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Les médias étudiants de Sciences Po, une voie (pas forcément) royale vers le journalisme

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L’anecdote est connue : aux oraux d’admission du collège universitaire, rares sont les élèves à ne pas vouloir devenir diplomate ou journaliste. Et si l’immense majorité d’entre eux se détourne finalement de cet objectif, il n’en reste pas moins que le journalisme est une des orientations professionnelles privilégiées par les sciencespistes.

L’aspiration initiale des sciencespistes à évoluer dans le secteur du journalisme explique sans doute le dynamisme des médias étudiants de l’école : Sciences Po TV, Germaine. (anciennement RSP), La Péniche et plus récemment L’Artichaut confirment cette idée, donnant à Sciences Po Paris sa télé, sa radio, son journal et son mag culturel. Mais les étudiants qui animent ces médias ne finissent pas forcément à l’EDJ, loin de là.

 

Les médias sciencespistes, tremplin vers l’EDJ

Il existe bien entendu des contre-exemples. C’est le cas de Pierre Sautreuil, rédacteur à La Péniche durant toute sa première année, puis rédacteur en chef au premier semestre de l’année 2011/2012. Il insiste sur ce que lui a apporté cette expérience puisque c’est, selon lui, ce qui lui a permis de découvrir qu’il ne voulait pas avoir de responsabilités dans un journal, mais être reporter. C’est dans cet objectif qu’il est parti en 3A à Moscou pour écrire dans un journal francophone local avant d’intégrer l’EDJ. Toutefois, il privilégie les expériences de terrain puisqu’il est aujourd’hui en année de césure dans l’est de l’Ukraine où il écrit pour L’Express ou L’Obs.

Même expérience pour Théo Maneval qui était à Sciences Po TV durant sa 2A où il était en charge de l’émission Témoins de Campagne. Cette expérience lui a permis de rencontrer de nombreuses personnalités de la scène politique française. Pour lui, cette participation à un média sciencespiste a constitué un grand plus pour intégrer l’EDJ puisque son travail montrait qu’il avait déjà un projet bien abouti en tête tout en lui permettant d’obtenir des stages dans deux médias nationaux que sont RFO et L’Humanité. Sciences Po TV lui a aussi permis d’intégrer une école de journalisme aux États-Unis durant sa 3A : UNC Chapel Hill School of Journalism et de couvrir les élections américaines depuis la Caroline du Nord pour le site web de L’Humanité.

Théo Maneval dans l'émission de SciencesPo TV "Témoins de campagne"

Théo Maneval (à droite) dans l’émission de SciencesPo TV « Témoins de campagne »

Si de nombreux élèves de l’EDJ souhaitant devenir journalistes ont pris part aux médias étudiants, certains sont aussi parvenus à faire carrière dans le journalisme sans passer par la case EDJ. Nous pouvons citer Étienne Combier qui a écrit pour La Péniche pendant ses trois premières années à Sciences Po. Néanmoins, ayant été refusé à l’EDJ en master, il est parti en Asie centrale où il est devenu rédacteur en chef de Francekoul.com. Il a ensuite repassé les concours. Pour lui, « c’était quitte ou double : l’EDJ ou rien ». Il est donc aujourd’hui en deuxième année à l’ESJ Lille où il s’est spécialisé en multimédia. Il occupe aussi le poste de coordinateur éditorial maintenant pour Francekoul.com.

Louis Haushalter a, lui, passé un an à Sciences Po TV et est aujourd’hui journaliste politique web pour Europe 1. En revanche il n’a pas été admis à l’EDJ et a donc choisi un autre master : Affaires publiques. Preuve, selon lui, « que l’on peut (heureusement) devenir journaliste sans forcément passer par l’EDJ ! ».

 

Les responsables des médias sciencespistes s’éloignent généralement du journalisme

En interrogeant les anciens responsables ou participants aux médias sciencespistes, on se rend surtout compte du fait que peu d’entre eux ont effectué un master ou une carrière professionnelle touchant au journalisme. Par exemple, Florian Bezault, fondateur de La Péniche, est diplômé du master droit-éco de Sciences Po. Il a ensuite étudié à HEC où il a fait la majeure finance. Depuis début 2008, il travaille au siège d’AXA. En parallèle de ces fonctions, il donne des conférences pour le master Finance et Stratégie de Sciences Po.

