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LE MAG – Mark Knopfler et Sufjan Stevens à l’honneur ce mois-ci

La sieste d’un vieux papy du Rock’n’Roll

Mark Knopfler est de retour pour un nouvel album, sorti en mars 2015, après les succès de « Get Lucky » (2009) et « Privateering » (2012). A chaque nouvel album, on attend beaucoup de l’ancien guitariste de Dire Straits, véritable magicien mélodique quand il a une guitare « Stratocaster » entre les mains. Loin de s’arrêter au Rock’n’Roll de ses débuts, Knopfler a considérablement élargi sa palette musicale, allant jusqu’à remonter à ses racines celtiques, savamment mélangées au blues et à la country qu’il apprécie tant. Pour cet album, « Tracker », la mélodie est là, les diverses influences musicales sont plus que présentes,  l’ensemble est tamisé. Un peu trop tamisé même…

MK_Tracker

Mark Knopfler n’a pas perdu son jeu de guitare. Incroyablement mélodieux, très bluesy, avec un son très chaud, presque feutré, le guitariste joue dans ses cordes. On ne peut qu’apprécier cette patte musicale qui a fait sa renommée. Knopfler met donc sa guitare au service d’une très large palette de styles. Des influences celtiques, au blues, en passant par la country et des touches de jazz, l’album paraît très équilibré, l’ensemble est très agréable à l’oreille. Les talents de Knopfler dans la composition en font un véritable songwriter. Même si aucune chanson ne sort véritablement du lot, toutes sont très bien écrites et interprétées, tantôt mélancoliques, souvent calmes et apaisantes.

mark Knopfler

La seule tâche d’ombre de cet album est légère mais se fait sentir. L’unique touche de Rock’n’Roll, le titre « Beryl », vague héritage de ses années avec Dire Straits, est timide. Mark Knopfler semble en fait avoir attrapé le syndrome de certains guitar heroes qui, sans avoir perdu une once de leur talent d’antan, ne composent et n’enregistrent plus que des albums pépères, sans risques. Certes, l’écoute laisse à l’oreille une belle impression d’un artiste qui se fait plaisir en jonglant avec ses influences, mais pourquoi se borner à produire des albums trop intimistes? Mark Knopfler est capable de nous envoyer au 7ème ciel rien qu’avec ses doigts et sa guitare, dommage que « Tracker » nous oblige à nous contenter d’une petite sieste réconfortante.

Hubert Massoni
 

Confession intime, folk épuré et touchant : le dernier album de Sufjan Stevens

Dix ans après son chef-d’œuvre Illinois, le multi-instrumentiste Sufjan Stevens regagne ses studios de Brooklyn et de l’Oregon pour polir son dernier bijou en date : l’album « Carrie & Lowell » (Asthmatic Kitty Records), que l’on attendait impatiemment.

Album Sufjan Stevens

Le dernier album de Sufjan Stevens « Carrie & Lowell » porte le nom de sa mère et de son beau-père, Lowell. L’album est illustré avec des photos de famille.

Génie musical à la voix d’ange, Sufjan s’engouffre pour son septième album studio dans les contrées mélancoliques du cercle familial. Paysages de son enfance dans l’Oregon, événements marquants, introspections décrites pour l’auditeur …

Aujourd’hui âgé de 39 ans, Sufjan Stevens multiplie les anecdotes personnelles et invite à surfer sur un océan de lieux, de personnages, de références allant de la mythologie à la Bible, qui jalonnent ses paroles-poèmes. On ne peut que saluer le brio d’un artiste qui est l’un des plus talentueux de ces dernières années, avec un folk aérien conciliant guitares acoustiques épurées et subtils échos de pianos. Sur cet album, Sufjan range les instruments bariolés, les orchestres, les effets sonores complexes pour composer une musique folk douce et plus intime, dépourvue d’artifices musicaux.

 

Adepte des albums concepts après Michigan (2003) et Illinois (2005) entièrement consacrés aux deux États américains, Sufjan Stevens honore dans ses dernières compositions la mémoire de ses proches. Plus précisément, sa mère Carrie – décédée d’un cancer il y a trois ans – et son beau-père Lowell, qui l’aide encore à construire son label Asthmatic Kitty Records, sont l’objet de ses ballades bouleversantes.

Le poète torturé et solitaire se plonge dans une enfance assombrie par la dépression et l’alcoolisme de sa mère et les conséquences désastreuses de ses comportements bipolaires et psychotiques. Sur « Should Have Known Better », le songwriter regrette le retrait progressif de sa mère Carrie lié à sa dépendance à l’alcool et aux drogues. Des souvenirs enfin extériorisés et mis en musique grâce à des textes profonds et sincères : la terrible et glaciale « 4th of July » retrace les derniers instants de sa mère Carrie avec laquelle il échange malgré tout de doux mots enfantins, alors qu’elle est recouverte de son linceul.

Bien que les derniers titres soient moins convaincants, « Carrie & Lowell » demeure incroyablement personnel et brosse les souvenirs banals mais ô combien universels d’une saga familiale. Il donne envie à ceux qui ne connaissent que partiellement le travail de Sufjan Stevens de venir se délecter de son œuvre prolifique.

 

Sufjan Stevens à Brooklyn (Crédit Photo : Emmanuel Afolabi)

Sufjan Stevens à Brooklyn (Crédit Photo : Emmanuel Afolabi)

À écouter dans la plus complète solitude (un placard plongé dans le noir fera l’affaire), sans oublier de pleurer de temps en temps. Dans une interview donnée au magazine Pitchfork, Sufjan souhaite rappeler qu’il n’est pas une victime et ne veut pas s’attirer une quelconque sympathie de la part de ses auditeurs. Tout ça dans la joie et la bonne humeur.

Nicolas Braud