Vie du campus

Guide des masters (1) : Que vaut l’école de journalisme ?

Lapéniche.net souhaite au cours de ce semestre vous accompagner dans vos choix de master. À travers une dizaine d’articles, nous tenterons de vous offrir des enquêtes approfondies et détaillées, un éclairage nouveau et des entretiens inédits avec les responsables des masters, pour faire votre choix le plus sereinement possible.

Le 7 avril 2012, l’Express publiait un article pour le moins intriguant, « De Sciences Po au porno ». Une étudiante raconte comment après sa sortie de l’institut parisien, un master journalisme en poche, elle s’est progressivement tournée vers la presse X pour ses débouchés lucratifs et stables. Une bien étrange trajectoire pour ces héritiers des Joffrin, Mougeotte, Fottorino et consorts qui pullulent dans les médias nationaux.

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Une recomposition du paysage médiatique

Mais, les filières d’excellence n’échappent désormais plus à la crise et les jeunes diplômés doivent faire face à des difficultés grandissantes. Et c’est d’autant plus le cas parmi les ex-étudiants en journalisme comme le pointe l’article de manière frappante. Les chiffres en sont un reflet significatif : en 2010, si 237 journalistes ont pu célébrer l’obtention de leur carte de presse seul 19% d’entre eux se sont vus accorder un emploi en CDI dans les quelques mois suivants. La presse écrite est malmenée : vitesse de l’information qui prime, concurrence internet et télévisuelle, titres en baisse constante. La presse quotidienne nationale n’occupe plus que le 31ème rang mondial en terme de diffusion et est bon dernier sur le plan européen. Par ailleurs, l’impact indéniable des réseaux sociaux, notamment avec Twitter ou Buzzfeed et ses «contenus sociaux », font définitivement chanceler l’organisation actuelle des médias.

Alice Antheaume, responsable de la prospective et du développement international de l’école de journalisme de Sciences Po, défend quant à elle la « refonte » actuelle du journalisme à travers son blog Work In Progress. David Colon, directeur du campus, annonçait avec humour et ce dès la rentrée la réputation poursuivant ce master, qui ne perd cependant aucun prestige : « La moitié de la promotion arrive en voulant faire du journalisme, l’autre moitié de la diplomatie, si personne ne changeait d’avis, nous ne formerions que des chômeurs ». Le master devient particulièrement sélectif et nombreux sont les interrogations concernant cette voie dont rêve une part significative de chaque promotion.
Cette recomposition paraît ainsi particulièrement ardue à cerner, tant pour les élèves que pour les professionnels du journalisme. Peut-on comparer les journalistes d’aujourd’hui au graphistes de la moitié du XVème siècle ? De quelle manière l’école de journalisme prend-elle en compte ces transformations ? Le réputé master journalisme est-il marqué par la crise actuelle ? Finalement, pourquoi un tel engouement vis-à-vis d’un master qui fait montre d’un optimisme très restreint ?

En résumé, la question qui trotte dans la tête de tout un chacun reste probablement, que vaut le master journalisme, pendant la formation et une fois diplômé(e) ?

la redéfinition du quatrième pouvoir

Bruno Patino, directeur de cette jeune mais déjà influente école de journalisme de Sciences Po revendique sur le site internet de l’école la « redéfinition du quatrième pouvoir » à laquelle la formation dispensée est censée prendre part. Créée en 2005, et reconnue dès 2009 (13 écoles reconnues par la profession en France), elle fait partie des plus jeunes écoles de journalisme. Nul besoin de préciser que l’ambition de l’école est grande. Le directeur l’affirme clairement dès le premier paragraphe, « les diplômés de Sciences Po sont représentés en force au sein des rédactions françaises ». Pourtant, nul n’ignore que la garantie d’un emploi stable à l’issue du cursus est de plus en plus compromise. Malgré tout, les étudiants n’en démordent pas et un certain nombre d’entre eux arrivent avec un projet inébranlable que les mises en garde assénées régulièrement n’assombrissent en aucun cas. C’est le cas de Stéphane, élève de 1ère année en double cursus Sciences Po- la Sorbonne en philosophie : «Mon désir de faire du journalisme n’est pas un caprice inconsidéré : je prends en compte la réalité de ce secteur, au même titre que mon envie et ma motivation. C’est un choix personnel et réfléchi que je fais en connaissance de cause ». Un mythe semble entourer cette école de journalisme qui continue d’attirer sans discontinuer de nouveaux candidats.

