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Le tour de France de la Péniche, épisode 3 – Reims

Après Le Havre et Nancy, la Péniche se rend à présent sur le site de Reims où l’on parle tantôt anglais, tantôt swahili. A seulement 45 minutes de Paris, le plus grand des campus délocalisés se démarque par un bâtiment réaménagé et ses deux programmes centrés sur l’Amérique du Nord et l’Afrique, respectivement surnommés « Euram » et « Euraf ». Deux programmes qui coexistent, s’enrichissent mutuellement, mais que la réforme du Collège U tend à standardiser.

Le repaire des euro-américains et euro-africains

Tout comme à Poitiers, les sciences-pistes rémois profitent d’un campus rénové et d’un nouveau directeur. Tilman Turpin a été remplacé l’année dernière Nathalie Jacquet, qui a rejoint l’administration parisienne. Les 1200 étudiants sont installés dans un ancien collège jésuite vieux de 400 ans – la continuité de Sciences Po jusque dans le choix des bâtiments. Camille Ibos, en Euram, se dit très satisfaite du lieu d’études, tout comme Emilie en première année en Euraf: “Les professeurs viennent facilement de Paris, et comme on peut tout faire à pied ou à vélo en ville, on est beaucoup plus autonomes et sociables qu’ailleurs” affirme-t-elle. Sabine Audelin, en première année Euram, est plus mitigée surtout vis-à-vis de la localisation du campus, dont l’isolement empêche de se mélanger aux autres étudiants.

Le cursus franco-américain propose un vaste choix de cours entièrement en anglais. Les étudiants du programme Afrique – dont beaucoup en sont originaires – peuvent de leur côté étudier le portugais, l’arabe ou le swahili. Ces derniers sont plutôt sous-représentés avec une promo de seulement 106 étudiants. Par ailleurs, un certain nombre d’entre eux étaient loin d’être spécialisés en études africaines avant leur rentrée à Sciences Po, à l’image de Chiara Pinto, en deuxième année, et Emilie, qui confie : “Je ne connaissais rien de ce continent, je partais de zéro, il s’agissait d’une découverte totale”.

Un campus ouvert à la spécialisation et au parcours civique

Les grands points de la réforme ont été plutôt bien reçus, d’après les dires des étudiantes interrogées. Tout comme au Havre, à Nancy et à Poitiers, on juge le choix des majeures plutôt positif. Chiara Pinto apprécie la reconnaissance du Collège U en tant que licence et le choix de spécialisation qui, dit-elle, permet de se sentir plus actif dans la construction de son cursus.

Le stage civique de 1A s’avère lui aussi plutôt concluant. Pour Mathilde, en 1A en programme Euram, “un mois, ce n’est pas un petit stage d’une semaine. On va pouvoir être vraiment en immersion, découvrir la réalité du terrain, et je trouve que c’est une super motivation pour la fin de l’année, on se dit que c’est une récompense pour avoir bossé toute l’année”. La moitié des étudiants a ainsi suivi son stage dans son pays d’origine.

En revanche, les stages civiques n’ont pas été autorisés en Afrique pour les étudiants qui ne possèdent pas la nationalité du pays de destination. Pour cause, l’administration de Sciences Po souhaite éviter le « volontourisme » et le complexe du White Savior. Une décision compréhensible, mais critiquée par les étudiants visant une carrière dans l’humanitaire.

Tensions et revendications chez les Eurafs

L’un des points de tension les plus clairs de la réforme est celui des cours centrés sur les études africaines. En première année, les élèves n’ont suivi aucun cours sur les thématiques africaines, mise à part une “école d’hiver” qui, à leur yeux, ne peut pas rattraper deux semestres de connaissances. Emilie renchérit: “On a aussi le sentiment que nos professeurs n’y connaissent rien à l’Afrique. Quand des étudiants, souvent eux-mêmes originaires d’Afrique, posent une question assez pointue, ils ne savent parfois pas y répondre”. Au final, un seul cours porte sur leur zone de spécialisation, intitulé « mémoire et patrimoine en Afrique subsaharienne» et obtenu par les “students representatives” c’est-à-dire deux représentants étudiants élus par programme des 1A de l’année dernière.

“Dans nos cours d’histoire et d’IP, on n’en parle pas du tout, même nos exemples ne portent pas sur l’Afrique” déplore l’étudiante. D’après Emilie, certains vont jusqu’à demander la possibilité de continuer des langues européennes tout en ayant un choix de langues africaines plus varié. Les revendications ne se limitent pas aux études africaines : si les étudiants du programme nord-américain disposent de cours entièrement dispensés en anglais, certains notent un manque de matières intégrant des éléments centrés sur leur zone géographique.

Enfin, une demande rituelle des campus délocalisés concerne celle des cours en présentiel, sachant que le cours d’économie se déroule exclusivement en vidéo.

La communication ratée de l’administration

Plus encore que sur d’autres campus, on ressent chez les étudiantes interviewées une certaine frustration vis-à-vis de la communication de l’administration. La réunion avec Bénédicte Durand de l’année dernière a été reçue de manière très mitigée. “On a l’impression que même l’administration est un peu dépassée, ils ne savent pas quoi accepter ou non pour les stages. Ils amènent plein de réformes d’un coup, mais même les profs ne savent pas ce qu’il se passe, tout le monde est un peu perdu. On a envie de leur dire de se poser, de réfléchir à leur projet puis de nous le présenter ensuite” s’explique Emilie, en première année d’Euram. Chiara Pinto, en 2A Euraf, avoue pour sa part : “Quand la doyenne du collège universitaire est venue sur le campus présenter la maquette de 2A sans nous donner de réponses quant au programme et à son avenir, […]  je me suis sentie très en colère face à sa réaction et à ses explications”.

Les “students rep” élues Loriane Henninot et Selma Godhri ont été largement sollicitées par les étudiants sur la question des études africaines, et ont pu communiquer avec la direction. Avec un beau succès, puisque les 1A de cette année ont obtenu un cours sur les humanités africaines.

L’année s’annonce donc encore intéressante à plus d’un égard sur le campus de Reims, avec une réforme encore en mutation qui va sans aucun doute avoir à s’adapter aux ressentis et aux revendications des élèves, avec comme constante leur envie d’une spécialisation plus approfondie.

Aude Dejaifve, avec la participation de Céleste Relave