Vie du campus

La troisième année : le stage, l’université… ou le tour du monde à vélo

En ce milieu de semestre, tous les étudiants de deuxième année songent à leur année à l’étranger. Certains ont une idée arrêtée du pays et de l’université où ils souhaitent aller ou du stage qu’ils comptent soumettre à l’administration. D’autres hésitent encore et quelques-uns sont toujours complètement perdus… Vous avez rêvé du Brésil, fantasmé sur Columbia, planifié un stage dans l’humanitaire en Afrique sub-saharienne ; mais avez-vous pensé au projet personnel ? Sciences Po propose en effet une troisième voie, souvent méconnue, et c’est celle-ci qu’ont choisie Charles de Lorgeril, Antoine Savoie et Tristan Gautier dont vous avez sûrement pu voir la photo du retour triomphal à Paris, le 13 juillet, sur la page Facebook de leur association.

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Quelle était l’idée? Parcourir le monde à vélo avec l’objectif de soutenir la création d’entreprises dans les pays en voie de développement. Ils ont ainsi fondé l’association «Les Trois Petits Guidons » (3petitsguidons.com)  avec l’idée pour chaque kilomètre parcouru de lever 3 euros auprès d’entreprises et de particuliers ; l’argent ainsi récolté devant être ensuite reversé pour permettre la création ou le développement d’entreprises dans les régions concernées. Mais tout ne s’arrête pas une fois les prêts remboursés, l’argent continuellement réinvesti, participant à créer un cercle vertueux de financement. Ils avaient prévu de parcourir 20 000 km et ainsi de récolter 60 000 euros dont les deux tiers seraient alloués à des microcrédits. Leur périple était l’occasion d’aller à la rencontre des entrepreneurs dont ils aidaient à financer le projet : partis le 18 juillet 2011 ils pédalèrent sur tous les continents, de Buenos-Aires à Lima,  de Ho-Chi-Minh Ville à Hanoi, de Calcutta à Cochin ; de Dar-es-Salam au Cap et enfin d’Athènes à Paris. L’objectif était pluriel : il s’agissait à la fois de vivre une aventure hors du commun, de comprendre le fonctionnement de la microfinance et de lutter à leur échelle contre la pauvreté. Il s’agissait par-là d’un véritable engagement : « les médias présentent de moins en moins le microcrédit comme un outil révolutionnaire de lutte contre la pauvreté » (interview dans 20 minutes). Le but était de « libérer un potentiel jusque là inexploité : l’esprit d’entreprise, le travail, la volonté et la créativité des plus pauvres ». Pour réaliser leur projet, il a fallu d’abord obtenir l’accord de Sciences Po, créer l’association, rencontrer les grands organismes de microcrédit français et à partir du mois de janvier 2011, commencer à récolter des fonds. Et ils n’ont bien sûr pas négligé l’entraînement physique. Le bilan de leur voyage : 17 133 km parcourus, 100% de remboursement des prêts, aujourd’hui près de 2000 projets soutenus à partir d’un capital initial de 40 000€ (et l’argent tourne encore !) et quelques 110 entrepreneurs rencontrés au cours de leur voyage.

LaPeniche.net a eu la chance de rencontrer Tristan et Antoine qui nous ont livré leurs impressions sur leur fabuleux voyage.

Qu’est ce qui vous a donné l’idée de faire un projet personnel ? Pourquoi ne pas suivre le parcours classique de l’université ou du stage ?

Cette idée folle de partir pour réaliser un tour du monde à vélo nous est venue au cours d’une discussion alors que nous étions tous les trois en vacances. Nous avions en effet entendu parler du périple hors du commun de deux étudiants de l’Edhec qui avaient réalisé un tour du monde à vélo pour la microfinance et on s’est alors tous les trois regardés en se disant « pourquoi pas nous ? ». En première année, nous n’avions pas une idée précise de là où nous voulions passer notre troisième année mais nous savions vaguement qu’il y avait, outre l’année dans une université ou l’année de stage, une troisième voie possible. Cette idée de tour du monde à vélo nous paraissait au départ inaccessible mais ce rêve ne dépendait que de nous et de notre motivation. Nous nous sommes donc inspirés du projet des deux étudiants de l’Edhec, en approfondissant davantage le volet micro finance et en y ajoutant une dimension recherche et promotion de la microfinance en plus du financement des microcrédits. Nous sommes ensuite allés exposer notre projet à MM. Frezal et Turpin, qui étaient à l’époque responsables du Collège Universitaire et de la 3A. La première question de Sciences Po, pour tester notre motivation, fut « Est ce que vous allez pouvoir dormir sous la tente ? Vous savez cela va être difficile… » Cela nous a fait sourire : Charles et moi (Tristan) avions fait du scoutisme, Antoine a vécu 5 ans en Afrique donc nous savions à un petit peu à quoi nous attendre. Deux réunions sur les trois prévues suffirent pour obtenir l’accord de principe des responsables de Sciences Po.

Était-ce dur de trouver des sponsors ? Quelle somme avez-vous récoltée ?

