Cinéma

LE MAG – Les vacances cinéphiles du Mag’

Vous les avez aimés en 2013? Les rédacteurs du pôle Cinéma reviennent en 2014, plus en forme que jamais. Au programme: une rétrospective des films que vous avez peut-être manqués (à tort ou à raison) pendant les vacances !

  

Longue agonie

YSL, de Jalil Lespert

Source : Allociné

Source : Allociné

C’était un projet ambitieux de retracer la vie de cet illustre couturier, amant, maniaco-dépressif, alcoolique drogué, génie. La première partie du film réussit à nous replonger dans cette atmosphère dansante et enfumée du Paris des années 60, où Yves fait connaissance avec Pierre Bergé et le succès. Dynamique, elle montre bien les liens qu’entretenait le créateur avec ses mannequins, ses amis (dont le très fringant Karl Lagerfeld) mais aussi sa fragilité et le soutien sans faille de son amant.

Toutefois, le film se recentre par la suite constamment sur sa liaison avec Pierre Bergé, leurs différentes aventures extraconjugales (pour les plus grands amateurs de tétons) et délaisse peu à peu l’artiste au profit de l’homosexuel rongé par ses démons. Difficile de vouloir représenter à l’écran toutes les facettes d’YSL, on aboutit donc à un mélange un peu indigeste où s’enchaînent défilés, lits agités, boîtes et dépression qui traîne en longueur. Le tableau de son existence est terriblement malheureux, torturé, à la recherche d’une finalité artistique insaisissable. La pluie parisienne à la sortie de la salle se fera un plaisir de vous achever. Heureusement, deux performances sauvent le film de cette possible descente aux enfers sans fin : Pierre Niney et Guillaume Gallienne formant le couple YSL/Pierre Bergé. Niney et Gallienne sont tout simplement fabuleux par leurs intonations et leurs postures plus vraies que nature. C’est surtout lorsqu’ils coexistent devant la caméra que le spectateur arrive à saisir l’essence de cet amour ineffable qui les unissait. Par un regard, on sait : c’est une passion folle qui dévore ces deux hommes  (comme dans la scène muette de la maison d’été de Pierre Bergé et Bernard Buffet). Bien plus qu’un film sur une vie marquée par les excès et le monde de la mode, c’est avant tout une belle histoire d’amour au masculin.

Alexandre Larroque-Suchorzewski

 

Good vibes

Don Jon, de Joseph Gordon-Levitt

Osé, rafraichissant, attachant, Don Jon rentre dans la lignée de ces petits films qui marquent et dont la magie repose sur la sensibilité et la sincérité du cinéaste. Le schéma représenté dans ce film est simple : un garçon rencontre une fille. Qu’est-ce qui différencie alors Don Jon des nombreuses comédies romantiques qui l’ont précédé ?

Source : Allociné

Source : Allociné

Eh bien d’abord, ce n’est pas une comédie romantique. Et c’est là que repose tout le propos de l’histoire. Ce cliché, ce schéma n’est qu’un prétexte pour interpeller le spectateur sur l’oppression dont sont victimes les femmes comme les hommes. Ingénieux dans sa mise en scène, Joseph Gordon-Levitt – dont c’est le premier long-métrage – développe des dizaines d’idées géniales. Avec ses dialogues hilarants et son imagerie cartoonesque, le film se transforme en un objet pop harmonieux à la thématique délicate. En questionnant les attentes que nous avons sur le sexe, les relations amoureuses, les autres, il nous interpelle sur l’influence des médias dans notre vie de tous les jours. Jon, l’archétype du macho italo-américain n’a que très peu d’intérêt, sa vision des relations entre hommes et femmes est très restreinte. Comme Barbara jouée par la brillante Scarlett Johansson, il ne fait pas la distinction entre réalité et fiction. Il vit dans un monde obsédé par l’image, complètement déshumanisés et peu amenés à l’émotion.

En réalité, Don Jon n’est pas une comédie, mais un film dramatique pétri de moments humoristiques. Rythmé par une sorte de violence psychologique, qui se manifeste par la répétition systématique de certaines situations, le film n’en est que plus électrisant. La routine, la boucle sans fin dans laquelle le personnage principal s’enferme est marquante parce qu’elle est effective non seulement pour  le personnage mais aussi pour le spectateur. Jamais l’impuissance qui caractérise le consommateur n’aura été si bien représentée. Maitrisé du début à la fin et jamais moralisateur, Don Jon reste un de ces films qui séduisent par leur beauté simple. En se jouant des codes du genre, Joseph Gordon Levitt signe un des meilleurs films sur les relations amoureuses et familiales… Sans prétention.

Maëva Saint-Albin

 

Faut-il réussir pour coucher?

