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Le Mag’ : la prison, oublions-là

Vendredi 1er décembre, à 18 heures, se tenait le vernissage de l’exposition « La prison, oublionslà ». L’événement présente les travaux d’écriture des détenus de la maison d’arrêt de Fleury-Mérogis, travaux réalisés à l’occasion d’un atelier animé par Valérie Manns. De très belles photographies de leurs visages, capturés par Karine S. Bouvatier, y figurent également.

Vous avez raté le vernissage ? Pas d’inquiétude, l’exposition se tient toujours du 1er au 20 décembre à la mairie du 4ème arrondissement. Elle sera ensuite déplacée à l’Institut protestant de théologies (Paris 13) du 8 au 20 janvier et, enfin, prendra place à la mairie du 2ème arrondissement de Paris du 1er au 28 février. L’entrée est libre et gratuite. Mais, au fait, que nous raconte cette exposition itinérante ? 

Cette exposition est à l’initiative du CASP-ARAPEJ. L’ARAPEJ (Association Réflexion Action Prison et Justice) a été fondée en 1975 par quatre aumôniers de prison protestants et catholiques. En 2016, l’association a fusionné avec le CASP (Centre d’Action Sociale Protestant), dont elle est maintenant la branche spécialisée dans l’accueil et l’aide à la réinsertion des femmes et des hommes sortant de détention.

L’association regroupe aujourd’hui un ensemble de personnes partageant une vision commune des droits de l’homme, et s’ouvre à tout individu nécessitant son aide ou souhaitant collaborer aux actions qu’elle mène indépendamment de ses croyances religieuses. L’objectif premier est donc d’offrir aux détenus un retour digne dans la société et ainsi de lutter contre la récidive en prévenant autant que possible les phénomènes d’exclusion sociale. La seconde mission fondamentale que se donne l’association est de mener une réflexion sur les phénomènes de délinquance, d’exclusion ainsi que sur l’efficience du fonctionnement du système carcéral en partant des réalités vécues par les personnes qu’elle accueille.

Lumière sur des conditions de détention indignes

La première phrase de l’un des panneaux affichés sur le mur interpelle le visiteur: « Si la détention est un bon moyen de surveiller et punir, elle se révèle en revanche inefficace à dissuader et à insérer. ». Cela est d’abord dû aux conditions de détention dans nos prisons, qui sont effectivement préoccupantes: d’abord, nous sommes confrontés à un réel problème de surpopulation, avec près de 70 000 prisonniers pour moins de 50 000 places.

En plus de cette insupportable promiscuité ( en moyenne, deux à trois détenus vivent dans 9 mètres carrés 22 heures sur 24 ), nos prisons souffrent de leur vétusté et de leur insalubrité. Par conséquent, près d’un décès des détenus sur deux fait suite à un suicide. La France se fait d’ailleurs régulièrement taper sur les doigts par le Comité contre la torture de l’ONU et l’Europe pour l’état de ses prisons et l’indignité des conditions de détention dans de nombreux établissements pénitentiaires.

Humaniser les détenus à travers leur art

Le manque de moyens effectifs employés à l’amélioration de cette situation critique vient principalement de ce que nous avons du mal à humaniser les prisonniers, et c’est la grande richesse de cette exposition que d’y parvenir. Les textes écrits par les détenus sont extrêmement émouvants par la sensibilité qu’ils parviennent à exprimer -certains d’entre eux sont d’ailleurs d’une qualité surprenante. C’est parfois la force du désespoir qui transparaît, parfois celle du bonheur passé, et parfois les deux harmonieusement entremêlés dans la mélancolie de celui qui a tout perdu et qui ne sait pas quand -et si- il retrouvera un jour les plaisirs simples qui donnent du sens et de la substance à notre existence.

Par exemple, certains prisonniers ont réalisé le texte sur le modèle du fameux « Je me souviens » de Georges Perec. Ils portaient souvent sur les paysages de l’enfance -le bled dans lequel ils ont grandi, une rue qui a constitué le cadre de toute leur jeunesse…- , décrits si précisément qu’ils sont d’une réalité frappante. On en ressent avec d’autant plus d’acuité le manque d’une vie qui semble encore fraîche dans leurs souvenirs mais qui est pourtant désormais si loin. D’autres fois, c’est le visage d’une femme qui est évoqué, et le désir inextinguible de ces hommes qui n’en ont probablement pas -ou presque- pas vues depuis le début de leur détention.

