A la une

Le Mag’ : Julien, « dit » l’apostat, un antique réactionnaire ?

N’est- il pas de coutume d’entendre, au quotidien, une formule composée de deux mots devenus quasiment inséparables : « catho réac’ » ? La réaction apparait ainsi comme étant l’apanage du christianisme. La réaction ne mérite-t-elle pas l’extension du domaine de sa lutte ? L’empereur Julien (361-363), alors qu’il n’aurait pu être qu’un empereur de passage, tenta de renouer avec les traditions de ses ancêtres, en opposition aux dynamiques engagées par Constantin de bureaucratisation et surtout de christianisation.

« Un païen puritain » à la conquête de sa doctrine

La vie de cet Empereur hors du commun débute dans un contexte chaotique : à la mort de son oncle Constantin Ier en 337, il échappe par hasard, à l’âge de six ans, au massacre de sa famille par la garde impériale. Constance II, son cousin, le tient à l’écart de la vie de Cour. Il passe donc son enfance et son adolescence entre Constantinople et l’Asie Mineure, dans un contexte à la fois chrétien et païen dans un environnement où tout était grec. Baptisé, il conserve longtemps des pratiques chrétiennes afin de s’éviter de graves ennuis, puis il s’enivre de littérature et de culture païenne sous la conduite de l’eunuque Mardonius dans la révélation des mythes de sa Grèce « bien aimée ». Exilé en Cappadoce, surveillé de près par les agentes inrebus, de véritables barbouzes au service de l’Empereur, il entame sa longue claustration de six ans, entre 345 à 351, le temps des lectures.

Ce rat de bibliothèque se forge alors une culture d’autodidacte plus marquée par le monde homérique que par la Bible et le message du Christ. Rappelé à la Cour au printemps 351, il persiste dans la recherche d’une doctrine solide, multiplie les allers-retours en Asie Mineure, opère secrètement, à titre personnel, un retour à la religion des Anciens. Le christianisme que l’on lui a imposé, auquel il n’a jamais véritablement adhéré, ne lui convient plus, et ce pour des raisons similaires à celles de Celse. Il reproche aux chrétiens l’anthropocentrisme, leur volonté s’approprier « l’Etre suprême » à leur seul profit, la non-originalité de leur morale qui ne serait qu’un réchauffé de bribes de philosophie grecque et leur penchant pour la révolution politique, refusant de se plier à la religion civile. Il y a donc trois niveaux de critiques ; théologique, moral et politique.

Il fréquente alors le cercle de Nicomédie, un cénacle réactionnaire animé par le rhéteur Libanias, désolé par le recul des valeurs antiques où l’on y lit le « divin Jamblique », philosophe païen du IVème siècle orientant la mystique néoplatonicienne (espèce de syncrétisme entre les cultes orientaux, généralement solaires et la philosophie de Platon) dans les voies de la magie et de l’occultisme. Lors d’un séjour à Ephèse, il est initié aux cultes à mystères à un illuminé et reçut un « bizutage sacré » lui apportant de quoi s’émerveiller. Cet intellectuel éprouvait peu d’attrait pour les plaisirs de son âge et réservait le plus clair de son temps à l’étude. Il se veut grec, et en maîtrise mieux la langue que le latin, langue administrative dont il ne maîtrise que le strict nécessaire. Sa vision du monde est enracinée chez Platon, mais en contact sensible avec le divin par le biais de mystiques et de thaumaturgies néoplatoniciennes. L’objet de sa foi, c’est la culture classique et le polythéisme ayant cimenté les cités, en particulier la « Glorieuse Athènes » et l’Empire romain.

Le rêve d’un païen dévot, vertueux mais sectaire

Julien est envoyé en Gaule, afin de régler la situation trouble d’une région soumise à la pression des barbares. Il se comporte en souverain hellénistique, à la fois guerrier courageux, philosophe, et administrateur avisé, détenant l’intime conviction d’être appelé par les dieux. Ses troupes se révoltent et le proclament Auguste en février 360 à Lutèce. Julien se retrouve ainsi usurpateur sans l’avoir voulu et Empereur malgré lui, par la volonté des dieux et des légions gauloises. Constance II avant de mourir désigna Julien comme son successeur, les provinces d’Asie se soumettent. L’usurpation s’achève sans effusion de sang et dans la légitimité ; en 361 Julien prend les affaires en main. Constance a « violé les anciennes lois et coutumes », Julien tombe le masque et s’engage avec enthousiasme dans un effort visant à promouvoir la Vertu. Il écrit « les dieux m’ordonnent de tout purifier autant que je le puis ».  Ce « fou des dieux », inconditionnel d’Hélios, pour qui l’exercice du pouvoir est un sacerdoce, s’imagine à la tête d’une cité idéale régie par la divine philosophie. Purifier signifie rétablir le règne de la sagesse grecque dénaturée par l’intermède chrétien.

