Vie du campus

Le « Best Of » de LaPéniche: Septembre

Le Mag de la Péniche fait peau neuve! Finis les critiques de films sortis un mois plus tôt, les street styles bancales! Après la Revue Ciné hebdomadaire, Plusieurs nouvelles rubriques vont faire leurs armes cette année. En premier lieu, le « best of » de la rédaction du Mag, qui relaiera les bons plans expos/livres/sorties du mois. Vous retrouverez également « Le Link et Le Renard », nouvelle rubrique qui débarque afin d’explorer pour vous les tréfonds du web, blogs et initiatives numériques sciences-pistes seront à l’honneur. Deux autres rubriques nouvelles suivrons la semaine prochaine. Souquez les artimuses!

Et pour le premier « best of » de l’année, deux livres et une expo sont à l’honneur.

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La blonde et le bunker : ovni réussi de cette rentrée littéraire

Jakuta Alikavazovic s’impose discrètement mais, on l’espère, durablement dans le paysage littéraire français. L’écrivain signe un des romans-phares de cette rentrée : La blonde et le bunker, un titre énigmatique découvrant une trame qui l’est tout autant.

Anna, photographe reconnue, et son modèle, Gray, artiste indéfini, vivent une vie mi-bohème, mi-rangée à Montmartre…Un étage à peine au dessus de chez John, l’ex-mari romancier d’Anna. Vaudeville intello? Pas du tout. Le trio de personnages, taillés au scalpel avec la finesse et la précision d’un chirurgien, nous la-blonde-et-le-bunker-jakuta.jpgembarquent dans la quête d’une mystérieuse collection Castiglione apparaissant et disparaissant à son gré… Que cela soit dans maison parisienne de John et Anna ou encore dans un désuet hôtel vénitien, on plonge dans le secret d’une photographie qui hante les esprits, y compris les nôtres.

A la fois roman et cinéma noir, La blonde et le bunker est un anti-thriller. L’univers singulier de Jakuta Alikavazovic enveloppe le lecteur, le séduisant tour à tour par la blondeur fatale de son héroïne ou la naïveté touchante de son amant. La plume est aussi froide et minimaliste que le contenu est dense. Construit avec minutie, sur la base de nombreuses références artistiques, le livre est un concentré d’érudition – parfois indigeste mais terriblement envoûtant.

L’écrivain française qui s’était déjà illustrée en 2007 par Corps Volatils (également publié aux Editions de L’Olivier), Prix Goncourt du premier roman, continue sur sa lancée, fine et gracieuse.

