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La surdité : un handicap invisible

Étudiante en première année de master à l’Ecole de journalisme de Sciences Po, je suis sourde profonde de naissance. Mais ce n’est pas une fatalité ! Au contraire, il s’agit d’une richesse que je n’échangerais pour rien au monde. A Sciences Po, treize étudiants ont un handicap auditif, mais nous sommes seulement trois sourds profonds.

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Admise par le concours d’entrée en master à Sciences Po, j’immerge dans le monde du journalisme, un monde où l’information circule sans cesse. Une information qui passe par l’audition avec la radio ou la télévision : 40% des informations perçues sont des informations auditives. L’appareil auditif et l’implant cochléaire que je porte me permettent de percevoir certaines de ces informations auditives.

Malentendant, sourd, quelle différence ?

Oui, il existe bien une différence entre ces deux termes ! Dans la société, plusieurs appellations sont utilisées pour désigner la surdité : sourd, malentendant et devenu sourd. Chacune de ces situations est particulière. D’un point de vue médical, la différence entre les mots « sourd » et « malentendant » se mesure surtout par rapport aux différents degrés de perte de l’audition.

Entre les devenus-sourds et les sourds de naissance, il y a une vraie différence. Les premiers ont perdu l’ouïe au cours de leur vie (à la suite d’un accident ou en fonction de l’âge), mais leur cerveau a gardé en mémoire la reconnaissance de la parole et des sons. Les seconds n’ont jamais entendu depuis le début. Leur cerveau n’a donc jamais connu le fait d’ « entendre ». C’est pourquoi, pour beaucoup, l’apprentissage de la gugue est souvent difficile. Ils ont alors recours à des séances d’orthophonie pour rattraper leur retard verbal.

Pour certains sourds, l’usage de la parole s’avère difficile tandis que pour d’autres pas du tout. Certains pratiquent la langue des signes, d’autres non. Certains oralisent simplement, d’autres utilisent le code LPC (Langue française Parlé Complété). Cette dernière méthode de communication est un code : la main représente visuellement chaque son pour accompagner la lecture labiale.

 
Tout cela dépend du choix personnel ou de l’éducation reçue.

Quand notre différence représente un frein dans notre vie sociale…

Être sourde n’est pas de tout repos. Cette situation génère des frustrations et parfois mêmes des rancœurs vis-à-vis des autres.

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« Cette situation génère des frustrations et parfois même des rancœurs vis-à-vis des autres. »

 

Nos appareils nous aident à entendre mais pas forcément à tout comprendre. C’est comme cette situation où l’on est confrontée à une langue étrangère : vous vous concentrez sur ce que vous entendez, et pourtant vous ne pouvez pas comprendre.

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« Vous vous concentrez sur ce que vous entendez, et pourtant vous ne pouvez pas comprendre. »

 

Quant à la lecture labiale, elle permet de comprendre 30 à 50% des mots en fonction du contexte (un pourcentage qui varie selon le rythme de la parole et l’articulation de l’interlocuteur).

« Grâce à elle, je peux comprendre 30 à 50% des mots en fonction du contexte. »

 

Mais lire sur les lèvres demande un effort considérable qui fatigue énormément et use beaucoup d’énergie. Et d’ailleurs, le bruit ambiant fatigue aussi car notre cerveau travaille automatiquement sur tous les sons que perçoivent nos appareils. C’est pourquoi nous aimons parfois éteindre nos appareils pour savourer l’instant du silence.

 

 

Chouette non ?

En général, je ne dis jamais que je suis sourde, je laisse parfois les entendants le découvrir par eux-mêmes pour les mettre à l’aise et gagner leur confiance. Mais il y a eu des situations délicates où j’ai été obligée de dire que j’étais sourde pour éviter les malentendus. Par exemple, dans les soirées ou dans la rue, lorsque des entendants me parlent, et que je ne les comprends pas car ils parlent trop vite, je leur précise que je suis sourde. Alors certains prennent peur et trouvent comme seule solution de couper court à la discussion. Et je ne compte plus le nombre de fois où j’ai vécu cette situation… Un petit avantage tout de même : c’est le système parfait pour écarter de notre chemin ceux qui se montrent trop insistants !

