Cinéma

LE MAG – American Sniper : un film de propagande pour la Guerre au Moyen-Orient

Par Jérémy Normand, le 20 Février 2015, à San Diego (Californie)

L’archétype d’un film de propagande dans son contenu.

Comment rendre la diffusion d’un message la plus claire possible ? En simplifiant le contexte à son maximum. Ainsi Clint Eastwood se contente-t-il de nous montrer les images de l’attentat du World Trade Center pour annoncer le tournant du film : le moment où le pauvre Kyle – que la vie n’a pas gâté jusque là- décide de s’engager dans l’armée (petit arrangement avec la réalité au passage, puisque Chris Kyle s’est engagé en 1999). L’image d’un avion dans une tour servira donc de justification à la guerre tout au long du film, sans que jamais sa pertinence ne soit remise en cause. Le cadre temporel n’est pas épargné par cette simplification contextuelle : inutile de s’encombrer de dates susceptibles de complexifier l’intrigue (contexte international, avancée réelle du conflit), le temps ne se décompte ici qu’au fil des missions du tireur d’élite : « Tour 1 », « Tour 2 » etc.

Le contexte épuré, place au message ! Ici, nul ne saurait contester l’attribution à Clint Eastwood de l’Oscar du bourrage de crâne -mention spéciale pour la diversité des méthodes employées. Des mélodies solennelles qui accompagnent toute apparition d’un uniforme aux drapeaux américains qui semblent avoir décroché le rôle principal -apparaissant même sur les t- shirt du dimanche des personnages- en passant par des répliques qui auraient pu être extraites des discours du Président Bush telles que : « We do it for the Greater good [La guerre] » ou encore : « Your dad is a hero [Un vétéran au fils du sniper ayant tué plus de 160 irakiens] ».

A l’aune de cette promotion omniprésente et oppressante, le patriotisme perd sa rationalité. Il devient foi inconditionnelle en la légitimité des Etats-Unis d’engager le monde dans le clash des civilisations annoncé par Samuel Huntington. En réponse à ce type de critiques, Clint Eastwood rappelle qu’il a d’abord tenu à dénoncer les conséquences dévastatrices de la guerre sur Chris Kyle, en particulier sur son rapport à la société et sa famille . Cet effort mérite en effet d’être souligné. Toutefois le réalisateur oublie simplement d’étendre son analyse aux conséquences de la guerre sur l’équilibre géopolitique au Moyen-Orient.

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Des personnages caricaturés à outrance pour une vision manichéenne de la guerre.

« There’s devil out there! » lance solennellement Kyle à son frère-soldat avant d’embarquer pour une nouvelle mission en Irak. De même que l’on ne saurait réduire un peuple entier à une telle accusation, de même la caricature qui en est donnée dans American Sniper s’attache – t-elle résolument à confirmer cette assomption. Tous les irakiens sont mauvais, et c’est Clint Eastwood qui va vous le prouver. Que ce soit en tant que foule, toujours aggressive, qui avance désorganisée et menaçante. Ou bien en tant qu’individu, chacun correspondant à une figure-type. L’exemple le plus frappant est bien sûr le « boucher », irrationnel et cruellement sadique. Vient ensuite le sniper arabe : intelligent, sournois et redoutable. On rencontre également la figure de l’informateur, « le bon musulman »… qui finit par ouvrir le feu sur les Américains. Vient enfin l’enfant irakien, aux traits angéliques, symbole d’espoir d’une éventuelle paix à venir… qui porte dans sa main une grenade dégoupillée. Le message est clair : pas d’espoir avec ces gens-là. Vous le sentez l’argument civilisationnel sous-jacent ?

Mais qu’en est-il des braves américains ? Ne me dites pas qu’Eastwood a poussé le vice au point de nous présenter des personnages unanimement porteurs des saintes valeurs de la bannière étoilée ? Il fait mieux : il parvient même à imprégner son film d’une misogynie criante. Pas une femme combattante bien sûr, mais surtout cette figure si fragile, émotive, attentive que représente la femme de Chris Kyle. Réduite à ses fonctions d’épouse et de mère, c’est toujours par les larmes qu’elle implore son mari de rentrer. De leur côté, les hommes sont tous de bons citoyens, et en l’occurence de bons soldats : autoritaires et charismatiques pour les formateurs et officiers, courageusement dévoués pour les GI’s. L’armée, c’est sacré.

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Le biopic, ou comment faciliter la production d’émotions, d’empathie et d’identification.

