Cinéma

LE MAG – Joyeuses Innocentes

« Si on m’avait dit un jour que j’allais accoucher des religieuses polonaises engrossées par des troufions soviétiques ! » La réplique de Samuel, médecin de la croix rouge en 1945, nous plonge tout de suite au coeur des Innocentes. Seul personnage masculin du film, Vincent Macaigne interprète un rôle attachant mais secondaire, celui d’un orphelin de la Shoah qui encapsule son manque affectif dans une petite voix fluette empreinte de cynisme. Il accompagne une Lou de Lâage particulièrement à l’aise dans la peau de Mathilde Beaulieu.

Cette fille d’ouvriers communistes, jeune médecin elle aussi, devient, malgré elle, accoucheuse et confidente d’une dizaine de soeurs devenues mère, suite à leur viol par des gardes rouges. Cette trame historique -les faits sont avérés et viennent d’être mis en lumière- supporte les fils d’un riche drame, tissé avec minutie et sens du détail par Anne Fontaine (Coco avant Channel, Nettoyage à sec).

Ce film parvient à réunir, et cela n’est pas si fréquent depuis Des Hommes et des Dieux, « celui qui croyait au ciel et celui qui n’y croyait pas ». Dans cette fable d’Aragon, Mathilde tient la rose, Maria, l’adjointe de la mère supérieure, s’accroche au réséda. Si l’oeuvre montre le renouveau vital que l’une et l’autre s’apportent, il dénonce d’abord violemment le fidéisme des soeurs qui s’en remettent à une providence obscure. Après une césarienne en urgence, Mathilde entend revenir apporter de la pénicilline. « Merci mais notre herboriste a tout ce qu’il faut », lui rétorque-t-on. A un autre moment, la soignante, qui a pris des risques pour venir ausculter les ventres ronds, se retrouve seule en face d’une rangée de lits vides. « Malgré ce qui s’est passé, nous devons toujours honorer notre voeux de chasteté » lui explique-t-on.
L’entêtement de cette humaniste athée fait bouger les lignes et les soeurs, acceptant les soins, finissent par entendre raison.

© Caroline Champetier, AFC

Quelques images fortes viennent toutefois rééquilibrer la dynamique. Mathilde est intriguée par la simplicité de vie de celles qui se sont données et qui continuent de s’offrir au Dieu qui permet qu’on viole. Ce qu’Anne Fontaine rend justement par une transition abrupte entre deux scènes apparemment bien différentes : d’abord c’est la fin de nuit au lit avec Samuel, l’héroïne, oiseau de nuit morose, prend l’air et le tabac, légèrement vêtue à sa fenêtre. Une fraction de seconde après, et c’est le confiant baiser d’une soeur aux pieds du crucifix, baignant dans la froide clarté du cloitre au petit jour. Une amitié solide se créé avec Maria au sein de la difficulté, au point que Mathilde, éprouvée par les rudesses de l’occupation (elle manque elle aussi de se faire violer), trouve un refuge temporaire, au calme du couvent. La foi et la raison sont ici les deux ailes qui permettent aux oiseaux éprouvés par la guerre, de planer à nouveau.

A coté de la foi, il y a l’acerbe question du mal, qui vient l’ébranler ou la fortifier. Les réponses que chacune lui présentent dressent comme un catalogue des postures existentielles de l’humanité. Le suicide est là, la mise à l’écart du bien même qu’apporte le mal, aussi, puisqu’une soeur fait un déni de grossesse. On peut encore se draper d’orgueil et de solitude, comme cette mère supérieure, terrible, aux rides de laquelle Agata Kulesza prête tout son art, et qui préfère souffrir la syphilis jusqu’au bout, plutôt que de se faire aider. « Je n’ai besoin de rien », semble-t-elle dire en se retournant sur son lit de mort. Mais ce ne sont toutefois pas là les chemins choisis par la majeure partie des femmes, qui, à l’idée de Mathilde, préfèrent, plutôt que d’abandonner leurs enfants, en accueillir d’autres en ouvrant un orphelinat.

© Caroline Champetier, AFC

Une image sobre, le bleu, le blanc de l’habit religieux contrastent à leur manière, délicate, avec l’ocre de la pierre, le gris du vêtement des médecins. Des cadrages simples, souvent fixes, donnent à l’ensemble une juste tenue, esthétique. Une impression de pureté, de simplicité qui confine à la tragédie, inscrit ce film dans la droite ligne de ceux de Robert Bresson (L’Argent, Le Journal d’un curé de campagne), ce qu’Anne Fonaine revendique d’ailleurs (allociné.fr 2 février 2016). La musique soutient ce dépouillement, des choeurs de femmes chantent a capella et leurs voix pures redonnent, au coeur de la tourmente, l’espérance. Paradoxalement c’est la joie, à la fin qui semble être le vrai thème du film. Elle affleure partout, dans les claires mélodies comme en creux des nuits les plus sombres, une joie qui assaille discrètement Mathilde lors de son séjour au couvent. Joie de la dernière image : celle des enfants qui jouent en ronde dans le cloître.

 

  • Pierre Bernardaud

    Le seul problème avec ce genre d’article, c’est qu’il est si bien écrit qu’on n’a même plus besoin d’aller voir le film, tant notre soif esthétique est rassasiée par sa seule lecture.