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Le Mag’ : un automne littéraire entre Paris et Budapest

Le retour d’escapade d’Europe centrale est un véritable défi pour l’âme occidentale. Se laisser enivrer des spleen communiste et austro-hongrois, flâner sur les quais du Danube, apprendre d’une culture héritière de Hunor et Magor, de véritables barbares ouraliens ayant fondé une culture d’une richesse digne de l’architecture du Parlement, et, surtout profiter d’une langue aux merveilleux accents. Une image de Budapest ne peut que frapper et toucher celui qui la reçoit, celle de la statue du poète Jozsef Attila, contemplant inlassablement le beau Danube bleu sur lequel les feuilles mortes viennent à disparaitre.

« Comme si hors de mon coeur coulait au loin son flux, Trouble, sage, immense était le Danube. »

Ce fleuve qui, lui, inspira certains des plus beaux poèmes de la littérature hongroise « A rakodópart alsó kövén ültem,
néztem, hogy úszik el a dinnyehéj. Alig hallottam, sorsomba merülten, hogy fecseg a felszin, hallgat a mély. Mintha szívemből folyt volna tova, zavaros, bölcs és nagy volt a Duna. 
». (Au bas du quai sur une pierre j’étais assis, Je regardais les pelures d’une pastèque s’en aller. A peine, dans mon destin plongé, si j’entendis, Que la surface babillait, que le fond restait muet. Comme si hors mon cœur coulait au loin son flux, Trouble, sage, immense était le Danube.)

Une langue de poètes et de « barbares civilisés »

Malheureusement, je n’y comprends strictement rien, heureusement que certains se sont chargés de la traduction. Mais les sons de cette langue vont droit au cœur des âmes sensibles. Ces altérations de voyelles longues et courtes, ces variations de prononciations de « a » et de « á », ces répétitions de « k » et de « t ». C’est une langue de barbares de l’Oural, dit-on, mais de barbares civilisés, tellement, qu’elle produit des sons sublimes faisant de cette langue, une langue de poète. Elle s’acclimate à tous les genres, du symbolisme à la révolution, en passant par la contemplation la plus pure de la nature et du Monde.

Une langue de poètes pour ainsi dire. Et s’il y a une ville qui se prête à la poésie, c’est bien Paris. Comment rester insensible au charme du crépuscule s’abattant paisiblement sur le boulevard Saint-Michel ? Alors une langue de poètes, dans une ville de poètes cela ne peut que produire un cocktail littéraire apaisant, non moins haut en couleur. Endre Ady s’est emparé de la question, et Guillevic par la suite, retenant son génie s’est permis une réinterprétation et une traduction de l’œuvre des poètes hongrois.

Traduire sans détruire : un défi poétique

Mais comment traduire la poésie, de surcroît d’une langue aussi particulière que la poésie hongroise ? Eugène Guillevic, éminent poète et traducteur français du XXème siècle s’est astreint à cette tâche harassante. En 1967, Guillevic préface une anthologie parue à Budapest, intitulée « Mes poètes hongrois ». Il traduit également certains poèmes en s’attachant à une traduction littérale approfondie au sens, au message de l’auteur mais aussi au rythme et au vocabulaire particulier de l’auteur. Il entend faire parvenir au lecteur étranger l’essence émotionnel du message du poème.

Guillevic soutient que « par la traduction, il s’agit de permettre au lecteur de recevoir du poème traduit le plus possible de ce que peut recevoir le lecteur de l’original, d’essayer de donner, de celui-ci, un équivalent ». L’essence même de la traduction est d’installer une certaine proximité, une fraternité même entre les poètes et les poèmes contribuant à la mise au jour d’une certaine « vérité poétique ». Ainsi, il est intéressant de comparer les traductions différentes d’un même poème, chose rendue possible par l’exemple de Guillevic et Jean Rousselot concernant la poésie hongroise sur un poème de Jozsef Attila :

Dieu est long

( adaptation de Guillevic )

Dieu est long, jamais fini
Court est le lard aujourd’hui
Le pauvre est plein de misères
Et c’est là son luxe à lui.

Il est si grand

( adaptation de Jean Rousselot )

Le bon dieu est immense
Le bout de lard est petit
Le pauvre homme est plein de souffrances :
— C’est là son luxe, à lui —

L’important n’est peut-être finalement pas l’exactitude, mais plutôt la transmission de l’intention du poète d’origine.