À coup sûr, de Delphine de Vigan 

Emma [Laurence Arné] a tout pour elle : sortie de Sciences Po – après s’être permis le luxe de majorer sa promo –, elle a poursuivi des études prestigieuses, notamment un Double Master d’économie appliquée et autres diplômes plus sexy les uns que les autres. Célibataire épanouie, sportive et musicienne polymathe, elle vient même d’être embauchée dans un célèbre journal d’actualité économique. Ses diplômes lui valent une confiance absolue de la part de ses supérieurs… Mais aussi la méfiance de Tristan [Eric Elmosino], un reporter patenté qui voit d’un mauvais œil l’ambition de cette Miss 10/10.

Source : Allociné

Tout part en sucette lors d’un rendez-vous… torride chez son dentiste, par ailleurs un vrai coureur de jupons. Alors qu’elle cherche à le revoir, ce dernier prétexte ne pas avoir pris son pied pour mieux prendre ses jambes à son cou. Jusque là, rien de bien grave. Sauf que l’histoire se répète lors d’une nuit arrosée avec Tristan. Deux expériences, deux fois le même constat alarmant, Emma « baise comme une limace sous anesthésie générale ». Démoralisée mais pas désespérée, elle va alors se donner un nouvel objectif : transformer la chenille en papillon. Et pour devenir le meilleur coup de Paris, tous les coups sont permis. Manuels théoriques, rencontres avec des travailleurs du sexe (grâce aux connexions surprenantes de son patron de presse dans le milieu…), sexothérapie aux méthodes pour le moins musclées. Sans oublier les travaux pratiques avec le stagiaire du journal, Yann [Jérémy Lopez], immature sentimental qui murmure à l’oreille des photocopieuses.

Avec À coup sûr, l’auteure Delphine de Vigan signe un premier film à l’ambiance bon enfant, ficelé par des quiproquos savoureux et ponctué de scènes franchement cocasses (Valérie Bonneton sous hyper-aphrodisiaques, déjà culte). Les acteurs assument avec brio des seconds rôles plus ingrats les uns que les autres : Didier Bezace en patron vénal le jour/obsédé sexuel la nuit, François Morel en sexologue frappadingue, ou encore Jérémy Lopez, élément prometteur de la Comédie-Française réduit à jouer les adolescents attardés. Seul bémol, un certain manque de finesse, avec des gags à gros sabots et un scénario gentillet qui flirte trop souvent avec la caricature. Une comédie d’une naïveté un peu décevante de la part de l’écrivaine, mais qui reste drôlatique et attendrissante.

Jean-Christophe Spiliotis

 

Suite à un incident voyageur…

Fruitvale station, de Ryan Coogler

1er janvier 2009, au métro Fruitvale Station à San Francisco, Oscar Grant meurt abattu par un flic lors d’un contrôle qui dérape. Cette mort d’un jeune noir américain, maltraité par la police a été filmée par tout un métro, multi-relayée par internet et a choqué la communauté noire autant que le reste du pays. On le sait, le cinéma a toujours été friand de faits divers et c’est ici un événement aussi douloureux que récent que le jeune Ryan Coogler a choisi d’adapter dans ce film émouvant, jamais manichéen.

Source : Allociné

Source : Allociné

Produit par Forrest Whitaker et primé à Deauville, le film retrace donc les dernières heures du jeune Oscar, mort à 22 ans. Sa vie est un poil compliquée, il enchaîne les petits boulots pour retrouver une vie stable avec sa fille et sa copine, tentant de tourner le dos à sa jeunesse faite de trafic, de gangs et de séjours en prison. L’acteur Michael B. Jordan est un Oscar ambigu, avec des parts d’ombre béantes car il reste un jeune américain comme tant d’autres, paumé, en déprise avec le monde qui l’entoure. Coogler filme ses personnages comme d’autres ont filmé la mort d’Oscar avec leurs portables, au moyen d’une caméra à l’épaule, dynamique, baignant le tout dans une atmosphère grise et moribonde. Pourtant, Oscar est attachant et sa famille (on retrouve avec plaisir Octavia Spencer en madame Grant) semble heureuse.

Reste l’incompréhension. Le malaise que rend la dernière scène. Un matin de 1er janvier, ces dérapages qui semblent inévitables, les frictions entre gangs, les flics bas de plafond. Evidemment, le racisme est plus ou moins latent, étouffant le moment mais ce sont surtout les silences qui ressortent. Celui du flic quand Oscar et ses potes se défendent, celui des gens abasourdis dans le métro arrêté, celui enfin qui s’éternise après le claquement du coup de feu. On a ici un film sensible, à la fois social et sociologique, rendant magistralement compte de la société américaine et de ses impasses.