Son règne apparait alors comme une véritable « Révolution culturelle » ayant pour objectifs de restaurer les valeurs éternelles ayant fait la gloire de l’Empire et de rendre aux dieux de l’Olympe un culte conforme aux traditions séculières. S’inspirant de Marc Aurèle, il se veut prince humain, refusant les rituels fastueux et non un despote isolé par une étiquette rigide. Son administration est probe, la Cour diminue son train de vie, les fonctionnaires véreux sont écartés, les barbouzes affaiblis, et les notables sont contraints d’investir leur argent dans la chose publique. Il ne touche cependant pas aux institutions constantiniennes, et l’Etat n’aurait pu supporter plus longtemps ces allègements fiscaux. Gouverner sous l’inspiration des dieux, sa conception théocratique d’un pouvoir sacerdotal est incompatible avec la restauration d’un principat libéral ; politiquement, le retour au passé est donc plus apparent sur la forme que réel sur le fond.

Sur le plan religieux, Julien rompt avec l’évolution engagée par Constantin, jugeant le christianisme comme une véritable déraison néfaste pour l’Empire : effectivement, comment adorer un mort ressuscité ?! Il proclame alors le rétablissement des anciens cultes, réouvre les temples et restitue aux païens la liberté de culte, replaçant ainsi les chrétiens dans le droit commun, l’Eglise n’est donc plus favorisée. Il n’envisage à aucun moment un empire composé de païens et de chrétiens qui auraient cohabité, et, formé par les chrétiens, en adopte le sectarisme (selon l’historien Glen W. Bowersock). Celui-ci s’exprime par une reprise en main idéologique et discriminatoire. Ce retour aux cultes ancestraux n’emballant pas les masse, Julien est contraint de réorganiser le culte, comble d’ambiguïté, en transposant au paganisme des institutions chrétiennes, avec une hiérarchie sacerdotale, une prédication organisée, un catéchisme rédigé, et des organismes de bienfaisance aménagés près des sanctuaires. Parallèlement, afin de susciter les curiosités et trouver un élan populaire, il rehausse le culte par des cérémonies empruntées aux cultes à mystères.

L’expansion de l’apostasie face à la réaction chrétienne

Bien que profondément attaché au paganisme de la Grèce classique, sa pratique religieuse s’attache plus au courant mystique oriental, pleine de superstitions et d’ascétisme. Julien est adepte de « théurgie », rites magiques supposés agir sur les dieux, somme toute une gnose païenne nourrie par une mystique trouble l’éloignant de la religion ancestrale de sa Grèce « bien aimée ». Face à la réaction opiniâtre des chrétiens, le pouvoir encourage les apostasies en promettant charges et honneur aux renégats. Les chrétiens sont ensuite bannis de l’enseignement, il s’attaque aux Galiléens, fait brûler les dépouilles de martyrs chrétiens et retire les reliques de Saint Babylas à Antioche.

La crainte des chrétiens s’estompa avec la mort de Julien, qui engagé dans une campagne contre les Perses (convaincu pas les oracles de ses conseillers, qui voyaient en lui la réincarnation d’Alexandre) succomba à ses blessures lors d’une bataille à Samarra le 26 juin 363. Sa mort ouvre le temps de la normalisation et son successeur s’empressa de défaire l’œuvre de Julien. L’empire retrouve ses habitudes après la parenthèse de la réaction païenne. Hélios avait perdu, les Galiléens ont triomphé. Le rêve passéiste de Julien, pape autoproclamé des derniers païens, s’était dissipé avec lui.

Son nom d’apostat passa à la postérité, entretenu par la légende noire établie par les chrétiens. Grégoire de Nazianze l’accable de malédictions et voit en lui la parfaite incarnation de l’Antéchrist. Etranger et anachronique, ses contemporains le surnommaient « la chèvre » en raison de la barbe passée de mode qu’il arborait en hommage aux philosophes classiques. Pour Lucien Jerphagnon, Julien ne fut pas apostat car il ne fut jamais chrétien, et Paul Veyne dira de lui qu’il « fut l’une des figures les plus inattendues et les plus compliquée de l’Histoire universelle ».