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Lis Tes Ratures, ou comment briller en société avec Zola

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Vous êtes convié à un dîner mondain chez des amis germanopratins. Installé, vous réalisez que les convives parlent fort et s’invectivent, disputant le bout de gras, ainsi que le prochain Goncourt. Anxieux que vous êtes de faire bonne figure, vous ne parvenez malheureusement pas à en placer une, vos maigres souvenirs du dernier Stendhal étant anéantis par les cent cinquante pages de droit ouzbek que vous avez ingurgitées la veille, entre autres réjouissances. L’angoisse de la discussion blanche ?

Cette semaine, le Magazine de la Péniche vous propose un classique, et pas des           moindres : L’Assommoir, d’Emile Zola. Prêts ?

 

  • L'Assommoir, d’Emile Zola (1876)

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Appel à l’aide : votre petit frère, en Seconde, doit lire L’Assommoir, d’Emile Zola ! Ni une, ni deux : dans un élan de bravoure – et accessoirement pour briller en société – vous décidez de vous attaquer à ce pavé monstrueux de la littérature. Après tout, vous avez assez de recul pour apprécier le style de Zola… non ? D’autant que vous avez – plus ou moins – suivi un semestre d’Histoire du XIXe siècle… C’est décidé, vous partez à l’assaut de L’Assommoir.

Tout d’abord, évitez les blagues de collège du style « L’Assommoir, c’est plutôt assommant ». Ce n’est pas seulement, comme l’indique la quatrième de couverture, un livre qui montre « la tragédie d’une jeune femme qui sombre peu à peu dans l’alcoolisme ». Ce n’est pas seulement un des plus gros succès littéraires du XIXe siècle. Ce livre, comme le clame Emile Zola, c’est « une oeuvre de vérité, le premier roman sur le peuple, qui ne mente pas et qui ait l’odeur du peuple. »

Après le succès du réalisme, Zola incarne l’essence du naturalisme. L’auteur a soif d’expérimentation : il veut démontrer que le destin social est affaire d’hérédité. Zola s’intéresse alors de près à l’animalité des hommes, et à l’hystérie, phénomène d’étude en vogue depuis la sortie du roman Germinie Lacerteux (1865) des frères Goncourt. L’Assommoir, c’est aussi le livre d’une époque : celle de l’industrialisation et du progrès technique. Ce roman s’inscrit dans la série des Rougon-Macquart, oeuvre d’une vingtaine de romans en phase de germination.

Comment résumeriez-vous donc L’Assommoir à votre petit frère, maintenant que son devoir sur table approche à grands pas ?

Gervaise Macquart (Eugénie Nau) dans L'Assommoir d'A. Capellani (1909)

Gervaise Macquart (Eugénie Nau) dans L’Assommoir d’Albert Capellani (1909)

L’histoire débute par le point de vue de Gervaise, une jeune femme, qui soupire à la fenêtre d’une chambre miteuse de l’hôtel Boncoeur, à Paris. À vingt-deux ans tout juste, Gervaise est déjà mère de deux enfants, Claude et Étienne. Son homme, Lantier, est un coureur de jupons ; il ne tardera pas à quitter Gervaise et les enfants, puisqu’aucun lien de mariage ne le retient ! Ça y est ; autour de la table familiale, à l’heure du repas, même vos parents vous écoutent pieusement. Vous décrivez l’attitude noble de Gervaise, qui subit les coups durs de la vie, mais qui jamais n’abandonne. Sacré mâtin, c’est une battante ! Elle s’emploie corps et âme au travail de blanchisseuse. Les hommes ? Plus jamais ! « Mon idéal, ce serait de travailler tranquille, de manger toujours du pain, d’avoir un trou un peu propre pour dormir, vous savez, un lit, une table et deux chaises, pas davantage… Ah ! je voudrais aussi élever mes enfants, en faire de bons sujets, si c’était possible… Il y a encore un idéal, ce serait de ne pas être battue. » Et pourtant… Gervaise se laisse charmer par Coupeau, le zingueur des toits de Paris.