Hadrien Bouvier

 

Aux sombre héros de l’amer

All is Lost, de J. C. Chandor

Ce n’est pas tous les jours qu’on peut dire qu’on est allé voir Robert Redford au grand écran. Quelques années et quelques rides en plus, mais le voilà, tout grand tout beau dans All is Lost. Il joue peut être ici l’un de ses plus grands rôles: il n’est pas un homme, il est « Our man » (notre homme), quelqu’un qui souffre, qui se bat, qui s’essouffle, qui est tenté d’abandonner alors que tout semble perdu, quelqu’un comme chacun d’entre nous.

Car c’est bien ce que dépeint ce tableau très émouvant de J.C. Chandor; l’affrontement continu et traitre entre l’homme et la Nature.

Source : Allociné

La beauté et l’émotion qui émanent de ce film viennent en grande partie (mais on ne peut pas ignorer le jeu prenant de Redford) du choix que fit J. C. Chandor quant à sa bande son. Le réalisateur donne un aspect presque documentaire (impression traitre!) à son film, tout en prenant un grand risque, en ôtant à notre acteur la parole (à l’exception de quelques – rares! – jurons). Le seul son que l’on entend, c’est la musique lente et sourde qui nous rappelle le bruit du roulement des lourdes vagues sur la coque du bateau, le ballotant et le retournant. La musique ajoute au drame, mais le regard de Our man que suit le spectateur y joue un gros rôle: rien de plus prenant que cette scène, totalement muette, où l’on voit notre homme quitter définitivement son bateau en lambeaux pour un radeau de sauvetage. On ne voit pas l’expression de son visage, mais la vision déchirante de ce petit morceau de sa vie, de la notre, coulant à pic dans l’Océan Indien, suffit largement à nous identifier avec cet homme devant nous.

Une des grandes qualités, ou défauts – cela dépend de votre point de vue -, de ce film serait l’ambiguïté avec laquelle joue Chandor, du début à la fin; le film s’ouvre avec le seul discours de Redford, des excuses – à des proches surement – pour ses actes et de n’avoir pas été à la hauteur de leurs attentes. Il semble que pour notre homme, tout semble perdu, la raison-même peut être de cette ultime mise a l’épreuve. Alors que de nouveau tout semble perdu pour notre héros, voilà qu’il est sauvé de justesse. Il s’empare de la main tendue et le film se coupe.

Cette liberté que donne le réalisateur au spectateur fait partie du jeu, à chacun de juger si ça l’amuse!

Éléonore Pistolesi

 

On a échangé nos bébés

Tel père, tel fils, de Kore-eda Hirokazu

Une grande ville, une famille parfaite. Ryoata le père est architecte, il travaille sans relâche, pendant que la mère Midori s’occupe de leur fils. L’appartement ressemble à un hotel, et à la maison les règles sont claires : Keita le fils est aimé mais il doit avant tout apprendre à être indépendant. Ryoata est obsédé par la réussite professionnelle et s’irrite du manque d’ambition (à seulement 6 ans) de son fils.

Une petite ville de campagne, une famille heureuse. Ils ont trois enfants, et plus modestes, ils possèdent une petite entreprise familliale, peu d’argent. Le père Yukari est débrouillard, et les deux parents sont présents pour leurs enfants.

Leurs destins se croisent lorsqu’ils apprennent un jour que leurs enfants ont été échangés à la maternité. Et leurs vies basculent.

Source : Allociné

Source : Allociné

Kore-eda nous parle ici des sentiments maternels et paternels, et à travers ça nous dépeint un Japon contemporain. Il pose la question de l’éducation, nous montre l’importance de la compétition dans les plus hautes classes sociales, là où on pense qu’on a réussi sa vie. Ryoata a de l’argent, il peut payer la meilleure école à son fils. Mais Yukari offre lui beaucoup de son temps à ses enfants.

On pourrait penser que les sentiments ne sont pas assez montrés dans le film, que ça ne va pas assez loin. Pas de cri, de pleurs ou de crises d’angoisse comme on pourrait le voir dans un film européen ou américain. Pourtant, on comprend tout. Le réalisateur s’inspire du maître Ozu. Tout est dans la subtillité. Quelques images suffisent à transmettre les pensées du fils qui croit que son père ne l’aime plus ; quelques images, quelques paroles pour comprendre que ce dernier prend conscience de choses sur son fils et sur la vie en général. Kore-eda n’oublie pas le sentiment maternel, nous parle de la culpabilité que ressent Midori et du plus grand besoin d’échange avec l’autre famille.

Finalement, on ne sait pas vraiment quelle est la bonne solution concernant les enfants. Mais sans juger, en posant les images, Kore-eda nous parle plutôt d’une leçon de vie.

Cécile Lienhard

Categories: Cinéma, Le Mag'

Tagged as: , ,