Face à face

Le mandat Hollande est-il le signe de l’impossible social-démocratie en France ?

« Je n’accepterai jamais la division ». C’est par ces termes que Manuel Valls a clos l’Université d’été du PS de La Rochelle le 31 août 2014, rappelant l’importance de la cohésion pour la majorité afin de gouverner. En ce sens, dans une optique de légitimité, Manuel Valls sollicite la confiance des parlementaires par un vote de confiance aujourd’hui à partir de 15 heures.

Épreuve risquée puisque le groupe socialiste ne compte plus désormais que 289 membres, soit la majorité absolue des 577 députés ; cependant parmi les élus, les « frondeurs » ont annoncé une abstention collective de leur mouvement, obligeant Manuel Valls a compter sur les alliés du Parti socialiste, radicaux et écologistes. Ces frondeurs – au nombre inconstant – dénoncent en effet la ligne politique du gouvernement trop social-démocrate, voire social-libéral.

La social-démocratie moderne, comme revendiquée par François Hollande, pourrait se traduire comme une ligne réformiste du socialisme, mettant en avant la volonté de réformer la société de manière pragmatique : reconnaissance de l’économie de marché et renoncement idéologique au collectivisme ; c’est une théorie du compromis, opposée aux théories révolutionnaires de la lutte des classes. Cette idéologie là n’est pas forcément au goût du Parti Socialiste. Les clivages entre la « gauche de gauche » et la « gauche de droite » trahissent-t-ils une impossible social-démocratie en France ?

macron hollande

Emmanuel Macron et François Hollande sur le parvis de l’Elysée

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Un gouvernement allié des conservateurs et des libéraux

par Antoine de Cabanes au nom du Front de Gauche SciencesPo

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Lorsque Francois Hollande arrive au pouvoir le 6 mai 2012, c’est tout un camp social, lassé de la politique agressive et anti-sociale de Nicolas Sarkozy, qui croit retrouver un peu d’espoir. Mais cet espoir s’est vite envolé, lorsque les politiques libérales ont pris la place des promesses sociales. Le Parti Socialiste a trouvé sa ligne et son nouveau porte parole, Manuel Valls, héraut du Medef qui n’hésite pas à l’applaudir. Cela pose des questions quant à l’objectif réel de la social-démocratie française. Le candidat Hollande s’est présenté comme un homme de gauche, mettant en avant une taxation plus équitablement répartie entre l’ensemble des ménages, une politique sociale qui allait réparer les plaies héritées d’une politique de droite mise en place depuis dix ans, un travail contre le sexisme et les discriminations. Un programme porté par des valeurs d’égalité et de fraternité, un programme de gauche.

 Mais le Président Hollande a très vite cessé la mascarade, et a dévoilé son vrai visage une fois le siège à l’Elysée assuré. Il mène depuis bientôt deux ans une politique très dure qui amène, renoncement par renoncement, à la mise à bas de l’ensemble des acquis sociaux arrachés par les travailleurs lors de leurs luttes. Lorsque qu’un gouvernement propose le CICE (crédit d’impôt compétitivité-emploi) et le pacte de responsabilité, qui diminuent les charges patronales de 40 milliards d’euros et augmentent le déficit de la Sécurité Sociale, ce gouvernement n’est pas de gauche; lorsque qu’un gouvernement n’augmente le SMIC qu’une seule fois en trois ans, et de seulement 56 centimes, ce gouvernement n’est pas de gauche; lorsqu’un gouvernement fait signer l’ANI (Accord National Interprofessionel), qui se traduit concrètement par un chantage à l’emploi, promesse de non-licenciement contre gel des salaires et augmentation du temps de travail, ce gouvernement n’est pas de gauche; lorsqu’un gouvernement décide d’augmenter la TVA jusqu’à 21,6%, faisant ainsi le choix de faire compenser les baisses des cotisations patronales et les baisses d’impôts aux plus riches par les consommateurs, notamment les plus pauvres (qui ont une plus forte propension à consommer), ce gouvernement n’est pas de gauche; lorsqu’un gouvernement décide de mener une réforme des retraites, non pas en revenant sur la précédente mais en l’empirant, de par le passage de l’âge légal de départ à la retraite à 67 ans ou en augmentant la durée de cotisation, portée à 43 ans pour ceux nés après 1973, ce gouvernement n’est pas de gauche. Hollande n’a pas trahi le camp social. Il n’en a jamais fait partie.

 

Un tel renoncement n’est pourtant pas surprenant si l’on observe le comportement de tous les partis européens se retrouvant, comme le PS, au sein du PSE (Parti Socialiste Européen), et ayant été au pouvoir. 

La social-démocratie européenne est l’allié des conservateurs et des libéraux depuis maintenant de nombreuses années. Le carcan libéral actuel, que la social-démocratie s’est bien approprié, montre toutes ses limites aujourd’hui, où les politiques d’austérité empêchent toute sortie de la crise, dans une situation quasi-déflationniste. Les politiques libérales en Europe sont aussi l’oeuvre des sociaux-libéraux. C’est donc tout naturellement que Jean-Claude Juncker, en réponse à une question d’un député européen de la Gauche Européenne qui lui reprochait sa politique libérale, déclarait : « Je travaille avec les sociaux démocrates depuis des années en Europe. Je sais qui a mis les politiques libérales en place, et ce n’est pas moi ». Le cynisme est terrible, ce que cela révèle l’est tout autant. Qui, après cela, peut remettre en cause la trahison de la social-démocratie, qui après cela peut remettre en cause le qualificatif de « sociaux-traitres » ?

