Le FN à Sciences Po : compte-rendu d’un après-midi agité

il y a 10 mois par dans Vie du campus Tags : , , , ,

Jeudi 13 février, à l’occasion du Forum des Municipales, Wallerand de Saint-Just, candidat Front National à la mairie de Paris était attendu (ou pas) à Sciences Po pour un grand débat. Plusieurs syndicats (UNEF, Solaires étudiant.e.s), collectif (G.A.R.ç.E.S) et partis politiques (PS, MJS, EELV, Front de Gauche, PC) de Sciences Po avaient appelé à la manifestation pacifique contre les idées du Front National avec un tract intitulé “Contre Wallerand de Saint-Just : Non au FN à Sciences Po!”. Mais la situation s’est envenimée avec l’irruption d’”antifas” extérieurs à Sciences Po et la dépêche de plusieurs unités de CRS rue Saint Guillaume et rue des Saint Pères.

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Photo : Lina Skoglund

Dérive et naufrage

Le calme avant la tempête. A 16h en Péniche, heure de la “manifestation pacifique” contre la venue de Saint Just, l’ambiance est très calme. L’administration a fait arriver le candidat FN une demi-heure avant l’heure prévue, prenant de court les organisateurs de la mobilisation. Un groupe d’une trentaine de personne commence à reprendre en coeur les slogans “C’est pas les immigrés, c’est pas les sans papiers, c’est le FN qu’il faut virer”, “Pas de quartier pour les fachos, pas de fachos dans nos quartiers”,“Et F comme fasciste et N comme nazi, à mort le Front National”, ou encore “Racisme, sexisme, homophobie, le FN hors de nos vies.”, avec une banderole “Vos idées tuent, on oublie pas.”, devant les caméras de SciencesPo TV et d’autres médias. Quelques étudiants curieux s’attroupent, mais pas de quoi faire tanguer la Péniche. 

L’élement perturbateur. Pourtant, vers 17 heures, une quinzaine d’”antifas” extérieurs à Sciences Po arrivent à forcer le passage : quelques empoignades et cris avec les appariteurs pendant que d’autres en profitent pour entrer. Majoritairement habillés en noir, portant capuche, gants noirs, lunettes de soleil ou visage camouflés, ils se joignent au groupe des manifestants le poing en l’air avec la banderole rouge et noire “Fachos, hors de nos vies!”. Il est vrai qu’une fois entrés, ils n’ont fait que chanter puis sont repartis d’eux-mêmes. Seulement, la manifestation censée être sciencespiste et pacifique a perdu sa nature à partir du moment où des éléments extérieurs, au comportement agressif, ont forcé l’entrée du 27 malgré le barrage des appariteurs.

Plusieurs mobilisés se sont d’ailleurs désolidarisés de la troupe en témoignant qu’ils ne cautionnaient pas ces actes. Paul Bernardet ajoute au nom de l’UNEF et de la majorité des acteurs mobilisés,“on regrette qu’ils soient venus, ça a clairement perturbé ce qu’on voulait faire et donné une mauvaise image du rassemblement alors que cela se passait très bien.” Une étudiante présente confirme ce diagnostic : “je trouve que le FN n’a pas sa place ici mais aujourd’hui, ce n’est pas eux qui ressemblent à des voyous anti-républicains.”

Comment-ont ils été prévenus et qui étaient-ils? Démosphère “agenda alternatif de la région parisienne” et Paris-luttes.info diffusaient depuis mercredi (le 12), un appel du “Collectif sciencespistes autonomes contre l’extrême droite”, donc de sciencespistes, plus virulent que le tract distribué en Péniche, ce qui expliquerait peut-être l’irruption musclée des perturbateurs. À l’aide de phrases telles que “Rassemblons-nous pour faire entendre notre voix, celle d’un projet de société débarrassé du capitalisme, du FN et de ses serviteurs”, ou encore “En s’essuyant les pieds à Sciences Po, fac où étudiait l’antifasciste et syndicaliste Clément Meric, c’est une insulte aux militant.e.s qui ont combattus, combattent et combattront demain tout ce qui fait le programme
 réel du FN”, le communiqué exhortait les lecteurs à participer à un “rassemblement antifasciste pour bloquer le FN.”

Violence et lassitude. Comme à chaque fois que l’on prononce le mot “Front National” à Sciences Po les débats s’enflamment. Certains approuvent l’intervention, beaucoup la critiquent, d’autres défendent l’idée que l’extrême droite ressemble à l’extrême gauche et que boycotter un extrême devrait aller de pair avec le boycott de l’autre. Mais surtout, de nombreux sciencespistes sont lassés.