Nous avons récolté 62 000 euros, donc un peu plus que prévu. Pour trouver des sponsors, nous avons contacté plus de 6000 entreprises et de nombreux particuliers. Ce fut une énorme dépense d’énergie, près de 3h par jour pendant six mois. Finalement, on a trouvé une quinzaine de sponsors. Notre chance fut de trouver nos deux plus gros sponsors, la BNP Paribas et la fondation RATP.

Sur le blog, on peut lire qu’Antoine a été très sensibilisé à la question du développement, ayant vécu 5 ans au Sénégal. Vous dites dans 20 minutes : « les médias présentent de moins en moins le microcrédit comme un outil révolutionnaire de lutte contre la pauvreté ». Est ce que votre périple est une sorte d’engagement politique ? Est ce que vous soutenez que le microcrédit est le meilleur moyen de lutter contre la pauvreté ?

Engagement oui, politique je ne sais pas. Nous ne disons pas que c’est le meilleur moyen de lutter contre la pauvreté car ce n’est pas le moyen unique. Notre projet était d’enquêter sur la micro-finance, et si ça marchait, de le montrer. Le problème du microcrédit est que très souvent les taux d’intérêt sont de toute façon importants (environ 15% annuel), ce qui ne représente pas grand chose pour les entrepreneurs au vu du faible montant des prêts, de sa courte période, et de l’importance des revenus permis par le développement de l’activité, mais est un placement potentiellement très rentable pour le prêteur. Ainsi beaucoup de personnes se sont lancées dans le microcrédit pour faire du profit sans faire attention à qui ils prêtaient et si les emprunteurs créaient vraiment une entreprise. Les médias ont mis en évidence le surendettement en Inde, cause de surendettement et même de vagues de suicides en Andhra Pradesh. Dans les médias, on est passé du « microcrédit, arme révolutionnaire pour lutter contre la pauvreté » au « microcrédit, moyen d’exploiter les plus pauvres, à abandonner immédiatement et définitivement ». Notre objectif était en quelque sorte de redorer le blason de la microfinance puisque selon nous, il en existe deux sortes : la micro finance lucrative qui est de plus en plus limitée par les régulations, et une microfinance à vocation sociale forte que nous soutenons. Cette microfinance sociale offre un réel suivi aux entrepreneurs en leur offrant à la fois des services financiers et non financiers comme des formations en management, en marketing et en santé. Nous pensons que le microcrédit est l’une des solutions à adopter pour un développement responsable, à condition qu’il soit lié à des politiques locales et gouvernementales dans les autres domaines essentiels du développement : l’éducation et la santé.

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Les conditions étaient-elles difficiles ?

Forcément oui. Nous essayions le plus possible de nous faire accueillir chez l’habitant. On a aussi été accueillis dans les églises et même chez les pompiers. Les Argentins en particulier étaient très accueillants. Un jour, nous étions sur la route et un Argentin sur un scooter s’est arrêté et nous a demandé « Vous voulez dormir chez moi ? ». Quand nous sommes arrivés chez lui on a vu sa femme et son enfant très heureux de nous voir alors que nous étions des inconnus. L’enfant nous a sauté dans les bras pour nous accueillir. Puis on nous a préparé un barbecue mais pas un barbecue à la française : l’asado argentin consiste à mettre la vache entière sur le grill ! On a donc de supers souvenirs c’est sûr mais ce ne fut pas facile tous les jours. Il fallait se lever chaque matin sans savoir où nous allions dormir le soir après nos longues et éprouvantes journées de vélo. Mais finalement, les jours où nous « galérions » le plus restent les souvenirs les plus marquants.

Le meilleur souvenir ?

Difficile de retirer un unique et meilleur souvenir mais nous avons certains endroits qui nous ont plus marqués. Les Vallées Calchaquiès au nord ouest de l’Argentine furent un endroit inoubliable. On nous avait dit qu’après 20 km de route au départ de Cafayate ce serait de la piste, finalement nous avons pédalé dans du sable durant toute la journée avec une moyenne de 8 km/h mais peu importe : les paysages étaient à couper le souffle. Il y a eu aussi la traversée du Salar d’Uyuni en Bolivie sur lequel nous avons planté notre tente à plus de 3 800m d’altitude. 120 km seuls au monde sur cette immense étendue blanche et un coucher de soleil inoubliable. La nuit fut glaciale, notre thermomètre affichait -15 degrés ! Enfin, il y a eu en Tanzanie la traversée d’une réserve naturelle où nous pédalions au milieu des girafes, des éléphants, des buffles et des gazelles. Les locaux nous avaient prévenus: « Allez y entre midi et 16h pendant que les lions font la sieste» Rassurant…

Le meilleur pays ?

Nous avons peut-être un pays dans chaque continent qui nous a plus particulièrement plu. L’Argentine en Amérique du sud, le Laos en Asie, la Tanzanie en Afrique et la Grèce en Europe. C’était les meilleurs pour plusieurs raisons : l’accueil, les rencontres, les paysages, et la gastronomie bien sûr.

