A la une

Le Mag’ : Detroit et la fureur des années 60

Désespéré par le November Nervous Breakdown qui fait son apparition, tu as envie de te faire une sortie ciné mais culpabilises à l’idée de ne pas travailler ? Detroit est le film qu’il te faut : non seulement tu n’en verras pas les deux heures et demie passer, mais en plus, tu apprendras plein de choses sur la société américaine de la fin des années soixante et le racisme qui l’imprégnait.

Un film historique au réalisme soigneusement travaillé

Réalisé par Kathryn Bigelow, Detroit est un film dont les événements sont tirés de faits réels -comme l’attestent les documents et photos authentiques du générique de fin. La réalisatrice explore sans filtre le thème des violences policières dont furent victimes les noirs américains à Detroit en 1967, sur fond d’émeutes contre la ségrégation raciale aux États-Unis et contre la guerre du Viêt Nam. La tension palpable dans certains quartiers, dont Detroit, donnait lieu à de nombreux dérapages, notamment des pillages et des incendies, rendant la police omniprésente dans certaines villes américaines. En juillet 1967, dans ce contexte chaotique, la police de Detroit encercle l’Algiers Motel, dont semblent provenir des détonations, et soumet un groupe de jeunes gens (afro-américains, mises à part deux femmes blanches) à un interrogatoire inhumain sous le prétexte de leur extorquer des informations sur l’origine de ce qui ressemble à un coup de feu.

Le film est d’un réalisme saisissant: il y a un vrai travail de retranscription des décors et de l’ambiance de l’époque. Durant les 143 minutes, le spectateur a la sensation de retomber dans les sixties, à l’ère de Woodstock. Par ailleurs, le jeu des acteurs est très bon: Will Poulter prend à merveille la figure tantôt cruelle, tantôt lâche mais toujours haïssable de Philip Krauss, policier blanc raciste qui persécute la population noire américaine sous couvert de zèle policier. On pourra aussi apprécier la justesse avec laquelle John Boyega interprète le rôle de Melvin Dismukes, fonctionnaire noir déchiré entre son devoir envers l’État et les injustices qu’il voit tous les jours s’abattre sur les autres afro-américains.

Une nuit d’horreur à l’Algiers Motel

Une très grande partie du film se fait à huis clos, dans l’Algiers Motel, ce qui rend le film d’autant plus saisissant avec la concentration de tous les comportements inhumains dont peuvent faire preuve les hommes lorsque, pour une raison ou pour une autre, ils considèrent que la différence de l’autre est nécessairement menaçante. Le racisme est donc dévoilé sous tous ses angles: par les violences inouïes faites aux « suspects » ( certaines images peuvent choquer, ndlr ).  Mais il transparaît aussi dans des répliques plus subtiles, comme lorsqu’un policier blanc dit à Melvin Dismukes, agent de sécurité noir, que « même à lui », l’un des accusés afro-américains refuse de dire où est l’arme qui aurait servi à donner le coup de feu; ou encore lorsqu’il lui affirme qu’il est « quelqu’un de bien » comme si lui, homme blanc, lui était intrinsèquement supérieur et avait le droit de juger qui sont les « bons » et les « mauvais » noirs. Le thème du sexisme, exacerbé par la haine à l’égard des hommes noirs, y est aussi abordé sous le prisme de la violence verbale et physique. L’une des scènes les plus choquantes du film intervient ainsi lorsque l’on des trois policiers déshabille l’une des deux femmes blanches prises dans l’assaut en lui hurlant « Et toi, tu te les tapes, n’est-ce pas? ».

L’horreur de la situation est d’autant plus prégnante que le spectacle macabre de la mort des trois hommes noirs ( qui signera la fin de l’assaut ) part d’un simple jeu. D’abord, celui de la ‘’balle’’ tirée à l’aide d’un faux pistolet par l’un des afro-américains dans l’Algiers Motel, farce innocente qui aura pour conséquence d’ameuter la police. Puis celui, sadique, de cette dernière, qui fait semblant de tuer un à un les accusés dans une petite pièce jouxtant celles où ils sont tous rassemblés afin de faire monter la pression et de les pousser à avouer, jusqu’au moment ou l’un des policiers tue accidentellement la première des victimes.

« Il nous faut un suspect » ou l’injustice institutionnalisée

Tout au long du film, l’injustice dont est victime la communauté afro-américaine nous prend à la gorge. Au fil de la nuit, le souci de la vérité et de la justice disparaît au profit de la seule obsession qui anime les policiers et que l’agent Philip Krauss résume en une phrase: « Il nous faut un suspect ». La messe est dite: la police est venue pour arrêter un noir, pas pour rétablir l’ordre. Elle fera ensuite tout pour étouffer l’affaire et effacer toute trace de ces quelques heures passées à l’Algiers Motel, et lorsqu’un des suspects, un gamin de dix-huit ans, refuse de nier la réalité en répondant « Je vois un homme mort ! » quand l’un des policiers lui demande de fermer les yeux sur la nuit meurtrière, il est froidement abattu de deux balles dans la poitrine.

On ressent alors comme une douche froide l’iniquité du procès final dont on attendait, enfin, le rétablissement de la justice: les agresseurs sont acquittés par un jury intégralement blanc. Pire, à certains égards, ce sont les victimes, à qui l’on demande si elles ont déjà commis des délits, qui sont jugées. Après le massacre de l’Algiers Motel, toute la force des émotions accumulées au fur et à mesure du film se déploie dans ce simulacre de procès, où Kathryn Bigelow parvient bien à capter le désespoir, la colère, et l’amertume des afro-américains face à un racisme qui gangrène jusqu’aux institutions.

Un film parfois incomplet

Comme un peu de critique ne fait jamais de mal, on peut néanmoins reprocher à Kathryn Bigelow d’avoir omis, en se concentrant sur l’incident de l’Algiers Motel pendant la majeure partie du film, de retranscrire tout le contexte politique et social qui constitue le background de l’affaire: comment réagissait la société civile face à de telles tensions ? Y avait-il une vraie norme raciste dans la police américaine ou les trois policiers accusés n’étaient-ils que trois « brebis galeuses » ? On pourra aussi regretter le peu d’attention porté à la retranscription de la vie quotidienne des personnages principaux ainsi qu’à leur psychologie, et leur manque de substance conséquent.

Enfin, comme toujours avec les films qui se réclament d’une histoire vraie, il est nécessaire de prendre de la distance avec l’angle de vue sous lequel sont abordés les faits, parce qu’il y reste toujours des parts de fiction. Concernant l’affaire de l’Algiers Motel, sujet du film de Kathryn Bigelow, beaucoup de zones d’ombre n’ont jamais pu être éclaircies par le procès.

Conseil de la rédaction : Si la situation des afro-américains aux États-Unis vous intéresse, n’hésitez pas à regarder aussi The 13th, un documentaire Netflix qui montre comment, après l’abolition de l’esclavage par le treizième amendement, le système carcéral américain a permis de perpétrer une politique discriminatoire envers les femmes et les hommes noirs.

Et pour la bande-annonce de Detroit, de Kathryn Bigelow, c’est par ici :