En effet, après l’irruption de ces antifas, la situation empire puisque plusieurs unités de CRS et la police arrivent, en nombre légèrement démesuré, rue St Guillaume. La rue bouillonne de monde, on entend des chants, on voit des poings se lever, mais surtout beaucoup de curieux. Les grilles de l’école sont fermées, les sorties se font au compte-goutte. Un antifa se fait violenter juste à côté d’étudiants de Sciences Po qui nous assurent l’avoir vu allongé par terre pendant un long moment avant de se relever. L’exaspération de nombreux étudiants est palpable dans les couloirs. La mobilisation pacifique est devenue violente, par l’action d’éléments extérieurs à Sciences Po mais appelés à se regrouper en Péniche par le “Collectif sciencespistes autonomes contre l’extrême droite”.

Un tweet de Wallerand de Saint-Just au sortir du débat.

Un tweet de Wallerand de Saint-Just au sortir du débat.

L’image que l’on en retiendra restera sans doute la horde de CRS, stoïque, devant le 27 et les cris. Wallerand de Saint-Just a été contraint de sortir par le 56 rue des Saint-Pères dont l’entrée était bloquée. Philippe Martel, tête de liste FN dans le XVIIIème arrondissement de lâcher “Ce sont des petits connards incultes qui ne savent rien de l’immigration.”  C’est encore une fois le FN qui en sort renforcé.

 Wallerand de Saint-Just, martyr du Front National en terre sciencespiste?

Photo de Lina Skoglund

Photo de Lina Skoglund

Figure sulfureuse et typique du Front National, Wallerand de Saint-Just cumule les rôles. Avocat historique du parti, longtemps proche et défenseur de Jean-Marie le Pen et de Bruno Gollnisch, il a eu d’autres clients controversés. Il obtient la place de trésorier en 1989, puis celle de vice-président en novembre 2007. Il finit par devenir secrétaire départemental du parti à Paris puis candidat officiel à la mairie en mars 2013. Le 1er septembre 2013, un sondage IFOP Fiducial paru dans le JDD lui donne 8% d’intentions de vote aux municipales.

Une jeunesse engagée. Né dans une famille catholique traditionaliste, il est proche du mouvement “intégriste. Il refusera cependant, comme Marine Le Pen, de prendre position publiquement sur la question du mariage pour tous, et affirmera avoir “évolué”. Il a étudié le droit à l’Université Panthéon-Assas, participant aux actions du GUD, Groupe Union Défense, organisation étudiante d’extrême droite.

 Le Front National à Sciences Po : un tabou?

Photo de Barnabé Tardieux

Photo de Barnabé Tardieux

Le but de la manifestation était de faire opposition au Front National et à ses idées. Elle devait être “pacifique”.“Un tel rassemblement ne fait que montrer qu’il y a des gens qui s’opposent au Front national à Sciences Po, qu’à Sciences Po le FN n’est pas accepté. (…) Sur le fond : nous avons fait un tract, ou nous déconstruisons le discours du FN.” expliquait Paul Bernardet. 

Pourtant, les débordements ont relancé le débat sur la pertinence de telles actions. Pour Léo Castellote, à l’UMP Sciences Po, “la seule chose que les « antifas » ont montré aujourd’hui c’est que la proximité entre l’extrême gauche et l’extrême droite n’est pas seulement une question d’idées mais aussi de méthodes.” Ainsi, malgré leur oppositon aux idées du Front National qui “se rapprochent fortement de l’extrême gauche sur le plan économique”, pour Léo Castellote, “dans un pays démocratique, ce refus doit s’exprimer à travers un débat qui permettrait de mettre en avant le ridicule de leurs idées.”

 A l’école des sciences politiques, on nous apprend la tolérance, l’esprit critique, et les valeurs de la République. Alors, comment se positionner face au paradoxe du FN, seul parti non représenté à Sciences Po ? Un vide encombrant, qui créé des tensions à chaque discussion. Un autre Saint-Just (Louis Antoine Léon, le révolutionnaire), expliquait à l’aube de la Terreur qu’il n’y avait “pas de liberté pour les ennemis de la liberté”. Force est de constater que cette affirmation semble séduire encore.


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Raphaëlle Samama

Première année débarquée au pôle Actus, enchantée.

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