Il explique ne pas s’être tourné vers du journalisme car cela ne l’intéressait pas. Pour lui, « la création de La Péniche ne répond pas à une envie de faire du journalisme mais au désir de créer un portail étudiant. » En outre, il ajoute que « les articles ne sont qu’une partie de La Péniche, elle comprend également des photos de soirée, le confoscope, et à l’époque le calendrier des événements associatifs et des sondages sur la vie étudiante. D’ailleurs, à mon époque, les photos de soirée et le confoscope avaient beaucoup plus de succès que les articles en terme de clics ».

Florian Bezault, fondateur de La Péniche, lors d'une conférence à Sciences Po le 28 janvier. Photographie : Louis Thiercelin

Florian Bezault, fondateur de La Péniche, lors d’une conférence à Sciences Po le 28 janvier. Photographie : Louis Thiercelin

Il en va de même pour les fondateurs de Sciences Po TV, Fatoumata et Benoît qui ont monté cette association à la fin de leur deuxième année après avoir dressé le constat que Sciences Po avait sa radio et son journal mais pas sa télé. D’ailleurs, Fatoumata avait pour projet en entrant à Sciences Po d’intégrer l’EDJ.

Mais l’expérience de sa troisième année et son stage dans une ambassade ont bouleversé ses projets et l’ont incité à se rediriger vers la fonction publique et le service de l’État. Après avoir travaillé en tant que chef de cabinet au sein de la mairie de Colombes, elle est aujourd’hui animatrice d’un dispositif d’aide à la création d’entreprise dans le 93. Benoît s’était lui aussi posé la question de travailler ou non dans le journalisme. Cependant, il a rapidement pris conscience que son expérience à Sciences Po TV lui apportait une « liberté sauvage » qu’il avait peur de perdre en intégrant une rédaction et en étant soumis à un rédacteur en chef. Il ajoute que sa participation à Sciences Po TV lui a permis de « découvrir le monde des médias de l’intérieur et de comprendre que ce n’était pas là [qu’il avait] envie de finir. »

Toutefois, cet engagement étudiant et la fondation de la télé de Sciences Po restent cruciaux dans la carrière de Fatoumata et Benoît. Pour ces deux amis, « cela nous a appris à monter un projet de A à Z : gérer la partie financement, se faire reconnaître, créer une marque, un concept, une ligne éditoriale de zéro. Et puis, cela nous a donné l’impression de faire quelque chose pour Sciences Po, d’être fiers de notre école. En plus, comme on avait le nom de Sciences Po dans le nôtre, l’administration nous avais prévenu que c’était dangereux et que cela imposait une certaine responsabilité. Ils voulaient qu’on fasse quelque chose de qualité et qui ne nuise pas à l’image de l’école. »

Adrien Bouillot, ancien président de La Péniche.

Adrien Bouillot, ancien président de La Péniche.

Au-delà des fondateurs des médias sciencespistes, ce schéma se répète bien souvent chez les responsables de ces associations ou même chez leurs membres. De la sorte, Adrien Bouillot, ancien président et rédacteur en chef de La Péniche, est aujourd’hui en École de Communication « comme une grande partie des anciens La Péniche » précise-t-il. Il explique ce choix d’orientation par le fait que cette expérience lui a apporté « une vision plus globale du fonctionnement de l’information que la simple production de contenu ».

Et c’est peut-être ce qui l’a poussé à faire l’EDC, cette intuition que s’il veut faire passer un message et avoir un impact, il doit avant tout savoir comment le mettre en forme. « Surtout en période de révolution complète de l’information par le numérique ! ». Mais il se défend de toute méprise de la fonction journalistique : « Ça ne veut pas dire que je ne crois pas au journalisme, c’est tout le contraire; mais à titre personnel je pense que j’avais envie d’une approche plus globale notamment du numérique. Et j’avais envie d’être un acteur du changement, pas juste un rapporteur ».

Profil encore plus atypique, Nicolas Davila, membre de Sciences Po TV depuis la 1A et aujourd’hui président de la télé de Sciences Po Paris, a été accepté à l’EDJ mais a quitté l’école une semaine après la rentrée pour se réorienter vers l’École de Communication. Ceci s’explique par l’expérience qu’il a acquise au long de sa scolarité à Sciences Po. En effet, c’est lui qui a créé la première émission régulière de Sciences Po TV.

