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La savoureuse finale des triplétades d’art oratoire

Mercredi 12 octobre, 19h, Boutmy est comble. Alors que ses rangs et son balcon surchauffent déjà de verve et d’applaudissements, le jury de renom de cette finale d’art oratoire des triplétades 2016 se fait attendre. Soudain, sur le détonnant Thunderstruck d’ACDC, les jurés entrent un à un sous les ovations du public aux aguets. Une fois de plus, l’applaudimètre explose à la vue de notre cher Frédéric Gros ; car « esclaves de son charme, pour lui notre servitude est volontaire » déclame Faye, de Sciences Polémiques, depuis la chaire de Boutmy.

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Les orateurs de la finale et leur jury. Crédits : Yann Schreiber

 

Un jury en grande pompe

A ses côtés, les non moins célèbres Jean-Marie Donegani et Bertrand Badie, pour le corps professoral, Charlotte Lang, Alexis Goin et Guillaume Courvoisier en figures de la vie étudiante ; et les désormais habitués du jury Anne-Sophie Beauvais (DG Sciences Po Alumni), Bénédicte Durand et Frédéric Mion.

Si certains semblent manier l’exercice, c’est une grande première pour d’autres. Frédéric Gros, qui ne s’attendait pas à cette facette humoristique dominante, insiste sur la difficulté de l’exercice. « Le jury n’a pas du tout sa position de surplomb habituel, car dans le registre de l’humour, les choses peuvent se retourner très rapidement, et nos questions nous être renvoyées ». Il est toutefois prêt à renouveler l’expérience avec plaisir.

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Frédéric Gros remet le prix de la troisième place à la triplette vingt-quatre Sciences P’oignons. Crédits : Yann Schreiber

 

A dix-neuf heures trente, le défilé des triplettes est lancé, et c’est Lucille, de la triplette Poulet Tikkatre, qui ouvre le bal de l’impertinence : « Allons-nous mieux depuis que Dieu est mort ? ». Un silence maitrisé pour retrouver le calme de la salle, et l’on devrait déjà inviter Dieu à la Cash and Trash, ou le retrouver en enfer aux côtés des cours de microéconomie. Lucille parle juste, parle première année, Sciences Po, et conclu avec affront qu’on est quand même « bien mieux sans Dieu ».

Dans un autre style, Augustin, dont l’association nœud papillon-baskets ne manquera pas de faire réagir Bertrand Perrier, enchaîne sur cinq minutes unanimement applaudies, entre métaphore filée sur la liste complète des « philosophes wikipédia », jeux sur les mots bien sentis et flatterie du jury puisqu’ « Inchallah ce soir on sera sur la première marche du podium ». Aux questions, les deux derniers membres de la triplette font le travail avec aisance, le duo a préparé sa première sur l’estrade.

 

Le jeu de mots, maitre du discours

L’heure tourne, et les supporters se font entendre pour Martin et Loïc, orateurs de la triplette 13ors de Kellogs et unanimes, on ne peut pas faire plaisir à tout le monde. Costumes foncés sur chemise claire, ils possèdent chacun leur registre. Martin lance d’abord les innombrables allusions politiques de la soirée, dont Hollande et Sarkozy feront autant les frais l’un que l’autre. Année d’élections présidentielles oblige, les triplettes ont choisi leur camp.

Loïc, loin des actualités du moment, emporte les spectateurs dans un exercice de style filé, où l’énumération est le maitre mot. Après les publicités, les spécialistes en -phile et la flûte enchantée, les noms de légumes deviennent verbes et adjectifs. Face à une impossible satisfaction du plaisir de tous, que les grands noms savent déceler, n’oublions pas que « l’égo est plaie mobile », et que « c’est en sciant que Léonard devint çi ». Les questions pleines de plaisir du jury sont en revanche plus éludées et les réponses y sont moins vives.

