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Le tour de France de la Péniche, épisode 1 – Le Havre

Un article d’Aude Dejaifve et Capucine Delattre

C’était la grande nouveauté de l’année dernière, celle qui a fait naître le plus de débats chez les élèves de 1A : la grande réforme du premier cycle de Sciences Po, plus communément appelée “Acte II du Collège Universitaire”, ou “Acte II” pour les intimes. On a beaucoup parlé de ses changements, comme la réforme des majeures qui deviennent désormais des couples de matières, ou encore l’introduction d’un parcours civique se répartissant entre lettre d’engagement, stage et projet libre.

Mais la plupart des conversations passent parfois à côté d’une dimension pourtant essentielle de la réforme : son retentissement particulier pour chacun des campus délocalisés. C’est pourquoi La Péniche se lance en cette rentrée 2018-2019 dans un tour de France journalistique des campus délocalisés de Sciences Po, pour donner la parole à leurs élèves et enseignant.es, relever les réactions positives, mais aussi les déceptions.

 

Première étape sur le campus du Havre, celui des spécialistes de la Chine, du Japon ou encore de la Corée. Le Havre accueille entre 300 et 350 étudiant.es. Pas de triplettes comme à Paris, d’où un fort brassage entre les élèves qui leur permet de se connaître pratiquement tous entre eux.

Pour Ianis, étudiant en 2A, la véritable richesse du campus réside dans “l’esprit de famille et les liens [qu’ils y ont] tissés.” Il souligne par ailleurs le cadre de vie particulier offert par ses études au Havre :  “La vie étudiante au Havre est simple, le campus assez petit, je n’ai pas besoin de transports, on peut passer du temps ensemble en ville, dehors. La vie est moins chère, c’est plaisant de se poser en terrasse où la pinte n’est pas à 5 euros !” Mathilde, en 2A également, parle même d’une “grande communauté”, et salue la diversité des nationalités des élèves, qui permet “un véritable enrichissement… et des dîners internationaux !”.

Mais Le Havre reste avant tout un campus spécialisé, où l’attente des étudiant.es en ce qui concerne l’étude des pays d’Asie orientale est très forte. Beaucoup y ont été expatriés, la plupart y envisagent leur carrière professionnelle à venir, la totalité étudie une langue au choix entre le japonais, le chinois et le coréen.
C’est là que le bât blesse déjà pour certains : avec la réforme, les Havrois.es sont passés de 6 à 4 heures d’enseignement de langues par semaine. “Ce changement a un impact très important sur nos études. Ca fait partie des changements pour lesquels on n’a pas été prévenu, et que je trouve très dommage, parce qu’une des raisons pour lesquelles j’ai choisi le campus du Havre était aussi de pouvoir pratiquer une langue asiatique que je maîtrise déjà, en l’occurrence le chinois, à un niveau élevé, soutenu, avec un rythme régulier dans la semaine”, témoigne Ianis.

Autre inquiétude fondée pour les premières années qui se retrouvent devant le fait accompli: la troisième année. L’on peut dorénavant choisir un pays en dehors de sa région de spécialisation -une demande motivée était nécessaire avant la réforme. Mais comme l’explique Mathilde Larive (2A): “On nous a aussi parlé de pourcentages de cours à prendre pour garder la mention et c’est très angoissant de devoir chercher par nous-mêmes […]. On devrait normalement chercher, si on ne veut pas aller en Asie, des universités qui acceptent notre mention, donnent des cours sur l’Asie, et parfois même dans le département choisi”.

Pour ce qui est des autres mesures, les avis sont mitigés. Les nouvelles majeures sont saluées avec enthousiasme, par Mathilde par exemple, qui trouve le programme des majeures de 2A “plus flexible que ceux de l’an dernier, plus intéressant”. Elle considère aussi que “le stage civique, s’il est effectué « avec honnêteté » est une expérience vraiment enrichissante – elle l’a été pour moi en tout cas !”.

La réforme en elle-même ne fait donc pas l’objet d’une hostilité totale : les élèves y trouvent des avancées comme des reculs. Le véritable regret des Havrois.es est le sentiment d’avoir manqué d’écoute et de considération tout au long de l’année : “On a la sensation d’avoir été mis face au fait accompli. Les informations sont arrivées tard, au compte-goutte”, regrette Ianis. “On parle de notre avenir universitaire, on se projette dans des études, dans des voies professionnelles qui nécessitent une certaine possibilité de planifier, ce qui n’est pas possible dans de telles conditions”.

En ce qui concerne la communication et les retours à l’administration, les campus délocalisés ont une nouvelle fois eu des complications. Les étudiant.es se sont confiés aux délégué.es de promotion, qui ont à leur tour contacté les coordinateurs pour faire remonter à l’administration du campus et atteindre Paris. D’après les témoignages, si le Havre a été à l’écoute, pas de réponse concrète à l’heure actuelle n’a été annoncée. “On l’a communiqué au sein du campus du Havre, parce qu’on a été reçu par le conseiller académique du Havre” précise Ianis. “ Il a reçu une soixantaine d’élèves, il a été très à l’écoute mais j’attends de voir ce qui va se passer !”. On devine un sentiment de distance vis-à-vis de Paris : “Quand Bénédicte Durand est venue au Havre, […] elle n’avait pas l’air de bien comprendre, notamment en nous disant qu’on devait parler anglais avant de savoir parler chinois/japonais/coréen, sauf que la plupart des élèves parle couramment anglais car sont étrangers ou sont passés par la PI [procédure internationale], et le reste des Français est quasiment bilingue aussi”.

Le directeur du campus, Vincent Fertey, estime que “le sentiment est positif”. Il salue au contraire “ un dialogue beaucoup plus riche et plus nourri entre Paris et les campus en région”. Des adaptations sont-elles prévues? La réponse est claire: “Le cadre général et les contenus académiques seront bien entendu suivis à la lettre car à la fin des trois années du Collège, nous délivrons un seul et même diplôme. La formation doit être la même que l’étudiant soit à Paris ou au Havre”.

“Je pense que l’acte II prend son sens, qu’effectivement il a une vraie force de réforme, qui était nécessaire à Sciences Po, dans sa globalité. Mais pas dans sa mise en pratique. Etre la promotion crash-test n’a pas été facile !” résume Ianis. “Globalement, ce qui me chiffonne, c’est le recul des spécificités géographiques. 2 heures de langue perdues, ce n’est pas négligeable, ce sont des opportunités manquées de développer un vocabulaire précis, et ça nuit beaucoup à l’intérêt des campus délocalisés”.

Quelles pistes proposer à l’avenir pour des études plus sereines ? Mathilde met en avant trois idées : “revoir le Core Economics”, jugé trop lourd et encore perfectionnable, “rétablir les horaires de langues d’origine”, et “permettre une meilleure communication intercampus et plus de clarté sur le parcours civique”.

On retiendra donc un campus favorable à l’idée de la réforme et enthousiasmé par les nouvelles majeures et l’esprit global de l’acte II, mais qui regrette de se sentir parfois tenu à l’écart de la prise de décision, et lésé sur certains points. La promo “cochon d’Inde”, pour reprendre Ianis, paraît néanmoins plus sereine à propos de sa 2A, et on ne peut qu’espérer qu’avec les années et un bon échange intercampus, la réforme saura permettre une scolarité épanouie à nos asiatologues sciencepistes !

 

Aude Dejaifve et Capucine Delattre