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L’engagement politique des jeunes à Sciences Po

Un article rédigé par Alice Bergoënd et Capucine Delattre

Sommes-nous une génération molle ?

On ne parle plus que de ça, le côté rouge de Macron bleuit à sa lumière et Cohn Bendit est sur toutes les radios (soit France Inter et France Culture) : mai 68 fête son anniversaire.

Et pendant que l’on célèbre les actes de courage d’une jeunesse engagée qui se battait pour réaliser ses rêves, tu te demandes peut-être ce que tu fais, toi, de tes jeunes années. Si ton plus bel acte de rébellion en date fut de noter “Moyen” dans la catégorie “utilisation du matériel pédagogique” pour ce maître de conférence sans gêne qui osa qualifier ton PowerPoint d’insuffisant, alors tu dois te demander toi aussi si tu fais partie d’une génération sans cause fédératrice  et sans courage politique.

Notre génération a-t-elle cessé de s’engager ? Sommes-nous si dénués de passion et de créativité que nous avons fini par accepter de concert des valeurs qui ne nous semblent en réalité pas si satisfaisantes que cela ? Ou sommes-nous trop en désaccord pour faire émerger une cause qui vaille la peine que l’on se batte pour elle?

Sciences Po met particulièrement  l’accent sur l’engagement de ses élèves, qu’il soit associatif, politique, militant ou encore citoyen. Qu’en est-il alors de la ferveur politique des sciencepistes ? En quoi Sciences Po est-il – ou non – un vivier particulier d’engagement ? 

 Pour tenter de répondre à ces questions, La Péniche a décidé de s’entretenir avec des jeunes de Sciences Po qui contredisent cette vision stéréotypée d’une jeunesse apathique. On dit que les jeunes défendent en général leur intérêt, eux militent pour défendre l’intérêt général : Antonin Ferreira, membre du parti LR SciencesPo, Camille Étienne, élue du syndicat NOVA, et Jean-Bastien Payet, membre du mouvement Génération.s.  Pour faire connaissance avec ces trois étudiants, nous avons d’abord souhaité comprendre ce qui les avait poussés à sortir de leur canapé et militer pour leurs idées.

 Antonin Ferreira est fils d’élu d’un petit village, et du fait de son éducation influencée par la fonction exercée par son père, il est amené à “s’intéresser tôt à la vie de sa commune, et à celle des communes alentours”, vers l’âge de 12 ans.

“J’ai pu rencontrer mon député et mon sénateur, échanger, et quand je suis arrivé à SciencesPo je savais que c’était pour m’engager.”

Il précise, au vu du nombre d’étudiants engagés qu’il côtoie, qu’il ne pense pas représenter la norme : “Il existe une grande diversité de profils, certains s’engagent par hasard, d’autres par amitié”.

 C’est aussi par le bais d’une rencontre que Camille Étienne raconte la naissance de son engagement au syndicat NOVA. Avec un camarade de SciencesPo, elle projette la création d’un “journal collaboratif, Court-Circuit (…)”. Au cours des discussions le projet se transforme en la création du nouveau syndicat transpartisan .

“(…) il m’a branchée là-dedans, et je me suis dit qu’il avait raison : pour savoir à SciencesPo si on avait besoin de plus de place en bibli, comment gérer la cafet ou les IP, on a pas besoin de couleur politique.”

Moins pragmatique, c’est un parcours bien différent que raconte Jean-Bastien Payet, membre de Génération.s depuis septembre 2017. Son engagement politique est assez récent, mais selon lui intimement lié à son engagement citoyen passé.

“Le mouvement est aussi jeune que mon engagement. En entrant à SciencesPo je m’étais dit dès le début “pas de parti politique, pas de syndicat, ce n’est pas ce qui me correspond”. Je suis plus dans l’associatif, pour moi c’est du politique autrement. (…) Et puis je m’étais intéressé à ce mouvement de Benoît Hamon pendant la campagne, et en arrivant à SciencesPo, je me suis dit que ça ne coûtait rien d’aller voir à un after work. Et puis je me suis laissé embrigader (rires), et ça m’a plu car c’était un travail de fond (…)”.