Il a ensuite effectué un stage chez Canal à la fin de sa deuxième année. En 3A, bien qu’il ait choisi l’option séjour d’étude, il est parti à Los Angeles et a occupé, en parallèle de ses cours, le poste de correspondant pour la chaîne cryptée. Ce parcours riche lui a permis de se rendre compte qu’« [il ne se voyait] pas être journaliste, mais plus côté programmes ou production ».

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Nicolas Davila pendant le forum des municipales au printemps 2014Photographie : Amal Ibraymi

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Les étudiants de l’EDJ ne se sont souvent jamais engagés auparavant dans un média étudiant

Il y a aussi des étudiants qui ont intégré l’EDJ sans s’engager dans un média sciencespiste avant leur entrée en master, ou sans s’engager tout court. De la sorte, Laura Aronica, aujourd’hui en master 2 à l’EDJ, n’a jamais écrit à La Péniche et ce, selon elle, pour deux raisons. Tout d’abord parce qu’elle ne voyait pas ça comme un « passage obligé pour intégrer l’EDJ ». D’autre part, comme elle ne lisait que rarement la Péniche, « ça ne [lui] a même pas traversé l’esprit ». Néanmoins, elle confie que « avec le recul, cela n’aurait pas été une mauvaise idée ».

Laura n’est pas un cas isolé. Ainsi, Cyril Morin n’a-t-il « jamais eu envie d’y participer » bien que souhaitant devenir journaliste depuis la cinquième et sachant qu’il voulait intégrer l’EDJ dès son entrée à Sciences Po Paris. Autre explication pour Noé, aujourd’hui à l’EDJ, mais qui n’a jamais participé à un média du 27 ru Saint-Guillaume du fait qu’ « [il n’arrivait] pas à [s]’engager sur le long-terme dans une asso, avec la charge de travail qui s’alourdissait peu à peu ». Il a donc préféré tenir un blog politique qui lui laissait toute liberté de contenu et de fréquence de publication.

D’autres étudiants de l’EDJ, au contraire, souhaitaient intégrer les médias sciencespistes mais ont finalement abandonné cette idée et se sont formés par des expériences externes à l’école du 27 rue Saint-Guillaume. C’est le cas d’Augustin Lefebvre qui savait dès son entrée à Sciences Po qu’il voulait intégrer l’EDJ. C’est dans cette optique qu’il a tenté de rejoindre Sciences Po TV en première année. Malheureusement, le projet auquel il participait n’a pas abouti et « cela [l’]a refroidi ». Il s’est donc tourné vers des stages dans le journalisme pendant les vacances, sans jamais se « sentir obligé » de participer aux médias de Sciences Po. 

Elise Stern, de la même façon, ne s’est investie dans la radio de Sciences Po, Germaine., qu’après son entrée à l’EDJ. Elle a privilégié de la sorte des expériences extérieures à l’école et notamment un stage en Inde pour le site internet du magazine Tehelka. »

Lorraine Besse - Co-présidente, Responsable pôle trésorerie et partenariats de Germaine.

Lorraine Besse – Co-présidente, Responsable pôle trésorerie et partenariats de Germaine.

Si Sciences Po rime souvent avec journalisme, EDJ rime ainsi beaucoup moins avec médias sciencespistes. Toutefois, des passerelles sont en train de se créer, à l’image du projet que Lorraine Besse, coprésidente de Germaine. et étudiante à l’EDJ, a tenté de mettre en place. Son but est de permettre à des aspirants journalistes de s’entraîner à la radio au sein d’un atelier spécifique de la radio sciencespiste, et ce, sous la supervision d’un professeur du master.

Néanmoins, les liens directs entre EDJ et médias de Sciences Po restent rares, comme le regrette Elian Peltier, actuel vice-président de La Péniche : « c’est regrettable, mais les médias étudiants de sciences Po semblent peu intéresser l’Edj, à l’exception faite de Germaine cette année, qui a bénéficié d’un engagement de l’administration de l’Edj dont on ne peut que se réjouir. J’aimerais voir plus d’actions similaires, pour LaPeniche, pour ScpoTv, mais j’ai le sentiment que l’Edj raisonne beaucoup par rapport à ses étudiants de master, et n’essaie pas d’attirer les étudiants dès le collège universitaire. Or par définition, les trois medias de sciences Po s’adressent plus aux étudiants du collège universitaire qu’aux étudiants de master…»