Séparer et punir : réflexions sur la prison

Les photos sont, elles aussi, d’une grande beauté. Elles capturent le regard rieur, grave ou triste de ces hommes anonymes laissés pour compte. Les prisonniers que l’on voit dans les journaux ou à la télévision sont souvent déshumanisés: leurs traits sont floués, leur voix est modifiée, parfois seule leur cellule est filmée, comme si leur vie et leur identité se limitait à quatre murs, à des barreaux et à leurs erreurs passées. Se prendre ainsi de plein fouet ces mots vibrants d’émotion et se trouver face à ces visages qui restent profondément humains donne à réfléchir.

Le vernissage a été clôturé par une conférence animée par Antoine Durrleman, président du CASP-ARAPEJ; Christine Lazerges, présidente de la Commission Nationale Consultative des Droits de l’Homme; Laurence Blisson, magistrate de l’application des peines à Paris et Olivier Milhaud, maître de conférence à l’Université Paris Sorbonne, qui a consacré sa thèse de géographie « Séparer et punir: mise à distance et punition par l’espace » à la prison en terme d’espace de relégation.

Un lieu qui isole du monde

Les argumentations de ces trois derniers convergeaient vers un même point: de nombreux problèmes gangrènent nos prisons et la nécessité de trouver d’autres alternatives à la question criminelle est une question particulièrement brûlante aujourd’hui. Pour Olivier Milhaud, le principal risque inhérent à l’incarcération est la catégorisation des détenus par catégorisation spatiale. Le placement d’individus dont la gravité des actes diverge très largement dans un lieu unique tend à homogénéiser la perception que l’on en a, et nous attribuons la plupart du temps aux prisonniers la figure de dangereux criminels.

En vérité, sur les 70 000 prisonniers français, la grande majorité est composée de petits délinquants. Nous ne parvenons pourtant pas à rationaliser cet imaginaire spatial, et les détenus eux-mêmes se posent parfois la question suivante: sommes nous derrière les barreaux parce que nous sommes coupables ou sommes nous coupables parce que nous sommes derrière les barreaux? Par conséquent, du fait même que ces personnes soient marginalisées au sein d’un lieu clos, elles se déshabituent aux normes sociétales, ce qui est contre-productif puisque cela limite les perspectives de réinsertion. Pour Laurence Blisson, cette relégation spatiale se fait alors sociale, et l’idée de protection attachée à l’emprisonnement -isoler des individus potentiellement dangereux- s’avère donc illusoire puisque dès lors qu’un détenu n’est pas effectivement réintégré à la société, ses chances de récidiver sont d’autant plus grandes.

Les défailles structurelles liées à l’univers carcéral

Christine Lazerges tire d’ailleurs la sonnette d’alarme quant au caractère particulièrement inefficace du temps carcéral dans les territoires d’outre-mer en termes de réinsertion. Les détenus y sont dans une situation de précarité extrême, et les conditions sont très éloignées des standards métropolitains. Les possibilités d’aménagements de peine (comme la libération conditionnelle dès lors que le détenu fait des efforts sérieux pour se réintégrer dans la société) sont bien plus rares que dans l’hexagone car il y a un réel déficit associatif en milieu carcéral notamment en termes d’éducation et d’aide à l’accès à l’emploi, d’autant plus exacerbé par la suppression de certains contrats aidés. Pourtant, il est fondamental d’aménager de véritables structures de formations professionnelles afin de limiter le plus possible la potentialité d’une récidive et de donner du sens à la punition.

La conclusion de chacune de ces réflexions est claire: la prison n’est pas toujours la solution la plus optimale pour punir, et il est nécessaire de la marginaliser en envisageant des outils et des mesures qui favorisent d’autres alternatives ainsi qu’en élaborant des lois qui disent clairement et concrètement aux juges qu’elle doit être le dernier recours -ce qui aurait d’ailleurs le mérite de remédier en partie au problème de la surpopulation-. En attendant, le travail le plus urgent est de limiter les ruptures que la détention produit et de trouver une porte de sortie qui ne soit pas une porte sèche en faisant de l’incarcération autre chose qu’un temps vide.

C’est pourquoi les associations comme l’ARAPEJ, qui permettent une prise en charge complète des détenus avec hébergement, accompagnement, suivi psychologique, administratif et professionnel sont primordiales pour aider les détenus à rétablir un contact avec la société. Non seulement cela limite le risque de récidives mais, plus fondamentalement, cela nous permet de rester en adéquation avec les principes que la France prône et en lesquels elle croit: l’égale dignité des êtres humains, le droit au respect et le droit à une vie décente, et ce même pour celui qui a un jour dérapé.