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Le Mag’ : Et le lion s’en est allé

« Vous savez, c’est très mauvais pour un écrivain de mourir en même temps que Piaf ». Jean d’Ormesson, l’air fringuant sur le plateau de Salut les terriens ! en 2008, ne se doutait pas du potentiel ironique de cette phrase. Le 5 décembre dernier, « Jean d’O » s’est éteint à l’âge de 92 ans, d’une mort qui fut à l’image de son immense carrière littéraire : belle. Plus rien ne pouvait décemment arriver à l’écrivain qui reposerait éternellement dans le calme de la postérité et des hommages. Plus rien sauf le plus grand chamboulement médiatique de l’année, qui a suivi de quelques heures le décès d’Ormesson. Histoire de rappeler une dernière fois à quel point il avait raison, et combien on pouvait, même sans s’appeler Piaf, faire s’arrêter la vie des Français pendant quelques jours. Après le 5, il y eut le 6 décembre.

« Johnny est mort », ou le temps qui s’arrête

Le 6 décembre, Johnny Halliday est mort. Chacun a sa propre anecdote sur la façon dont on a appris ce type d’évènements. Pour moi, l’annonce de ma mère a été précédée par trois bonnes minutes pendant lesquelles je me suis étonné du fait que Bourdin n’asticotait pas un élu LR mais discutait du goût pour les Harley Davidson d’un certain Johnny. Je me suis quand même dit, avec une certaine faculté de déduction, que tout ne tournait pas parfaitement rond, et qu’il devait bien y avoir une (o)raison funèbre qui conduisait Bourdin à délaisser ses bonnes habitudes de la sorte. Et ainsi, confirmation. Il est bien mort.

La déferlante ne se fait pas trop attendre. Je vais chercher quelques précisions à la télé. Hugues Auffray témoigne de son affection pour la Rockstar, Jean-Pierre Pernaud ne perd pas une seconde pour aller « sur les traces de Johnny à Marnes-la-Coquette, où l’émotion est très vive », Cstar diffuse une intégrale Johnny, ce qui crée un certain contraste quand on s’attend innocemment à tomber sur M. Pokora. Les médias s’enflamment, Le Monde imprime un numéro spécial, histoire de se plonger dans l’histoire du chanteur. Toute cette ébullition ne fait qu’annoncer le spectacle de l’hommage national.

Les premières personnalités politiques à réagir avec spontanéité et émotion à la mort de l’idole nationale sont assez attachantes. Ils chantent faux, ce qui n’est tout de même pas un crime, mais arborent une mine défaite après leur petite interprétation de « L’envie » et n’ont pas l’air de faire trop de cinéma. Peut-on en dire autant du reste de nos représentants ? Car l’unanimisme politique et médiatique autour de la mort d’Halliday a de quoi surprendre, étant donné la disproportion des hommages et la dimension remarquable mais tout de même fondamentalement humaine de la carrière du chanteur. Tout le monde raconte des anecdotes plus ou moins intéressantes, chaque élu se cherche un possible rapport amical avec Johnny, et le cas échéant un vieux quarante-cinq tours faisant preuve de l’appartenance à la sphère des fans, conglomérat électoral non-négligeable. Jean-Luc Mélenchon semble se démarquer un peu, en arborant un « je n’ai rien à dire » discret, mais un « rien à dire » qui sonne un peu bizarre quand il précède un hommage long comme le bras…

L’hommage populaire : entre émotions et excès médiatiques

Puis vient le bouquet final : l’« hommage populaire à Johnny » samedi, soit la bonne occasion pour BFM, les Champs-Elysées et Emmanuel Macron de meubler leur journée. Les chaînes d’info ressortent des cartons les éditions spéciales, avec une grosse vignette permanente avec le chanteur faisant coucou avec la main, à moins que ce ne soit un adieu… Le cirque dure une bonne journée, et BFM fait les choses bien en programmant une édition spéciale jusqu’à minuit, ce qui donne un paquet de temps à des spécialistes de près ou de loin de la vie du chanteur qui, entre deux chansons, énumèrent la liste des people présents pour s’émouvoir et rendre hommage à leur idole ou ami.

Il faut dire que l’Eglise de la Madeleine accueille une panoplie de célébrités qui permettent de s’occuper pendant les recueillements un peu longuets. Le jeu du « qui est qui » marche à fond la caisse, et le téléspectateur a tout loisir de scruter les couples présidentiels entre deux sanglots. Il peut aussi s’étonner de la religiosité de la cérémonie, ne considérant pas Johnny comme une allégorie de l’orthodoxie religieuse. Portant il faut croire que Dieu se montre arrangeant et qu’il accorde dérogation aux fidèles qui, bien que rigoureux selon un angle assez original, remplissent les zéniths et les églises.

Pour certains connaisseurs, l’hommage rappelle celui fait à Victor Hugo. On peut s’interroger sur l’équivalence des mérites et des œuvres. Des arguments de l’acabit de celui que je viens de faire ont été entendus, comparant d’Ormesson et Hallyday. Très justes aussi, mais l’aura d’Halliday valait largement les mots de l’auteur, et il n’est peut-être pas temps de juger des goûts des Français, qui ont aussi choisi d’honorer le chanteur plutôt que l’écrivain.

L’édition spéciale finie, il semblerait que la vie continue. Les fans sanglotent, et on les comprend bien. Loin du boucan national un brin excessif, la mort de Johnny Halliday a été l’occasion d’en parler à table le soir, et de se rendre compte qu’il était effectivement quelqu’un d’unique. Chacun fait ses propres investigations, mais tout le monde échoue au moins une fois sur Deezer pour écouter « Je te promets », sur YouTube pour constater que ses concerts étaient au-delà du dingue. Tout le monde rend hommage à sa manière, ou profite tout simplement de ce qu’il avait à nous offrir, certainement mieux que le spectacle ultra médiatique de la cérémonie.

Il y a des individus qui nous donnent l’occasion de figer le temps dans notre cerveau. Nous nous souviendrons toujours de ce que nous faisions pendant les attentats de Charlie Hebdo, ou lorsque Michael Jackson est mort. Lors de la leçon inaugurale du collège universitaire, Edouard Philippe et Frédéric Mion se souvenaient ensemble de la chute du mur de Berlin et de la façon dont ils l’avaient apprise. Johnny restera aussi pour ça. Et aussi car il a donné une dernière fois raison à Jean d’Ormesson : il ne faut décidément pas mourir en même temps que Piaf.