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Midterms 2018 : le scrutin vu par les Américains de Sciences Po

Nomination à la Cour Suprême du juge Brett Kavanaugh accusé de viol, accueil répressif attendu pour les migrants Honduriens à la frontière, colis piégés adressés à des personnalités anti-Trump… Les midterms se déroulent dans une actualité politique périlleuse mais risquent bel et bien de redéfinir la politique américaine pour bien des années à venir.

En ce jour de vote, le moment est venu de se lancer dans un décryptage des enjeux des élections législatives à travers le regard des Américains de Sciences Po. Nous avons pour cela collecté l’avis d’étudiants du programme franco-américain de la George Washington University !

Victoire attendue des Démocrates à la Chambre… et peu de chances pour le Sénat

Les midterms se composent de l’élection des 435 membres de la Chambre des Représentants, du renouvellement d’un tiers des sièges du Sénat, composé d’un total de 100 sénateurs, et de nombreuses élections gouvernementales et des législatures étatiques.

Historiquement, les Midterms sont des élections à haut risque pour le parti du Président. En effet, depuis 1945 seules deux fois le parti présidentiel a gagné des sièges à la chambre lors des Midterms, et dans des circonstances exceptionnelles: en 1998 en plein débat sur l’Impeachment de Bill Clinton, et en 2002, un an après les attentats du 11 septembre 2001. Cette année, la tendance semble se maintenir, car d’après Five Thirty Eight, les démocrates ont un 85% de chances d’obtenir la majorité à la Chambre, c’est à dire de gagner au moins 23 sièges des Républicains.

Pourtant, l’élection sénatoriale de cette année présente une perspective sombre pour les démocrates. Comme le souligne Harry, étudiant au programme de la G.W University:  “la carte du Sénat de cette année est horrible pour les démocrates”. Sur les 35 sièges à renouveler (33 élections sénatoriales prévues et 2 élections partielles), 26 sont actuellement détenus par les démocrates et seuls 9 par les républicains. Malgré une majorité délicate des Républicains au Sénat (51 sénateurs sur 100), ils ont une probabilité de 85% de maintenir leur majorité, car ils ont très peu de sièges à défendre et car la plupart de sièges en jeu ont voté pour Trump en 2016.

Les étudiants sont partagés quant à leurs choix électoraux : tandis que Harry annonce voter pour des démocrates cette année, Lynda* déclare avoir voté “pour des candidats des deux partis” car elle vote “en fonction de ce que les personnes représentent” et soutient qu’être “un défenseur à outrance d’un même parti est ridicule”.

Des midterms qui mobilisent par rapport aux précédents

Les étudiants ont également souligné l’importance de ces élections. Lynda et Harry déclarent avoir déjà voté, et ce dernier souligne “qu’il y a très peu d’excuses pour les étudiants en échange” à propos du vote, car le système d’inscription est très facile dans leur cas.

Tous les trois ont précisé que leurs familles ont l’habitude de voter lors des midterms. Il s’agit là d’une exception, car les Américains tendent à se désengager fortement lors de ces élections, avec des taux de participation en fort recul depuis des années (en dessous de 50%). Ce constat fait réagir les étudiants: Lynda affirme que “tout le monde vote seulement lors des élections présidentielles, mais ils ne se rendent pas compte que lors des Midterms on élit la plupart de nos élus”, fédéraux, et surtout étatiques.

Ces élections se présentent dans un climat de polarisation partisane de plus en plus marquée. Le président Trump motive non seulement ses admirateurs et ses détracteurs, mais son attitude clivante pousse aussi les électeurs plus modérés à choisir un camp. Tous les étudiants ont relevé le climat polarisé dans le pays “depuis l’essor de Donald Trump”, d’après les mots de Harry.

Ce phénomène s’annonce déterminant pour la participation électorale. Une participation record est prévue cette année, par rapport aux midterms précédents, et cette hausse de participation est spécialement marquée chez les jeunes, d’après un sondage de l’Institute of Politics d’Harvard. Il s’agit du groupe qui s’était désintéressé le plus des élections de mi-mandat, et les jeunes semblent rattraper les taux de participation des générations antérieures… ce qui joue en faveur des Démocrates.

Gerrymandering et nombre de candidates record

En plus d’une forte participation prévue, ces midterms sont déterminants pour la future carte électorale, le fameux “gerrymandering” dont tous les premières années ont entendu parler. Tous les 10 ans, la Constitution impose un recensement pour déterminer le nombre de représentants par Etat. Ainsi, le recensement implique un redécoupage des circonscriptions, mais il y a un problème: c’est la législature de l’Etat fédéré qui vote le redécoupage et le gouverneur qui l’approuve. Or, en 2010, lorsque les républicains ont gagné de nombreuses législatures des Etats et des postes de gouverneur, ils ont recouru systématiquement au gerrymandering pour maintenir le contrôle des différentes chambres. Les démocrates, en vue de pouvoir influencer dans le redécoupage qui aura lieu après 2020, nécessitent de récupérer certains postes de gouverneur, pour avoir ainsi un droit de veto sur le découpage électoral dans ces Etats. Ce phénomène est spécialement marqué dans l’Ohio, au Michigan et au Wisconsin, dont les élections gouvernementales ont lieu ce mardi.