Une rencontre d’entrepreneur marquante ?

Nous pouvons en retenir trois :

Justina à Lima: c’est la première entrepreneuse que nous avions rencontrée. C’était son anniversaire quand nous sommes allés la voir : elle venait d’avoir 64 ans. Elle nous a raconté qu’avant la crise elle fabriquait des vêtements de poupée qu’elle exportait aux EUA, mais avec la crise, cela ne marchait plus et donc elle avait dû diversifier son activité. Nous n’aurions pas cru que les événements de 2008 puissent toucher une petite artisane péruvienne. Mais ce qui nous a le plus surpris, c’est quand subitement elle nous a demandé : « Bon et vous revenez quand ? 2013 ? 2014 ?» Nous lui avons expliqué que c’était un peu compliqué de revenir, au vu de nos études, de la distance… Nous lui avons donc dit que nous ne savions pas quand nous pourrions venir la voir et alors elle nous a dit : « Je vous demande cela parce que je n’ai pas eu le temps de vous tricoter des pulls donc la prochaine fois que vous revenez surtout prévenez moi pour qu’ils soient prêts à temps.»

Une autre rencontre marquante fut celle de Joseph, à Iringa (Tanzanie). Ses parents sont morts quand il avait 21 ans, il avait 5 petits frères et sœurs dont il devait s’occuper seul. L’un de ses parents lui a dit avant de mourir : « prends soin de tes frères et sœurs, fais en sorte qu’ils aient une vie plus facile que la mienne » Il a monté une papeterie grâce à un microcrédit. Au début il n’avait rien, il vendait des stylos et des feuilles. Avec les revenus de cette micro-entreprise, et ceux de sa fonction de professeur qu’il exerçait en même temps, il est parvenu à scolariser tous ses frères et sœurs. Son entreprise a bien marché ; il a pu acheter des imprimantes et un ordinateur. A 28 ans, il nous a dit que maintenant qu’il avait assuré l’avenir de ses petits frères et sœurs, il allait pouvoir se poser, et trouver une femme !

Enfin, à Calcutta, nous avons rencontré un Indien qui s’était lancé dans la confection de tamis avec des matériaux de récupération trouvés dans des bidonvilles. Nous avons été assez surpris de voir qu’il apposait à ses tamis le logo de son entreprise, une volonté de se différencier et une logique marketing assez remarquable. Il nous a confié : « Depuis un an, j’ai pu envoyer mes enfants à l’école, les nourrir, les habiller correctement. Regardez, maintenant je n’ai plus de trous dans mes vêtements. Et tout ça grâce aux crédits que j’ai pu contracter ! »

Vous voudriez le refaire ?

Faire de longs voyages oui. Nous avons des milliards de projets. Nos projets de voyage ont d’ailleurs augmenté au fur et à mesure que l’on a voyagé à travers le monde : on allait dans un pays et on découvrait qu’autour de ce pays, il y avait une infinité d’endroits inconnus, ce qui nous donnait envie de les explorer.

Est ce que vous envisagez de travailler plus tard dans une Institution de Micro Finance ou du moins, dans ce milieu là?

Aucun de nous trois ne l’envisage aujourd’hui. Antoine et Tristan suivent le master de Droit économique dans la perspective de devenir avocat. Charles a lui intégré le double diplôme avec HEC en management public et privé et envisage de faire du conseil en stratégie. A 21 ans on ne se prédestine pas à encore à travailler dans le monde de la microfinance mais peut-être un jour, on ne sait jamais. Il est certain que nous continuerons à nous y intéresser et à agir à notre niveau pour l’encourager.

Quelle est la démarche qu’un étudiant de deuxième année doit faire s’il veut lui aussi poursuivre un projet personnel ? Et est ce que vous encourageriez un 2A à suivre votre exemple ?

Encourager, oui à 1000 %. Ce qu’il doit faire : Trouver un projet, une vraie idée. Nous sommes peut-être parmi les premiers étudiants de Sciences Po à faire un projet personnel qui allie ce côté de grande aventure et un projet humanitaire d’envergure. Il ne faut pas non plus aller chercher des idées saugrenues qui seraient simplement des prétextes pour faire un tour du monde. Il faut tout de même un projet qui tienne la route même s’il n’y a pas un projet type. Trouver des personnes avec qui partir. On ne peut pas partir avec n’importe qui, il faut vraiment se connaître, être sûr qu’on va pouvoir se supporter tous les jours, pendant un an. Et avoir l’esprit d’aventure bien sûr.

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  • Mauvaisesprit

     » Est ce que vous allez pouvoir dormir sous la tente ? Vous savez cela va être difficile… » Cela nous a fait sourire : Charles et moi (Tristan) avions fait du scoutisme, Antoine a vécu 5 ans en Afrique donc nous savions à un petit peu à quoi nous attendre. « 

    Car c’est bien connu, en Afrique, tout le monde dort sous la tente, même les expatriés de Neuilly. C’est tellement reculé et sous développé la bas ! Jokes