Pourtant, nulle part n’apparaît sur le site les statistiques exactes d’une année sur l’autre, les chiffres de l’emploi, le délai d’obtention de la carte de presse. Il est possible de consulter les CV des élèves et anciens élèves sur le site de l’école mais il est impossible d’obtenir plus d’informations sans demander directement à l’administration. Pourquoi ce manque de transparence ? Nous pourrions penser qu’il serait plus utile pour l’ensemble des aspirants journalistes de bénéficier des chiffres exacts directement sur le site de l’école. La désillusion guette-t-elle finalement les étudiants une fois admis ? Ce n’est en tout cas pas l’avis d’une élève de première année au sein de l’école qui affirme : « le master est bien au-delà de mes attentes ». Cependant, tout en étant adapté aux volontés des étudiants, correspond-elle à ce que recherche les rédactions actuellement ?

Un master orienté vers les nouvelles technologies

La directrice exécutive, Agnès Chauveau, le défend avec force : L’école de journalisme de Sciences Po est particulièrement performante dans l’adaptation aux nouvelles techniques du journalisme. Les nouvelles technologies sont au cœur du projet éducatif de la formation, Bruno Patino définissant même une ambition « numérique » renouvelée. Selon l’administration, la création relativement récente de l’école lui a permis de s’adapter facilement et de mettre directement en place une formation qui prend en compte l’ampleur de l’influence numérique. Le 117 Boulevard Saint-Germain laisse à disposition des élèves des ordinateurs, notamment équipés de logiciels de montage, leur permettant de s’exercer à loisir. Les nouvelles technologies représentent donc un argument majeur de l’école qui revendique constamment son adaptation, ne serait-ce qu’à travers les publications régulières du blog Work In Progress.

Véritable formation au numérique ou simple sensibilisation ?

Cependant, une élève de 1ère année nuance la place centrale des nouvelles technologies dans la formation. En effet, il apparaît que le numérique est constamment rappelé comme élément central, une insistance qui s’apparente plus parfois à une « sensibilisation au numérique plus qu’à une véritable formation technique ». Par exemple, les élèves n’apprennent pas à coder en 1ère année, et très peu se destinent apparemment au journalisme web uniquement. La raison à cela apparaît très liée à l’organisation de la scolarité, laissant penser que les enseignants dispensent une formation variée laissant au soin des élèves de trouver leur voie spécifique.

Le master journaliste, une admission insurmontable ?

Le master journalisme accueille chaque année une promotion restreinte de quarante élèves, composés de quinze à vingt étudiants directement issus du Collège Universitaire de Sciences Po, rejoints par une dizaine de diplômés du cursus universitaire français et une dizaine d’étudiants internationaux.
La sélection, pour ce qui est des étudiants De Sciences Po se fait par le biais d’un oral d’admission de quarante-cinq minutes, qui complète l’étude du dossier universitaire. Le point central de la candidature reste dans tous les cas l’entretien qui vise à cerner la motivation de l’étudiant et surtout sa capacité à évoluer dans une branche exigeante. Il faut donc peaufiner cet oral, d’autant plus que ces dernières années ont vu les membres du jury se plaindre d’une trop grande conformité des étudiants. En effet, Alice Antheaume poste deux articles sur son blog (« Plus tard je veux être correspondant international », le 7 juin 2011) exprimant son incrédulité et parfois son inquiétude face aux réponses très formatées des élèves. Les éléments incontournables exigés par le jury restent toutefois très classiques, à l’image d’une grande connaissance de l’actualité, de la lecture de journaux, sites d’informations ou de suivi d’émissions de radio. Finalement, c’est une culture journalistique solide qui est demandée aux aspirants étudiants en journalisme. Toutes les expériences sont valorisées. Ainsi, faire partie de la péniche est un atout non négligeable et les élèves ayant trouvé des stages dans plusieurs rédactions au fil de leur scolarité fournissent une preuve de leur capacité à travailler dans le journalisme. Quant à la 3A, elle peut s’inscrire dans une toute autre direction que celle du journalisme, mais Agnès Chauveau maintient que les élèves ayant obtenu un stage en parallèle dans une rédaction ont très souvent l’avantage au cours de l’oral de motivation, de même que les élèves tenant un blog. Même si un mythe existe autour de la sélectivité légendaire du master, la directrice exécutive maintient que l’admission n’est pas insurmontable non plus.