Mais existe-t-il des questions sans réponses ? Antoine, ovationné et encouragé par les pancartes de sa triplette 14 les Petits four-teen, défend le oui et avec brio. « Pourquoi Sciences Po ? Comment les appariteurs choisissent-ils les sacs fouillés au hasard ? Aurais dû-je lui prendre la main ? Est-ce que je vais gagner le prix Goncourt cette année ? » font parties de ces questions sans réponse. Le jury est impliqué, l’indémodable oral d’admission parle autant aux étudiants qu’aux sélectionneurs du premier rang, et les rires ne faiblissent pas.

 

Un directeur au centre des discours féminins

Célia prend la suite en tutoyant directement son directeur, pièce centrale de son discours. Et c’est un pari gagnant, puisqu’à force de 07 dévoilés, de « freddy » bien placés, de chemises à tomber, l’effronterie impertinente participe grandement à la victoire de la triplette quatorze. Si elle choisit l’énergie et l’impudence pour séduire, l’oratrice saisit le public lors de ses dernières phrases, au ton phédrien et maitre du silence. Ultime obstacle, le passage aux questions est bien mené par Sonia et Telo, face à un jury particulièrement en forme.

 

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Frédéric Mion remet le premier prix à la triplette les Petits Four-teen. Crédits : Yann Schreiber

 

Et pour clore ce combat du verbe, la triplette Sciencesp’oignons-de l’oseille h24 statut unanimement que les convictions, en plus d’être des prisons, ne mènent à rien. Anatole et Fatoumata jouent avec leurs voix et leur gestuelle, autant qu’avec leur rhétorique, et complètent ainsi un groupe d’orateurs aux talents et aux moyens de séductions extrêmement variés durant cette soirée.

Si Anatole se centre davantage sur quelques plaisanteries fortement ovationnées, et n’hésite pas à chanter Claude François pour parvenir à ses fins, Fatoumata fait varier sa voix dans les aigues, outil principal de son humour, avant ses mots. Cet humour, une fois de plus, convainc. Deux dernières candidates enfin pour répondre avec cran et rapidité aux questions d’un jury dont elles évitent les pièges.

Un classement difficile et partagé

Alors que les jurys sortent délibérer, Boutmy appartient désormais à Raphaël Charpentier et Bertrand Perrier pour la reprise, une collaboration renouvelée après un immense succès lors du dernier Prix Philippe Seguin (lien PPS 2016). A peine deux triplettes sont-elles passés aux cribles, que le moment des remerciements mutuels les remplace. Pour une fois, le spectateur n’a pas le temps de s’y perdre, ils sont réduits au strict minimum, des fois que les appariteurs décideraient comme d’habitude d’entrer dans l’amphithéâtre à 21h15 pétante.

Le public se charge du roulement de tambours et le classement tombe : les Petits four-teen sabrent le champagne, suivis des 13ors de Kellogs et de Sciences P’oignons. Les étudiants de l’amphi, s’ils ne critiquent pas la justesse du classement, en avaient souvent prévu d’autres, à la vue subjective des quatre remarquables passages.

 

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La triplette quatorze vainqueur aux côtés de Frédéric Mion. Crédits : Yann Schreiber

 

Si la triplette Poulet Tikkatre ne figure pas sur le podium, elle était le choix favori de Maria, étudiante de première année : « On sentait vraiment le sentiment dans les mots de Lucille, on était dans sa peau, un mélange entre discours sérieux et drôle. Et Augustin a été très original je trouve ; il possède un personnage avec sa barbe et son air de poète, plus marqué que les autres candidats ».

Explosion de joie donc, du côté de la triplette 14. Célia, grande actrice de cette finale ne cache pas son bonheur tout en gardant le recul de l’orateur : « Ça fait du bien, je pense que c’est mérité, même si toutes les triplettes ont été excellentes ce soir ». Une préparation réelle pour un exercice précis et très exigeant selon la gagnante, prête à rejoindre Sciences Polémiques au plus vite. Et niveau 07 finalement ? « Je n’ai pas celui de Frédéric Mion, mais il a le mien, et je vais diner avec lui ce soir. »