Autre spécificité de la course électorale, le nombre de femmes candidates atteint un point historique. 400 femmes concourent en tout, dont 257 pour le Congrès. Comme attendu, 3 fois plus de prétendantes féminines se rangent du côté démocrate. Les campagnes sont très axées sur le mouvement #Metoo, le tout accentué par la nomination controversée de Kavanaugh.

Tensions des élections

Quels grands débats pour les midterms ? Rien d’étonnant à constater que ceux-ci sont davantage un plébiscite envers Trump qu’un choix pour la personnalité d’un candidat. 3 thèmes relèvent la discussion: le Second Amendement de la Constitution, avec une actualité toujours marquée par les fusillades -dernière en date, celle de Pittsburgh. Lynda y voit aussi “la question du changement climatique et de la position des Etats pour fixer des standards”’. Autre tension, celle du droit des femmes, de la question de l’avortement à celle de l’égalité des salaires. Le “gender gap” de ces midterms est à cet égard parlant: CNN estime que deux tiers des femmes qui iront voter soutiennent les libéraux. Trump axe quant à lui sa campagne sur le thème de l’immigration, avec la chaîne Fox News passant en boucle l’image de la caravane de Honduriens sur le chemin des Etats-Unis.

Focus sur les États

Les élections sénatoriales s’annoncent très serrées, et une dizaine d’Etats va déterminer si les républicains réussiront à élargir leur majorité ou si au contraire les démocrates pourront obtenir la majorité.

Quelques élections méritent une attention particulière. D’un côté, au Missouri, un Etat devenu de plus en plus conservateur ces dernières années, la démocrate Claire McCaskill, sénatrice depuis 2006, fait face au républicain Josh Hawley, procureur général de l’Etat. McCaskill est une démocrate modérée qui vote une fois sur deux pour les projets de Trump. Pourtant, malgré cette réputation, les sondages montrent Hawley légèrement en tête, mais le résultat reste incertain.

De l’autre côté, au Texas, le républicain Ted Cruz, sénateur depuis 2012, se trouve à la surprise générale menacé par le candidat démocrate Beto O’Rourke. Cruz, qui représente le Tea Party, l’aile la plus à droite du Parti Républicain, devance de quelques points son concurrent. Ce dernier mène une campagne ouvertement populiste dans un Etat qui, du fait de l’immigration d’Amérique latine, est de moins en moins républicain. Trump a gagné en 2016 au Texas de 9 points, alors que Mitt Romney avait gagné de 16 points en 2012.

Quant à la chambre, quelques élections retiennent l’attention. En Pennsylvanie, la Cour Suprême de l’Etat a rejeté la carte électorale à cause de Gerrymandering excessif de la part des républicains, et a imposé un nouveau découpage électoral qui pourrait rapporter aux démocrates jusqu’à 4 sièges supplémentaires. En Californie, l’impopularité record de Trump pourrait permettre aux démocrates de remporter jusqu’à 7 sièges supplémentaires, même dans des zones historiquement conservatrices, comme le comté d’Orange, remporté par Hillary Clinton en 2016 et qui n’avait pas voté démocrate… depuis 1936.

2 ans de blocage à venir ?

Les midterms sont cruciales pour les Démocrates comme les Républicains. Si les premiers décrochent une majorité à la Chambre des Représentants, l’agenda législatif de Trump sera tout à fait bloqué. Le projet de l’abrogation de l’Obamacare sera très probablement enterré, tandis que la majorité pourra bloquer les votes du budget. De même, les nominations par Trump seront systématiquement contestées. Comme le dit Harry: “Le contrôle de la Chambre est critique pour le président Trump car une Chambre à majorité démocrate pourrait mener un impeachment bien plus probablement qu’une Chambre à majorité républicaine”.

Une victoire des Démocrates à la Chambre – voire au Sénat – ouvrirait la voie pour les présidentielles, de 2020 puisque dans ce cas, le camp de gauche pourrait utiliser tous les pouvoirs des commissions vis-à-vis des affaires et ainsi miner l’administration Trump à petit feu.

Lynda conclut ainsi : “Quel que soit le résultat des midterms, on va entendre les candidats annoncer leur participation aux présidentielles après les élections”.

Aude Dejaifve et Jon Urtiega Erneta

* Le nom de Lynda a été modifié