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LE MAG – Kendrick Lamar : candidat aux primaires américaines ?

« Best new music » pour Pitchfork, « Critic-Proof » selon Fader, ou encore « album générationnel » chez les Inrocks : pas facile d’aller à l’encontre des critiques élogieuses après la première écoute du dernier album, tant attendu, du MC de Compton.

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Le jeune Kendrick commence sa carrière dans le rap en 2009 au sein du collectif Black Hippy : il ne le sait pas encore mais ce rassemblement d’artistes californiens (comptant dans ses rangs Schoolboy Q, Jay Rock et Ab Soul) deviendra l’un des plus influents de la scène West coast.

Si son CV contient quatre mixtapes et un album studio intitulé « Section.80 », ce n’est qu’avec son deuxième opus que Kendrick ouvre les portes de son univers musical au grand public en 2011. « Good Kid, M.A.A.D City » nous fait découvrir un rappeur multi-facette, capable de peser sur des instrus trap à la Backstreet Freestyle, ou de nous transporter sur des morceaux plus sensibles comme Sing about me, I’m dying of Thirst. La participation de Dre sur le titre Compton symbolise bien l’immense influence du producteur sur le MC.

Célèbre pour son haut taux de criminalité et ses gangs affamés de sang, Compton s’impose depuis les années 90 comme l’épicentre du gangsta rap en Californie. La banlieue de Los Angeles a vu défiler les plus grands rappeurs : Ice Cube, Easy-E, Coolio, Dr Dre, Tyga ou encore Kendrick Lamar. L’influence de la ville sur la production musicale du rappeur se ressent toutefois moins dans son dernier album, bien qu’une noirceur imprègne certains morceaux dont The Blacker The Berry.

Le californien fait le pari en 2015 d’un album résolument jazzy, dans lequel les productions transpirent la musique noire américaine. Un virage dans sa carrière ? Pas vraiment si on apprécie la douceur des blue notes de saxophone dans Ab-Soul’s Outro, tiré de « Section 80 ».

« To Pimp a Butterfly » offre un balancement équilibré entre des rythmiques funk entrainantes et des morceaux rythm and blues plus sensuels, à l’image de Monna. Le casting multi-générationnel reflète bien ce parti pris : aux riffs de trompette de Josef Leimberg répondent, tout au long de l’opus, les solos de saxophone de Kamasi Washington. On notera la présence exceptionnelle de George Clinton sur la première track, intitulée Wesley’s theory, et dont l’aura colore tout l’album.

Si vos papers ne vous accorde que 5 minutes d’écoute, alors fondez votre opinion sur For Sale. Loin d’être la meilleure piste, cet interlude résume cependant parfaitement l’atmosphère de l’album. Chanson très aérienne, elle regroupe sur plusieurs séquences l’influence jazzy, soul et gospel de l’album ainsi que la temporalité du flow de Kendrick Lamar. La basse joue un rôle décisif dans cet album. Coupables d’un groove mortel, les quatre cordes de Thundercat enrobent l’album d’une douceur subtile. La chanson parfaite du petit déjeuner, smooth…

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Tomber dans la facilité d’un « Good Kid, M.A.A.D City » 2 ? Il n’en était pas question pour Kendrick. « To Pimp a Butterfly » est l’équivalent d’un tapis au poker : l’artiste remet tout en jeu, conscient du fort potentiel de ses cartes en main.

Contrairement à son deuxième disque, la succession des morceaux n’est pas destinée à élaborer une histoire. Le fil conducteur est dorénavant un poème, dont la déclamation se poursuit au fur et à mesure de l’album : « I remember you was conflictued, misusing your influence ». Mais la subtilité réside dans la découpe de la récitation. En effet, le dernier mot du vers ouvre sur un nouveau titre en indiquant l’humeur son contenu. « Found myself screaming in the hôtel room » appelle un morceau noir où la tristesse de l’artiste se ressent, et c’est le titre  U qui y répond. « Until I came home » ouvre sur la chanson Momma. Les seize titres de l’album constituent finalement une illustration musicale du poème, écrit par Kendrick lui-même.

L’opus se termine avec le morceau Mortal Man, un titre riche de sens. Après avoir entièrement déclamé ses vers, le jeune californien ressuscite Tupac pour une interview exclusive. Grâce à une conversation exhumée des années 90, Kendrick Lamar se transforme en journaliste pendant quelques minutes, et pose les questions qui structurent la trame de l’album à l’icône du gangsta rap.

« To Pimp A Butterfly » est un album engagé politiquement, qui ne fuit pas la réalité des problèmes présents au sein de la société américaine. Sa date de sortie correspond au cinquantième anniversaire des émeutes de Watts, qui, en 1965, avaient vu le nord de Compton se soulever face à la violence policière environnante. Avec des titres tels que Hood Politics ou encore The Blacker the Berry, l’artiste nous propose une réflexion sur les contradictions de la communauté afro-américaine ainsi que sur le racisme, qui perdure encore dans l’Amérique d’Obama. Le secteur du divertissement est aussi pointé du doigt dans Wesley’s Theory, rendu coupable de corrompre les artistes noirs. Wesley’s Theory fait référence à l’acteur Wesley Snipes, dont les multiples évasions fiscales lui valurent une peine de prison ferme.

La poll-did-you-like-kendrick-lamars-to-pimp-a-butterflydimension politique de l’album prend vie avec le visuel de la pochette. Photographe français (on peut se dire que notre pays a ajouté sa pierre à l’édifice), Denis Rouvre met en scène la clique de Kendrick sur la pelouse de la Maison Blanche, un juge à terre. « Une manière de pointer tous les magistrats qui détiennent des parts dans les prisons de Californie, premier état pénitentiaire en Amérique », nous explique Le Monde.

Contrairement à son album, Kendrick Lamar n’est pas « critic-proof » et s’adonne à un exercice d’auto-flagellation glaçant sur le titre U. Sur un air de saxophone coltranien digne de « Blue Train », le californien se présente comme piégé par la célébrité.

Techniquement, Kendrick est irréprochable sur les seize pistes de l’album. Il varie entre des débits soutenus à la Busta Ryhmes, notamment sur l’interlude For Free, et des phases plus languissantes comme avec How Much a Dollar Cost. Selon les personnages interprétés, le rappeur modifie le timbre de sa voix (une modification sûrement aidée par quelques arrangements techniques, mais impressionnante du fait de la conservation d’une justesse constante) : il passe d’une voix grave pour la piste The Blacker The Berry, dans laquelle il interprète un chef de gang, à une tessiture plus aigüe pour s’accorder à la légèreté du morceau For Free. Impressionnant…

Quelle symbolique se cache derrière le titre « To Pimp a Butterfly » ? Après quelques recherches sur Wordreference, « prostituer un papillon » semble la traduction la plus correcte. Les derniers mots de l’album nous ouvrent heureusement une porte sur l’interprétation à donner à cette métaphore. En découvrant ses talents de rappeur, Kendrick se serait transformé en papillon, s’envolant de son cocoon et délaissant son statut de chenille, victime de son environnement à Compton. La chenille peut aussi s’apparenter à l’industrie musicale qui prostitue le jeune prodige pour en tirer des bénéfices économiques. Il interroge directement dans King Kuta cette chenille, représentante des producteurs véreux du début de sa carrière, sur ses attentions de faire de lui une source d’argent facile.

Un bien bel album en somme, doublé d’une profondeur de sens qui l’apparente à un chef d’œuvre.

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