C’est pourquoi quand j’étais plus jeune (et encore quelques fois aujourd’hui) et que je devais me présenter, je précisais que j’étais « malentendante » pour ne pas choquer. Mais au fond de moi, je regrettais car c’était comme voiler la réalité. Je ne suis pas malentendante, je suis sourde à part entière, et je l’accepte entièrement. Je dois avouer que lorsque les « entendants » ne comprennent pas cela, ça m’agace. C’est difficile de leur faire comprendre ce que je vis réellement. Nous les sourds, on a tendance à faire illusion, c’est-à-dire qu’on donne l’impression de comprendre toutes les situations et toutes les conversations alors qu’en réalité on est parfois totalement à côté de la plaque !

Sur mon audiométrie, il est indiqué que je suis sourde profonde. Et pourtant, dans la vie de tous les jours, on me considère comme si j’étais malentendante. Pourquoi ? Grâce au progrès de la médecine et des technologies, on croit assister à une disparition du handicap. Mais la réalité est tout autre ! Cela illustre bien la vision que peut avoir la société envers l’handicap.

Mais si on ne le dit pas, c’est par peur de déranger les autres ou par orgueil. On ne voudrait pas laisser croire que si nous ne comprenons pas les situations, c’est parce qu’on a une déficience intellectuelle.

Ma scolarité à Sciences Po

Depuis la loi de février 2005 pour l’accessibilité des personnes avec un handicap, de réels progrès sont apparus dans la société en leur faveur. Par exemple à Sciences Po, tous mes besoins d’aménagement sont pris en charge, comme le financement de ma codeuse (équivalent d’une interprète mais qui utilise le code LPC) pour mes cours. Royal ! C’est malheureusement loin d’être le cas de toutes les écoles.

La politique de Sciences Po en faveur des personnes avec un handicap est vraiment bénéfique pour nous. Grâce à cela, je peux suivre des cours dans un master en école de journalisme. Une situation complètement paradoxale puisqu’il s’agit d’un métier de la communication… Et que bien évidemment, la surdité s’avère être un obstacle à la communication. Ce qui ne m’a pas empêché pour autant de relever le défi !

Mais la mise en place de cette accessibilité n’est pas finie. Si l’on regarde les médias ou internet, beaucoup de vidéos ne sont pas sous-titrées (ou alors, elles ont des sous-titres automatiques : une énorme blague !). Beaucoup de chaînes de télévision ne sont pas accessibles en raison de l’absence de sous-titres. De même, la radio est un univers qui nous est totalement inconnu. Heureusement pour cette dernière, des choses se mettent progressivement en place pour rendre le contenu des émissions radios accessibles aux sourds. Toutefois, ce combat n’est pas fini. Il y a toujours le problème du financement.

Sachez qu’en France, 3 millions de personnes sont atteintes de surdité. Ce sont autant de personnes exclues des journaux télévisées, des informations, des émissions, campagnes politiques télévisées, des séries, et j’en passe.

 

Alors cher-e- étudiant-e-, si tu postes des vidéos sur YouTube, s’il te plaît, penses à mettre des sous-titres 😉 !

  • antoine ayoub

    Bonjour, article très intéressant. Je vous partage une découverte https://www.ava.me/ qui va surement apporter bcp dans ce domaine.

  • Noémi Grhnd-Nret

    Bonjour Aliénor, votre article est extrêmement intéressant. Je suis sourde profonde, ai 20 ans de plus que vous, et le même parcours que vous : Com’, Journalisme et Sc Po. La question que je poserais, c’est : avez-vous fait des stages / petits boulots dans le milieu journalistique ? Qu’est ce que ça a finalement donné, en terme d’accessibilité à l’information exacte, et d’aménagement de poste ? Bonne continuation ! 🙂 Noémi.