Avant d’être un film de guerre, American Sniper se réclame surtout du registre biographique. Il est vrai que la première demi-heure est entièrement consacrée à la vie banale du jeune Chris, traversée de difficultés à se faire sa place, de conflicts familiaux, de ruptures amoureuses et d’échecs professionnels. Cet effort du réalisateur permet au spectateur de s’attacher progressivement à ce jeune texan et même de s’identifier à son parcours. L’incroyable transformation physique de Bradley Cooper témoigne de l’importance qu’attachait Clint Eastwood à faire de son héros l’archétype de l’Américain moyen. Ce qui devait être la biographie d’un héros national contesté devient un récit incroyablement consensuel. Et Clint Eastwood d’affirmer la dimension allégorique de son héros en reprenant le titre de son livre : American Sniper. Le registre biographique est assurément le plus efficace pour transmettre au spectateur l’adrénaline de l’action et, accessoirement, faire primer l’émotion sur la raison.

Des procédés filmiques qui désorientent le spectateur en jouant sur la proximité entre fiction et réalité.

Si la première partie du long-métrage est filmée de façon classique (c’est-à-dire excellente, c’est Clint quand même), c’est dans les scènes de guerre que le réalisateur apparait au sommet de son art. Toutefois ce n’est pas tant la qualité des effets spéciaux que la capacité d’immersion du spectateur qui impressionne. Pour ce faire, Clint Eastwood use et abuse de la caméra subjective en plaçant à de nombreuses reprises le spectateur dans la lunette du sniper et parfois dans celle des avions de chasse. Cela ne vous rappelle rien ? Ce procédé filmique fait pourtant immédiatement écho aux jeux vidéos de type « First Person Shooter », ultra populaires parmi les 150 millions de gamers américains. Outre cette fonction d’appeal pour les potentielles recrues militaires, vivre l’action par les yeux du sniper empêche toute prise de recul. Le spectateur devient acteur, donc complice, de la guerre.

C’est néanmoins à la fin du film qu’Eastwood sort son atout 21, qui fait le pli dans la partie qui se jouait entre votre rapport à la fiction et à la réalité. Non content d’avoir retenu ses spectateurs en otage dans les yeux du bourreau de quelques 160 irakiens pendant deux heures, le réalisateur se livre à une formidable transition entre cinéma et authentiques images d’archives en l’honneur du défunt Kyle. Dès lors, toutes les émotions suscitées au cours du film, au premier rang desquelles la haine contre les ennemis de l’Amérique, se transposent irrésistiblement dans la réalité. Dans la salle de cinéma de San Diego (Californie), les spectateurs de tout âge, de toute origine sociale, se lèvent et applaudissent à l’unisson. Spectacle terrifiant d’une unité nationale dressée contre le spectre d’un ennemi commun fantasmé et caricaturé tout au long du film. « Mission accomplie! » pourrait alors s’enthousiasmer Clint Eastwood, à l’instar d’un ancien président américain pas totalement innocent dans la « guerre contre la terreur ».

Retrouvez la chronique ciné de La Péniche !  Chaque semaine, La Péniche vous donne rendez-vous au café des Vieux Garçons pour la chronique ciné. Retrouvez nos chroniques cinés.

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  • Kartil

    « L’auteur a-t’il vu le film ? » est ici la seule question à se poser …

    Si oui, il semblerait qu’il soit grand temps de parfaire son anglais pour comprendre les dialogues.

    De plus se renseigner un peu avant de débiter des arguments idiots ne feraient pas de mal comme par exemple comprendre qu’il n’y a réellement pas de femmes chez les Navy Seals, seule unité militaire américaine que l’on voit combattre dans le film.
    Et oui il n’y a que dans les oeuvres de fantasy ou de science fiction qu’il y a une jolie mannequin qui combat dans les commandos.
    Dire du film qu’il est misogyne est carrement mensonger.

    Et ce n’est qu’un argument fallacieux parmi tant d’autres … Cette critique sent l’antiamericanisme de base à plein nez.

    Mais je vois que l’auteur est à San Diego … Il est grand temps de s’ouvrir l’esprit et d’essayer de comprendre les gens qui vous entourent. Ils ont des bons et des mauvais côtés, mais en aucun cas les juger avec des préjugés de comptoir vous permettra d’apprécier votre 3A.

  • Anonyme

    Premier point qui justifie la nullité de ta critique et prouve ta mauvaise foi et/ou incompréhension du film: Chris Kyle prend la décision de s’engager dans l’armée à la suite des attentats des ambassades américaines en Afrique du 7 août 1998 (dans le film on voit les images de Somalie) et non à la suite du 11 Septembre. Pas d’arrangement avec la réalité, pas de simplification de celle-ci mais simplement la preuve que ce film ne se veut pas partisan, qu’il ne cherche pas à justifier cette guerre mais simplement à retranscrire le plus fidèlement possible l’expérience de Chris Kyle.