Cependant, il y a une alternative à gauche, contrairement à ce qu’affirme Manuel Valls. Pour un de ses anciens ministres, “la lutte des classes n’existe pas”. C’est faux, elle n’a jamais été aussi visible qu’en ce moment en France. Quand les patrons des grandes entreprises augmentent leurs dividendes de 30% entre 2013 et 2014, ce sont, dans le même temps, près de cinq millions de chômeurs qui survivent tant bien que mal, ce sont huit millions de mal-logés qui vivent dans des conditions insalubres, ce sont quatre millions de femmes qui travaillent à temps partiel, ce sont un million et demi d’étudiants qui sont obligés de travailler afin de pouvoir financer leurs études… La population est rendue de plus en plus précaire, de par la politique de François Hollande, avec la remise en cause des droits sociaux et la pression à la baisse sur les salaires, alors que le chômage continue d’augmenter. Le mandat de François est bien le signe de l’impossibilité de la social-démocratie à la française, mais pire que cela, c’est l’une des nombreuses preuves de l’impossibilité du paradigme et pseudo-consensus libéral, de la politique de l’offre, partagé par la social-démocratie comme par la droite, à faire sortir la France et l’Europe de la crise, tout en améliorant la vie de ceux qui n’ont rien.

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La « méthode » sociale-démocrate du gouvernement 

par Manon Chonavel du PS SciencesPo

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Depuis la conférence de presse de François Hollande, le 14 janvier 2014, dans laquelle il se dit « social-démocrate », et plus encore depuis la nomination de Manuel Valls en tant que Premier Ministre, il semblerait que la presse n’ait qu’une question à la bouche : le gouvernement est-il social-démocrate ou social-libéral ?

La vacuité de ce débat sémantique se révèle rapidement fondée sur l’impossibilité pour les journalistes et intervenant.e.s interrogé.e.s de s’accorder sur les termes mêmes du débat. Surtout, les définition – très – diverses et souvent contradictoires de la social-démocratie et du social-libéralisme sont jugées uniquement à l’aune de la politique économique du gouvernement. Une telle focale détourne l’attention des méthodes employées et des politiques non économiques mises en place. Ainsi, qui a entendu parler de mesures de justice sociale comme le projet de loi sur l’adaptation au vieillissement présenté en ce moment même au Parlement ? Il est grand temps d’arrêter de généraliser les débats internes au Parti Socialiste sur les questions économiques à la majorité des lois votées sans difficulté à l’Assemblée. 

Alors non, la social-démocratie n’est pas un socialisme de l’offre – à l’inverse, peut-être, du social-libéralisme. Là où le social-libéralisme est une ligne politique, la social-démocratie est une méthode. Elle est pour moi une branche pleine et entière du socialisme et en partage donc les objectifs principaux ; à savoir, entre autres, la justice sociale, la protection de l’environnement, l’égalité, etc. La particularité de la social-démocratie ou plutôt sa philosophie, est de promouvoir le dialogue social, de croire en la capacité des partenaires sociaux à parvenir à un consensus au sein d’un cadre politique mis en place par l’Etat. Cet encadrement gouvernemental est absolument indispensable pour s’assurer que syndicats et patronats peuvent discuter sur un pied d’égalité, pour affranchir enfin le dialogue social de la rhétorique marxiste de la lutte des classes.

Cette méthode sociale-démocrate trouve sûrement sa meilleure expression dans l’Accord National Interprofessionnel (ANI) du 11 janvier 2013 signé par une majorité de syndicats représentatifs et transcrit par le Parlement à travers la loi sur la sécurisation de l’emploi. Un tel accord est bien la preuve de la possibilité d’une social-démocratie à la française. Encadrement du temps partiel, création obligatoire d’une complémentaire santé par l’employeur, droits rechargeables à l’assurance chômage sont autant de mesures sociales qui ont été rendues possibles grâce à ce dialogue. Si certaines mesures, comme la possibilité pour l’entreprise d’avoir recours au chômage partiel pendant une durée limitée en cas de graves difficultés conjoncturelles, ont pu être contestées, peut-être est-il nécessaire de rappeler que cela n’est possible qu’en cas d’accord majoritaire avec les syndicats de l’établissement concerné : social-démocratie là encore. Rejeter l’ANI – ou tout autre accord signé par une majorité des syndicats représentatifs – au motif qu’il ne serait pas en accord avec les intérêts des salariés serait tout aussi illogique que de promouvoir la démocratie participative sans accepter d’écouter les conclusions des citoyen.ne.s.

En juin puis en août dernier, François Hollande a rassemblé à l’Elysée les dirigeant.e.s politiques et leaders de l’opposition sociale-démocrate en Europe. Une telle coalition prend tout son sens aujourd’hui : la social-démocratie à la française, parce qu’elle est d’abord socialiste, requiert des inflexions au niveau européen afin d’aboutir pleinement en France.

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  • paul

    Que signifie la deuxième question ? Imaginons une réponse « non », signifierait-elle que le mandat d’Hollande n’est pas celui de l’échec de la social-démocratie, car il est en fait social-démocrate (ou utiliserait la méthode de la social-démocratie), ou bien signifierait-elle que le mandat d’Hollande n’est pas celui de l’échec de la social-démocratie, car il n’a en fait jamais mis en place un début de socail-démocratie ?

  • Amine

    Excellente rubrique tenu par un excellent Coentin Bonnet, Bravo !

  • C

    L’article a été publié il y a 6h et les scrutins sont déjà fermés. un vrai arbitrage demanderait plus que 18 votants.