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Le Mag’ – Critique série : Les serments d’Hippocrate

Il existe en France plus grand monopole que ceux de la SNCF sur les trajets ferroviaires ou de M6 sur les émissions immobilières. Depuis cinq ans, tout film lié avec le monde de la médecine passe entre les mains de Thomas Lilti. Ce médecin, réalisateur à mi-temps, s’est fait un nom en accumulant les succès ces dernières années : Hippocrate, Médecins de campagne, Première année. Toujours proche de son stéthoscope et conscient du potentiel dramatique de la blouse blanche, Litli a renoué avec son deuxième long-métrage, Hippocrate, en empruntant son titre et sa thématique. Diffusée sur Canal + à l’automne 2018, cette série de huit épisodes suit le quotidien agité de trois internes dans un hôpital en sous-effectif à la suite de la mise en quarantaine de plusieurs médecins.

Remplaçant Reda Kateb et Vincent Lacoste par Louise Bourgoin, Alice Belaïdi et Zacharie Chasseriaud, Lilti ne change finalement pas grand-chose à ce qui a fait le succès du film, sorti en 2014. Le portrait d’internes courageux, souvent à la dérive et toujours très attachants, suffit à rendre la série forte et addictive. La légitimité incontestable du réalisateur rend les scènes particulièrement réalistes et crédibles, permettant d’ajouter ce qu’il faut de gravité latente à ce qui reste une création originale Canal. L’intrigue amoureuse entre Alison et Hugo, les deux jeunes internes déboussolés et exténués, rappelle également ce qui semble être au cahier des charges des séries françaises.

L’essentiel n’est cependant pas là. Habillée comme une série classique, Hippocrate parvient à devenir exceptionnelle. Courte et intense, elle joue sur tous les tableaux en étant à la fois triste, profonde, joyeuse et rythmée. Alors qu’on s’attend lors du premier épisode à assister à ce qui ressemblerait à un documentaire certes instructif mais peu rythmé, Litli arrive à transformer sa série en une succession de micro-intrigues autour des différents patients qui se succèdent sur les lits de l’hôpital Poincaré. L’éventail de ce qui peut arriver de plus sinistre est évoqué : tentative de suicide, grand prématuré, hémorragies internes, arrêts cardiaques… Face à cette cascade de malheurs initiant à une carrière d’hypocondriaque, le spectateur est soumis aux mêmes émotions que les internes qui découvrent la difficulté du métier qu’ils rêvent d’exercer. Noyé dans la multitude des patients, on oscille entre compassion et indifférence. Cet apprentissage de la relation avec les patients est un grand thème de la série : là où les jeunes internes surinvestissent émotionnellement la guérison de leur patient, le tourbillon permanent de l’hôpital et leurs aînés ne cessent de leur rappeler la distance qu’il est nécessaire de placer avec le quotidien sombre du monde hospitalier.

Suivant cette logique, on s’attache finalement très vite aux internes et très peu aux patients. Alice Belaïdi incarne une néo-interne attentionnée mais paniquée, qui fait échos à certains souvenirs de stages de 3ème . Le personnage de Zacharie Chasseriaux est d’abord présenté comme très gentil et très incompétent, ses maladresses ajoutant un certain comique à des scènes pourtant pas bien gaies. La troisième interne, Chloé Antovska, jouée par Louise Bourgoin, est l’héroïne de la série. Passionnée de réanimation, hypercompétente et un brin névrosée, elle donne une sacrée profondeur à la série par ses cols roulés, ses réflexions cinglantes et ses rares sourire à ses camarades internes. A ces trois internes se joint un médecin légiste d’origine albanaise, campé par Karim Leklou, qui ressuscite la bonhomie rassurante et sereine de Reda Kateb.

Ces quatre-là sont donc le cœur de l’intrigue. Pas grand-chose ne se passe, mais suffisamment pour qu’on ait très envie de regarder les trois derniers épisodes d’un seul coup, complètement fasciné. Les messages de Lilti sont discrets et globalement recouverts par le poids émotionnel de la série. On note quand même la mise en lumière de certaines grosses carences : sous-effectifs, bureaucratisation excessive, manque de prise en charge des internes.

Enfin, et c’est bien l’essentiel, Hippocrate est une excellente série car elle suscite deux émotions rares. D’abord une empathie extraordinaire pour les personnages. Difficile de rester scotché devant son écran sans ressentir l’envie irrépressible de faire d’énormes câlins à la plupart des héros. Ce sentiment d’amour est très recherché par les créateurs de séries, mais souvent maltraité par des personnages caricaturaux binaires. Au contraire, Lilti arrive ici à nous faire tomber amoureux de tout le monde. Par ailleurs, Hippocrate est forte en ce qu’elle parvient à faire réfléchir suffisamment le spectateur pour que celui-ci ait une envie revigorée de profiter de la vie. Certes niais et éphémère, l’engouement provoqué par les multiples malheurs que traversent les personnages de la série demeure satisfaisant.

Rien de plus à ajouter, si ce n’est une immense admiration pour le travail de toute l’équipe d’Hippocrate. Cette série, qui devrait proposer une saison 2 en 2019, a l’immense mérite de mêler émotion, documentaire, intrigue et profondeur. Ce cocktail fait passer très vite les huit épisodes, et amène le spectateur à finir l’ultime épisode avec l’immense envie de faire quelque chose de sa vie.

Simon Le Nouvel