que Fourest a manqué de recul pour défendre sa cause, s’est laissée emporter par sa douleur, à travers des formules comme : “Et Tignous […]. Avec ses cheveux en bataille, son accent de titi parisien et son sourire tendre. Personne ne peut vouloir tuer Tignous s’il l’a vu sourire une fois dans sa vie.” C’est beau, certes, mais on peut clairement interroger la justesse d’un tel propos dans une œuvre se voulant journalistique et objective. Passons.

Caroline Fourest au micro de France Inter en avril dernier

 

Des accusations éclectiques et arbitraires

Le prologue se termine sur l’annonce du plan du livre.

Quelques pages plus loin, nous arrivons à au coeur du problème. En effet, le lecteur réalise à ce stade que le livre, au lieu de faire l’éloge du blasphème, s’est transformé avant tout en délateur, recherchant une multitude de Némésis à blâmer à chaud, après les attentats. C’est une réelle déception. D’autant qu’à sa sortie, Éloge du Blasphème a été fortement médiatisé. Les interventions de Caroline Fourest ont été nombreuses. Sa façon de le présenter donnait envie de le lire. Et de débourser 17€.  

La première partie traite des personnes qui « ne sont pas Charlie », qui regroupent tous les courants opposés ou simplement dérangés par le phénomène Charlie.

Jamais Fourest ne fait l’effort de sortir de sa douleur ou de son manichéisme, et jamais le lecteur n’a affaire à une démarche réellement journalistique, à une réflexion profonde sur ce le blasphème est.

Certes l’auteure énonce des vérités intéressantes, en particulier sur l’appropriation politique du blasphème ou sur les risques de censure religieuse dans notre société. 

Mais comment peut-elle un instant se vouloir crédible lorsqu’elle crée une sous-partie appelée “Des artistes sans humour ni courage”, où elle évoque notamment Plantu et Geluck ? L’humour, le courage, n’avons-nous pas là affaire à des notions extrêmement subjectives ? En dépit de sources documentées et de nombreuses références, Fourest reste arbitraire. Et il est probable qu’au fond, elle s’en soit elle-même rendue compte.

Malgré ces maladresses, le message de fond (l’inconditionnelle défense du blasphème) reste bon à prendre. Et ce notamment grâce à une lecture historique dudit blasphème, que Fourest met tardivement en place. Elle souligne une divergence culturelle entre un modèle français laïque et un modèle anglo-saxon plus propice au religieux.

Son analyse de la différence entre Dieudonné et la rédaction de Charlie Hebdo, ou encore son explication de l’affaire Siné sont pertinentes dans la mesure où elles mettent en avant des arguments logiques et contextualisés. 

Il n’existe aucune continuité entre “rire de la violence” et “rire avec la violence”. On peut rire à propos de l’esclavage, de la Shoah ou de la colonisation, s’il s’agit de sourire pour en souligner l’horreur et le racisme. S’il s’agit d’en rire pour relativiser voire nier cette violence, […] c’est monstrueux.

Enfin, ce livre reste un témoignage intéressant en tant que reflet de la période immédiate « post-Charlie ». Il s’est propulsé au printemps 2015 en tant que troisième meilleure ventes d’essais, dans le cadre d’une société plongée dans une aura de dénonciation, de peur, et d’incompréhension. Ce n’est en effet pas pour rien qu’Eloge du blasphème s’achève sur ces propos : “Ce sera le courage ou la lâcheté. Ceux qui pensent que la lâcheté permet d’éviter la guerre se trompent. La guerre a déjà commencé. Seul le courage peut ramener la paix.”