Mais qu’est-ce que ça apporte de s’engager ?

 Camille Étienne est aussi présidente de Amnesty International à SciencesPo. Elle retrouve dans son engagement syndical (qu’elle a commencé au lycée dans le cadre de l’UNL) des préoccupations restreintes aux problèmes des étudiants : “Quand on s’engage pour le lycéen, cela me semble un engagement plus accessible car on réfléchit à partir de nous”. Comparant son engagement à NOVA avec sa lutte pour le respect des droits de l’Homme, elle déclare :

Quand on s’engage pour les droits des LGBT, ou les droits des migrants par exemple, il s’agit de demandes plus restreintes, c’est un challenge qui me paraît plus grand même si nécessaire, alors que quand on s’engage pour les droits des lycéens c’est presque plus simple, car on est impliqué directement dans le problème dont on cherche des solutions”.

Pour Antonin Ferreira, les atouts de son engagement sont avant tout des connaissances pratiques, et une maîtrise du milieu institutionnel que les cours ne permettent pas d’acquérir. L’étudiant est également collaborateur parlementaire au Sénat, et il raconte que cela lui a permis de “voir comment fonctionne le système politique”, de comprendre les enjeux d’une campagne, et “observer toutes les nuances du rapport exécutif/parlementaire”. Il affirme avoir pu découvrir “tout un tas de nuances que l’on ne voit pas dans la théorie”. Bien qu’on puisse imaginer le contraire, quand on évoque le sujet du réseau qu’il est en train de se former, il répond révérencieux que c’est un apport certain, mais “pas plus que dans d’autres milieux”, et qu’il recherche avant tout une vision d’ensemble plus qu’un carnet d’adresses.  

Enfin, Jean-Bastien Payet estime que son engagement lui a permis de prendre conscience de l’importance du service public, et d’expérimenter le caractère stimulant du collectif. Il “se projette plus en tant que mouvement qu’en tant que personne” : “… même si c’est intéressant de prendre de la place, de montrer qu’on a des choses à dire, je ne me projette pas comme ça.” L’enjeu est d’avantage pour lui et ses camarades de “créer quelque chose de nouveau” sans recréer ce qui a déjà été fait, et réfléchir à l’avenir d’un mouvement encore jeune, et qui a les mêmes prétentions que beaucoup, reconnaît-il. Le politique lui permet de “penser global et sur le long terme”, au contraire de “l’engagement associatif qui avance différemment, petits projets par petits projets”.

Il ne conçoit pas son avenir à Génération.s dans l’horizon d’une progression hiérarchique nécessaire, et ne se voit pas d’ailleurs en élu. “…du moins pour l’instant”, déclare-t-il.

“Je m’y plais, je m’y épanouis, j’y découvre ce qu’il n’y avait pas forcément dans l’associatif : une camaraderie, pendant les réunions, les séminaires.”

Quel regard faut-il dès lors porter sur un engagement qui semble statistiquement faire défaut chez les jeunes aujourd’hui ? Les soulèvements étudiants dans les facultés laissent-t-il au contraire présager un nouveau souffle de l’engagement notamment politique des jeunes ?

Un nouveau mai 68 est-il possible ? 

Le jeune militant de gauche que nous avons interrogé ne pense pas que les jeunes soient en manque de volonté, ou dépolitisés. L’abstention croissante qu’on observe chez les 18-25 ans est selon lui davantage due au fait “[qu’]on ne leur parle pas, et [qu’]on ne leur propose rien de satisfaisant”. Sur ce point, le vice-président de LR SciencesPo acquiesce :

“Les jeunes ne s’engagent pas moins qu’avant, on observe une multitude d’associations dans une multitude de domaines autres que que le domaine politique (religieux, culturels), et cette forme nouvelle d’engagement est à prendre en compte dans le débat”.