L’organisation de la scolarité

La scolarité s’organise en première année entre des cours théoriques (histoire des médias, droit, politique internationale) afin d’étendre une culture générale solide et des cours pratiques assurés par des professionnels de médias divers. De l’aveu d’une élève de 1ère année, « tout le monde préfère les cours pratiques », qui ressemblent vraiment au travail de journaliste en lui-même. Les quatre semaines intensives où la promotion est organisée en « rédaction » poursuit le même objectif. La deuxième année consiste alors en une pratique constante du métier avec la disparition des cours théoriques. Le travail est intense, l’élève interrogée est formelle : « on travaille énormément, oui, ce sont de longues journées de travail constant ». L’effort peut être encore plus important si les élèves suivent des doubles masters. Plusieurs existent, le plus en vue, le double diplôme Sciences Po-Columbia University qui se compose de la première année à Paris et d’une deuxième à New York. Cependant, cinq élèves du Collège Universitaire seulement ont la chance de réaliser ce rêve chaque année. Il ne faut d’ailleurs pas négliger l’investissement personnel et financier que nécessite l’achèvement de ce double-diplôme. D’autre part, un double master avec PSIA (Paris School of International Affairs) existe, quinze places seront d’ailleurs ouvertes l’année prochaine pour des étudiants recrutés après un entretien en anglais puisqu’ils suivront un cursus entièrement dans cette même langue. Tandis que ce double master affiche une ouverture sur l’international, le double master en partenariat avec le département d’économie qui verra le jour l’année prochaine entend former des journalistes économiques, actuellement recherchés dans diverses rédactions. Les stages sont essentiels au déroulement de la scolarité et en sont une partie intégrante, à hauteur de douze semaines pour la première année. Les meilleurs stages reviennent aux élèves les plus débrouillards, et probablement aux meilleurs carnets d’adresse même si la directrice exécutive préfère y voir un « mythe ». En effet, selon elle, seule la capacité de se rendre indispensable dans une rédaction importe. Finalement, qu’offre l’école de journalisme de Sciences Po vis-à-vis des autres écoles reconnues ?

L’ambition internationale est unique, un stage de six mois à l’étranger est possible entre les deux années d’études, dans une des universités partenaire de l’école (NYU par exemple) et il est même possible de profiter d’une année de césure pour mener un projet d’envergure à l’image de Campus Campaign. Par ailleurs, l’école de journalisme offre l’opportunité de suivre un double-master, des cours en anglais ou même des cursus entiers en anglais ce qui constitue un atout certain.

suivi de 222 diplômés

Le niveau du master par rapport aux autres écoles : débouchés/rémunérations

Enfin, la marque Sciences Po est réputée au sein des recruteurs et les diplômés peuvent en profiter. Une comparaison claire est bien évidemment impossible et chaque école présente ses spécificités, que les recruteurs considèrent à leur juste valeur. En effet, le secrétaire général de la rédaction du journal la Croix considère uniformément l’ESJ, le CFJ (formations de référence) et l’école de Sciences Po qui a reçu « l’agrément de la rédaction », il déclare étudier avec l’exacte même attention les candidatures provenant de ces écoles. Cette grande considération pour la jeune école de journalisme de Sciences Po est rassurante pour la future génération des journalistes, forcément inquiets concernant les débouchés de l’école. Tout d’abord, aucun élève n’est dupe concernant les salaires à la sortie. Si les diplômés du master droit économique peuvent prétendre gagner en moyenne 52.344 € brut (chiffres 2009) et que la moyenne de Sciences Po est de 37.100€, les diplômés de journalisme ne se verront rémunérer qu’à la hauteur de 29.719 € en moyenne, de quoi dissuader ceux qui se voient déjà avec le salaire des journalistes du Grand Journal. Les débouchés sont très variés, comme l’illustre le suivi de l’insertion professionnel des 222 diplômés de 2005 à 2011, fourni par l’administration. C’est la télévision qui embauche le plus de diplômés puisque 39% ont trouvé un emploi dans cette branche, tandis que 13% ont réussi à s’insérer dans la presse écrite et dans le web qui prend donc une place conséquente dans l’avenir des diplômés. Les agences et les radios n’embauchent que peu en comparaison (10 et 9 %). Cependant il faut préciser que toutes ces branches ne proposent pas que des CDI. En effet, 49% des élèves en bénéficient tandis que 27 et 18% doivent se satisfaire d’un CDD ou de piges. Nous pourrions penser que l’absence de stabilité rapide après avoir obtenu le diplôme pousse de nombreux élèves à continuer leurs études afin de se spécialiser dans une branche. Toutefois, ces cas sont très rares puisque qu’ils ne sont qu’1% à décider de se lancer dans un complément d’étude.

Malgré leur détermination et la très bonne formation dispensée par Sciences Po, les élèves en journalisme ont bien conscience que « ce ne sera pas un long fleuve tranquille » comme le précise une élève de première année. Mais tous sont prêts à assumer au mieux le rôle essentiel de journaliste qu’Albert Londres avait défini comme le fait de ne « pas être pour ou contre, mais de porter la plume dans la plaie. ».

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  • Bob

    Bonjour,
    si les promos se composent de 40 élèves, comment est-ce possible que 1% des diplômés soient en reprise d’études ?? (1% de 40 = 0,4…)

    • Bob

      Au temps pour moi, il s’agit de 222 élèves