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LE MAG – Bettencourt Boulevard « Qu’est-ce que le théâtre vient faire dans cette histoire ? »

Le Théâtre National Populaire de Villeurbanne présente du 19 novembre au 19 décembre 2015 une pièce du dramaturge Michel Vinaver mise en scène par Christian Schiaretti. Sans chercher à retranscrire l’exhaustive complexité de « l’affaire Bettencourt », Michel Vinaver accompagne par l’imagination le travail des journalistes. C’est en juin 2010 que sont dévoilées des bandes d’enregistrement de conversations qui feront tourner une querelle familiale en un véritable scandale politique. Vont être ainsi révélés des avantages financiers, des cadeaux extravagants, des œuvres d’art voire une île entière, distribués à un entourage plus ou moins scrupuleux

Découpée en trente morceaux, entre petites anecdotes et situations abondantes et denses, la pièce emporte le spectateur sur un boulevard à la circulation variée et tendue. Les comédiens relèvent le défi de jouer les vrais protagonistes, alors que l’affaire n’a toujours pas été résolue.

La pièce est organisée autour des trois personnages principaux de Liliane Bettencourt, sa fille Françoise Bettencourt Meyers et François-Marie Banier, « l’étranger du milieu ».

 

Un décor qui rappelle L’Oréal

Le décor comporte des angles nombreux et des couleurs vives : rouge jaune blanc et bleu. L’œil est tout de suite intrigué par les nombreux fauteuils et canapés blancs tournés de sorte que les personnages s’y accoudent indifféremment, dos ou face au public. Des rectangles coulissent sur le sol entre les actes, et font disparaître et apparaitre les comédiens. Une musique simple et rythmée accompagne le mouvement des caches angulaires colorés lors des transitions entre les différents moments de la pièce.

 

Les héros, personnages réels de l’affaire

Michel Vinaver voyage entre le passé de la guerre, de l’occupation et le présent. Même si la pièce n’a pas une réelle volonté documentaire, on appréhende la complexité de la situation, et les origines familiales que Liliane Bettencourt cherche à justifier ou à masquer. L’évolution de la maladie d’Alzheimer qui l’atteint aggrave sa méfiance envers sa fille et ses femmes de chambre. Elle perd même le souvenir de Nicolas Sarkozy dans un temps tristement drôle de la pièce.

Derrière les personnages, on repère des références grecques. Françoise Bettencourt Meyers peut être ainsi associée à Électre (celle qui dit non), tout comme François-Marie Banier à Dionysos, « étranger de la maison qui met le feu ».

Deux ancêtres de la famille prennent le micro : Eugène Schueller, fondateur de L’Oréal, père de Liliane, membre du mouvement fasciste et collaborationniste MSR, et Rabbin Robert Meyers, déporté à Auschwitz. L’un raconte le trajet en train jusqu’aux camps d’extermination, l’autre parle d’un équilibre, entre la coopération au régime de Vichy et la Résistance.

On est aussi plongé dans les débuts de L’Oréal avec la création de la teinture qui fait virer les cheveux blonds au noir.

Un chroniqueur médiateur entre la scène et le public s’empare cyniquement des évènements et des personnages. Il accuse Françoise Bettencourt Meyers de déverser sa frustration dans ses livres de légendes et histoires des dieux grecs.

Beaucoup de personnages tendent à provoquer le rire, comme Patrice de Maistre, gestionnaire de fortune joué par Jérôme Deschamps, aux gestes extravagants. Il ne rêve que d’un bateau, du calme plat de la mer, et parait en total décalage avec son environnement.

Le jeu de Gaston Richard dans le rôle de Nicolas Sarkozy est aussi très réussi. Nicolas Sarkozy n’est au final pas reconnu par Mme Bettencourt qui promène son chien Toto…

Le photographe François-Marie Banier passe de l’artiste idéal de Bettencourt, au personnage décevant changé par l’argent. La femme de chambre Joëlle Lebon prend un rôle important et semble perdue dans la totalité de la pièce, angoissée de perdre la confiance de Liliane Bettencourt.

Au final, un dieu bicéphale surplombe la pièce, en personnage judiciaire et en médecin psychiatre. « Qu’est-ce que le théâtre vient faire dans cette histoire ? ». C’est la dernière question que pose le journaliste médiateur, elle prend au dépourvu le spectateur. L’actualité est entrée dans le théâtre, elle provoque un malaise en donnant à voir la corruption, elle offre la caricature réussie de personnages vivants.