Mais si Jean-Bastien Payet voit avec les blocus récents dans les universités françaises la manifestation d’une « une colère qui dort« , du fait que « ça bouge”, Antonin Ferreira, lui, considère que “si les mobilisations ont pour espoir de faire renaître les évènements de mai 68, les conditions n’ont rien à voir aujourd’hui avec celles qu’elles étaient jadis, et beaucoup ne se sentent pas concernés”.

 Le fait qu’il existe un problème d’autocensure chez la jeunesse est une opinion partagée par les trois interviewés. L’entité mise en cause par Antonin Ferreira est le système politique dans son ensemble, qui ne laisse pas assez de place aux jeunes, ce qui expliquerait le fait qu’ils “se mettent des barrières dans la tête”. Pour la syndicaliste de NOVA, le manque de place laissé à la jeunesse dans le processus législatif se doit d’être contesté. Elle revient sur son engagement au lycée :

“On n’avait pas notre mot à dire et on trouvait ça dommage, car ce sont des choses (le bac, les réformes des lycées, ndlr) qui nous concernent tous et qui devraient nous rassembler. (…) Les jeunes ne s’engagent pas moins aujourd’hui mais différemment, et il faut tenir compte du fait que la participation est différente de l’engagement”.

Alors, vers quelle cause se tourner ?

La cause qui devrait nous fédérer selon le membre de Génération.s est celle de l’écologie, mais il constate avec étonnement qu’elle “ne le fait pas”, ce qu’il explique par ce qu’il appelle un “éparpillement des volontés”.

Celle qui fédère est celle des inégalités sociales : ce qu’on pensait endormi est toujours brûlant”.

Camille Étienne est plus optimiste : alors qu’elle conjecture la même hiérarchie des causes, elle voit une réelle “prise de conscience croissante” dans les mentalités, et déclare que “de toute façon nous n’aurons bientôt plus le choix, car tout va être relié à cela, des mouvements de migrations aux crises économiques”. Plus qu’une et unique cause cependant aujourd’hui, elle voit des “tendances” ayant pour origine des scandales médiatisés, à l’image du droit des femmes ou de la crise des migrants. Elle explique cela par le fait que nous sommes dans une “ère du buzz et des réseaux sociaux”. Antonin Ferreira qui reconnaît avoir une même utilisation politique des outils numériques, souhaite pousser les étudiants à “s’engager pour démystifier l’engagement”. Il regrette (hors micro) qu’on lui demande assez souvent en écarquillant les yeux comment il a fait pour obtenir tel ou tel stage, alors que ceux qui lui demandent n’ont bien souvent pas même essayé d’en obtenir. “Il ne faut pas hésiter à tenter, nous n’avons jamais eu autant les moyens pour le faire”.

 Si l’associatif est surreprésenté à SciencesPo, il y a de multiples motivations qui poussent les étudiants à défendre leurs idées. Comme le dit Camille Étienne, on peut militer “pour rendre fier son copain ou sa maman, pour son CV, mais cela ne doit jamais prendre le dessus. Bien que cela nous apporte des opportunités et des contacts, (…) si cela devient la raison de notre engagement alors il tombera à l’eau. Il faut que cela soit quelque chose qui vienne du fond de nous, sinon on n’y mettra pas l’énergie nécessaire.” Et de cette pluralité des engagements, qu’ils soient complémentaires ou opposés, intéressés ou non, il est de notre ressort des les faire compter parmi les formes de participations politiques reconnues, et piège à cons ou pas, ne pas laisser les élections être le seul critère de notre participation à la démocratie. La jeunesse n’est pas morte, elle se cache derrière des idéaux nouveaux et encore trop dispersés. Prenons aussi en compte le biais générationnel qui veut que chaque génération décrie la précédente, et ne voie dans ses innovations que des dégradations. L’engagement des jeunes aujourd’hui n’est pas le même parce que le monde qui les entoure n’est pas le même. Alors désapprenons à nous taire, réinventons nos combats, et si tu trouves cet article chiant et que tu es avachi dans ton lit, lève toi et ose déclarer que c’est lui la chienlit.