Le poète qui jetait des ponts entre les mondes

Endre Ady est né il y a 140 ans déjà, le 22 Novembre 1877. Ce poète hongrois est considéré comme un véritable révolutionnaire littéraire. Il est fondamentalement un héritier de Baudelaire et de Verlaine, en adoptant un style symboliste sauce paprika. Le monde qui l’entoure n’est qu’un outil dont il faut être capable de s’abstraire afin d’en interpréter les signes et en trouver la complexité sensorielle. Comme tous les symbolistes, il cherche à établir une relation entre le matériel et d’une certaine manière le spirituel. Il déchiffre les signes envoyés par la ville, les sons, couleurs, odeurs, faisant de lui et de ses camarades poètes des êtres extraordinaires, hors du commun. Ses thèmes favoris sont la Hongrie, Dieu et le combat de la vie. Il rompt avec la tradition poétique hongroise, héritière de l’œuvre du poète national Sandor Petofi. Il sera d’ailleurs violemment critiqué pour son cruel manque de patriotisme. Il est le poète du renouveau et du progrès, le chantre de la modernisation.

C’est porté par l’amour que le jeune Endre Ady a entrepris son premier voyage parisien. Il devait y retrouver son amante, Adel Brüll, alors l’épouse de M. Diosy, dite Léda qu’il célèbre dans ses poèmes. De ses sept voyages à Paris effectués entre 1904 et 1911, il en retient une civilisation grandiose, et l’héritage baudelairien. Selon lui, Paris « ville sacrée de beaux émerveillements », est un contraste avec Budapest qu’il qualifie de « ville-malédiction », capitale d’un pays « cimetière des âmes », l’Autriche-Hongrie n’était-elle pas alors une « prison des peuples » ? Il trouvait en Paris une ville propice à la création, dans une République bien plus libérale et souveraine que ne l’était son propre pays.

Voici deux poèmes sur Paris que livre Endre Ady sur notre capitale, témoins de la grandeur française :

Paris, mon maquis

Je fais halte, haletant : ô Paris, Paris,
Broussailles humaines, fourré géant.
La horde de sbires du Danube braillard,
On peut la lancer après moi :
La Seine m’attend, le Maquis m’est abri.

Immense est mon péché : mon péché c’est mon âme.
Mon péché, c’est de voir lointainement, d’oser.
Je suis un renégat de la race d’Almos,
Au bûcher voudrait me porter,
Puante d’Iran, une armée scythe.

Qu’ils viennent : sur le coeur de Paris je suis blotti,
Tapi, abasourdi et libre, si libre.
Le dernier réfractaire venu des Huns
Est gardé par le Maquis rieur
Qui le jonche d’une tombe de fleurs.

Ici j’aurai ma mort et non sur le Danube.
Mes yeux ne seront pas fermés par des mains laides.
Un soir la Seine m’appellera : par une nuit muette,
Dans quelque grand, quelque géant néant,
Dans un sombre néant je sombrerai.

La tempête peut crier, la broussaille crisser,
La Tisza déferler sur la plaine hongroise,
Moi j’ai pour me couvrir la forêt des forêts,
Même mort je resterai caché
Par mon fidèle taillis-Maquis, mon immense Paris.

(Traduction d’Armand Robin).

L’automne est passé par Paris 

Hier, à Paris, l’automne s’est glissé sans bruit.
Il descendait la rue offerte à saint Michel
Et, sous les arbres qui dormaient dans la chaleur,
Il est venu vers moi.

M’en allant à pas lents j’approchais de la Seine.
Dans mon âme chantait le feu dans du bois mort
Et la chanson était étrange, pourpre, grave
Et parlait de ma mort.

L’automne m’a rejoint. Il a dit quelque chose
Et le Boulevard Saint-Michel a frissonné.
Tout le long du chemin des feuilles guillerettes
S’amusaient à danser.

Ce ne fut qu’un instant. L’été n’a pas bronché
Et l’automne en riant quittait déjà Paris.
Il est passé. Je suis seul à le savoir
Sous les arbres pesants.

(Traduction d’Eugène Guillevic).

Endre Ady s’éteint à 41 ans. Il est le poète de la fin d’un monde, de la fin d’un siècle. Usé par l’alcool, la névrose et la syphilis. Il s’éteint, en témoin désarçonné et telle la victime expiatoire de cette époque à bout de souffle en proie à la première guerre mondiale. Sa postérité ne saura jouir d’une meilleure aurore, Jozsef Attila se suicidera près du lac Balaton, après une vie pauvre à Budapest, Vienne et Paris. Et Paris joua encore une fois un rôle primordial dans la l’œuvre de ce poète, où il y découvrira à son tour le génie français de Villon, Baudelaire, Verlaine et la révolte de Rimbaud.