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Inclusion du domaine de la lutte

Cher.e.s lect.eur.rice.s, vous avez sans doute remarqué que les collaborateur.trice.s de Sciences Po sont des adeptes convaincu.e.s de l’écriture inclusive. Ainsi les points fleurissent-ils sur les boîtes mails des étudiant.e.s, pour la satisfaction de tou.s.tes. Pourtant, je vous demanderais de bien vouloir m’excuser de ne plus l’utiliser dans cet article, le rouge de mon correcteur orthographique me piquant un peu les yeux.

Un sujet qui fait couler beaucoup d’encre

Qu’est-ce que l’écriture inclusive ? Régine Serra, référente pour l’égalité Femme/Homme à Sciences Po, la définit comme « la volonté d’inclure les femmes dans le groupe à qui l’on s’adresse ». Ce principe comporte trois règles, qui sont promues à Sciences Po : féminisation des métiers, respect de l’ordre alphabétique (« et pas de la galanterie » insiste Régine Serra), et le dédoublement épicène, qui fait tant parler. Ces trois règles sont appliquées par l’administration de Sciences Po, sur les sites webs et les formulaires divers. Les étudiants ? « Parfaitement libres », nous répond la référente, il ne s’agit donc pas de traiter du combat pour les libertés au XIXème siècle en écriture inclusive !

Ce qui est à l’origine de tout ça a concerné tous les enfants de France. À l’école primaire, un beau jour, la maîtresse (ou le maître !) évoque pour la première fois l’inégalité des genres. Ainsi on nous annonce, sans crier gare, que « le masculin l’emporte sur le féminin ». Les garçons, fiers comme des paons, exultent intérieurement pour ce privilège grammatical, et les filles se mordent les doigts de cette domination imposée. Fort heureusement, la maîtresse remet les pendules à l’heure et précise que « ça ne concerne que la grammaire ». L’idée des partisans de l’écriture inclusive est de mettre fin à cette règle, avec l’idée que celle-ci traduit et encourage une mentalité générale de la société qui serait inégalitaire. Une règle qui n’a pas toujours existé, et qui a été instituée dans une intention de marquer la prééminence du genre masculin, chose qui n’est plus acceptable aujourd’hui. L’obstination de l’Académie Française à refuser de revoir ses classiques a, selon Régine Serra, « contribué aux revendications pour l’écriture inclusive », qui sont encore moins populaires chez les académiciens. Ceux-ci évoquent la redondance, le manque de pratique et le non-respect vis-à-vis de la langue française de cette méthode.

Le langage, « reflet de la culture d’un pays »

Les réticences de l’Académie sont partagées par certains. Dans Le Monde du 14 octobre 2017, l’écrivaine Catherine Millet déplore une nouvelle méthode qu’elle qualifie d’« autoritaire » et « infernale ». Nombre de Français sont pris dans une grande confusion entre les différentes formes d’écriture de ce type, ne sachant pas s’il faut écrire étudiant.e, étudiant(e), ou étudiant/e. Le manque de clarté auquel contribuent largement les médias, incapables d’énoncer unanimement les intentions et modalités de cette revendication. L’illisibilité de cette méthode est aussi avancée par ses détracteurs. Ainsi, même si les intentions des défenseurs de l’écriture inclusive sont positives et largement louables, le manque global de clarté quant à ces propositions se retourne vite contre le combat sur l’égalité hommes/femmes, ouvrant la porte aux caricatures et aux moqueries.

Une question fondamentale se pose. Pourquoi insiste-on autant sur ce thème ? Comment imaginer que ces fameuses règles grammaticales génèrent d’un claquement de doigt les inégalités et les violences subies par les femmes ? Aujourd’hui, les femmes gagnent 24% de moins que les hommes. La faute à la grammaire ? Selon Régine Serra, « le langage reflète et traduit la culture d’un pays. En reconnaissant l’écriture inclusive, un premier pas serait fait ». On peut en effet penser que l’on parle comme on pense, et réciproquement. Reconnaître que le genre féminin n’est pas inférieur au masculin dans notre façon de s’exprimer ne paraît pas aberrent, d’autant que de telles mesure ont été prises dans beaucoup d’autres pays.

De la difficulté à parler de l’écriture

Réduire le combat mené par les femmes à cette question d’écriture serait injuste. Beaucoup d’autres combats actuels visent à donner lieu à une situation plus enviable pour tous. La question cruciale des violences sexuelles occupe une place à part dans le dispositif de l’Ecole, et Régine Serra se réjouit de la multiplication des témoignages : « on en compte deux fois plus que l’année dernière, c’est vraiment bien. » La très récente affaire Weinstein a fortement libéré la parole, et remis le débat de l’égalité et des violences à sa place, tant à Sciences Po que dans le pays tout entier.

Dans un débat qui tend vite vers une émotivité extrême depuis quelques semaines, la moindre nuance ou réserve apportée range vite une personne dans le camp des misogynes. Ainsi, on marche sur des œufs pour aborder ces thèmes pourtant importants, d’autant plus lorsque l’on est un homme, attitude déjà suspecte. Un climat tendu que tout le monde craint, et dont Régine Serra perçoit une issue : « les hommes d’aujourd’hui ont grandi dans le féminisme. Il faut qu’ils trouvent leur place dans le débat, et qu’ils y soient acceptés. » Intégrer les hommes à la recherche de l’égalité, qui concerne tout le monde, tout en conservant un minimum de raison et de nuance dans les débats. Une nouvelle inclusion, somme toute, pour résoudre un problème majeur de notre société ?