Ariane Kupferman-Sutthavong

Une semaine de vacances, le roman dérangeant de Christine Angot

« J’étais tellement contente de le connaître. Quand je l’ai rencontré, c’était tellement au-delà de mes espérances. Au-delà de mes espérances et huit jours après une déception que je ne pouvais même pas imaginer, même pas » écrit Christine Angot. Cette phrase ne parvient pas à transmettre toute la dureté de son nouveau livre, « Une semaine de Vacances », récit d’un inceste. Cette histoire est courte, seulement 136 pages, et l’inceste se dévoile au fil des pages, métallique, dur, implacable, il est sans pitié. On se sent presque de trop dans ce huis-clos entre une jeune fille et un homme. Il est le père de l’auteur, lui qui n’a pas su l’élever mais qui en fit sa proie de ses 14 à ses 16 ans, tellement il est aisé de dire à une enfant, une adolescente qu’on lui inflige « ça » par amour. On prend vite conscience du drame autobiographique qui se joue sous nos yeux captivés. Ce témoignage est difficile à lire, la précision infinie des mots transporte notre imagination et nous fait perdre le contrôle de nos émotions. L’homme impose à la jeune fille, dans un enchainement sans fin, des relations sexuelles que l’on visualise avec réticence. Si elle fait mine de refuser, il menace de disparaitre, ce qu’elle semble craindre le plus. Elle ne veut qu’un père, la voici aux mains d’un violeur, qui lui répète sans cesse qu’il ne fera rien sans son accord et que tout arrive car elle « aime ça ». 17206.jpg Le narrateur ne révèle jamais qu’il s’agit d’un père et d’une fille, si bien que l’on pourrait imaginer qu’il s’agit simplement de scènes sexuelles relativement perverses où les ordres et les humiliations feraient partie d’un « jeu », où le lien familial serait alors simulé. Mais ce n’est pas ça, et on le sait, on le sent. Le personnage masculin se pense supérieur à Dieu, tout puissant, alors qu’elle, la jeune fille, ne sait rien, elle ne sait plus et n’emploie jamais le « je ». Il nous faut être capable de deviner ses pensées, sans aucune ambiguïté, sans curiosité malsaine. Dans ce récit on sent que le danger est réel, loin d’être simulé. La jeune fille ne joue pas son propre rôle. Son besoin éperdu d’avoir un père l’aveugle, et cet homme veut tout sauf endosser ce rôle, il ne veut rien lui transmettre. Dans le conte de fées « Peaux d’âne », le père couvre sa fille d’affection et de reconnaissance, là, il ne lui fait aucun cadeau. Rien. La narration nous fait nous identifier bien plus à elle qu’a lui, c’est un choix. Les bourreaux sont sans doute trop naïfs pour l’auteur, ils pensent qu’ils peuvent soumettre le monde à leurs désirs, et ce n’est pas le cas. Ce livre est cru, fort, à la narration formidablement travaillée et sait nous montrer toute l’horreur de l’inceste. Il interroge également toutes les situations de domination pouvant exister entre deux êtres. « En réalité, chaque lecteur est, quand il lit, le propre lecteur de soi-même. » écrivait Marcel Proust, ainsi sans jugement et avec une clarté éblouissante, la détresse de l’auteur nous renvoie à nous-mêmes et remet en question notre perception de l’autre, et ceci pour notre plus grand bien.

Anne-Charlotte Monneret

Gerhart Richter: Derniers jours d’une expo qui fera date

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Cinquante ans. Cela fait exactement cinquante ans que Gerhard Richter a commencé sa carrière d’artiste, et l’exposition organisée jusqu’au 24 septembre par le Centre Pompidou a pour lourde tâche de retracer une carrière artistique débuté en 1962 et qui continue encore. Alors, pari réussi ?

On est agréablement surpris par l’ampleur de l’œuvre présentée autant que par son éclectisme. En effet, au cours de l’exposition, il nous sera permis de contempler aussi bien les tableaux abstraits pleins de vie et de couleurs de Richter – auxquels il donne invariablement le titre de « toiles abstraites » – que les « peintures-photos » qui ont fait sa renommée. Cette collection importante de tableaux nous permet de lever en grande partie le voile sur cet artiste qui demeure assez méconnu des jeunes générations.

Ce qui touche sans doute le plus dans cette exposition, ce sont ses toiles semblables à des photographies qui représentent aussi bien des personnes que des objets et c’est bien dans ces « peintures-photos » que s’exprime de la façon la plus évidente toute la sensibilité de l’artiste. Une sensibilité qui est particulièrement perceptible à travers ses trois photos-peintures de nuages et qui atteint réellement son paroxysme avec la représentation de sa fille Betty de dos, portrait anonyme d’une délicatesse rarement éprouvée.

Pourtant, la peinture abstraite demeure une constante dans sa carrière et il ne cessera jamais de lier ses deux styles, alternant entre la « photo-peinture » aux couleurs souvent sombres et feutrées, et l’art abstrait aux couleurs vives et chaudes. Il finit même par les mêler étroitement, en peignant sur des photographies, donnant de grands coups de pinceaux sur des paysages de campagne ou encore sur des images des canaux de Venise.

Vers la fin de l’exposition, on constate, en même temps qu’un retour de Richter à la création de toiles abstraites multicolores, l’utilisation par l’artiste de couleurs plus neutres, et notamment le blanc, qui donne vie à des œuvres d’une élégance rare et d’une profondeur certaine.

Une expo à voir tant qu’il est encore temps, pour en apprendre plus sur un artiste passionnant et passionné qui, à l’égal de tous les hommes, change et évolue au cours de son existence et nous fait ressentir dans ses œuvres des émotions aussi vives que diverses.

Rodrigo Diaz-Romero