Votre repas familial avance, vous passez les détails, en expliquant que Gervaise et Coupeau, après leur mariage, font tout pour s’en sortir. Ils donnent naissance à une fille, Nana, et réussissent même à épargner à la banque, sou par sou. A mesure que gonflent les économies du foyer, Gervaise s’imagine déjà patronne de sa propre blanchisserie. Et là, c’est le drame.

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Votre auditoire retient son souffle. Quoi, quoi donc ? C’est Coupeau, murmurez-vous. Il a eu un accident. Il est tombé d’un toit, en travaillant. Non, non, il n’est pas mort. Mais les rêves de Gervaise volent en éclat, fracassés par la jambe démolie d’un mari reclus à la maison, et par la perte d’un salaire. Les économies sont grignotées par la convalescence de Coupeau. Mais Gervaise fait front, et redouble d’efforts. Pourtant, c’est le début de la fin. La jeune femme se retrouve engluée dans les déboires de son mari, qui, même guéri, devient un être aigri, agacé par la vie. Sa présence sur les toits de Paris est supplantée par sa fréquentation des bars et des marchands de vin. Petit à petit, l’eau-de-vie prend le dessus sur le vin, boisson des honnêtes gaillards. Gervaise, qui a réussi à monter sa propre blanchisserie, subit son époux, sa paresse, et son ivrognerie. La prospérité du foyer ne dure pas. Un drame n’arrivant jamais seul, Lantier s’immisce de nouveau dans la vie de Gervaise, et détruit son entreprise. Retour à la case départ : faillite, appartement miteux, mari violent et buveur, le tout couronné par le départ de Nana pour un vieux bellâtre.

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Ravageant d’abord Coupeau, l’alcool finit par s’attaquer à Gervaise, lasse de ses problèmes, lasse de ses espoirs, et lasse de sa misère. La vie de Gervaise n’avait certes pas bien commencé, mais l’espoir, un espoir brillant, la tenaillait. Comme elle, vous pensiez que sa volonté et son abnégation finiraient par payer. Mais non. Le poids de son entourage et de la société ont eu fatalement raison d’elle.

Un silence solennel règne maintenant autour de la table familiale. Vous lâchez gravement vos derniers mots : L’Assommoir, c’est « de la morale en action ».

Vous rappelez toutefois à votre famille que Zola croit sincèrement en l’amélioration de la société. Son roman est « expérimental » : il a un but pédagogique, social, et même humaniste. Il sait de quoi il parle, lui qui est arrivé à Paris pour vivre dans la pauvreté. C’est son expérience personnelle de la société et de l’influence – destructrice ? – des faubourgs qu’il met en scène dans L’Assommoir. Il s’attache à dépeindre fidèlement le monde ouvrier, détaillant les boutiques des marchands de vin, les conditions de travail des blanchisseuses, les zingueurs de Paris, les ateliers des forgerons, les commerces… En ce sens, Zola étaye ses métaphores par le vocabulaire ouvrier. « Sacré mâtin », « bégueules », « roussin », « grelot », « cheulards », « pochards »… Une occasion unique pour mon frère d’enrichir son vocabulaire ! Maintenant, c’est lui qui raconte que ce portrait très critique de la société du XIXe siècle a fait scandale. Savez-vous, nous demande-t-il d’un air triomphal, que même Victor Hugo s’est insurgé contre le travail de Zola ? Il nous rapporte ses propos par coeur : « Oui, elles existent, ces plaies, elles saignent, elles purulent ; ce n’est pas une raison suffisante pour les donner en spectacle. »

Et en effet, Zola nous guide à travers les étapes de la Morale décadente. Méthodologiquement, il conduit Gervaise où son destin l’a assignée : la misère et l’alcoolisme.

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Clara Duchalet.

  • Frenchybutchic

    Votre 3ème photo n’est pas celle d’Eugénie Nau qu’on a pu voir dans « l’Assommoir » d’Albert Capellani (1908).
    Il s’agit de Maria Schell dans « Gervaise » de René Clément (1956).
    Cordialement.