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Le Mag’ : Paris est à nous, une œuvre capitale ?

Anna ( Noémie Schmidt ) déambule dans un Paris qui devient « le miroir de sa détresse ».

C’est l’histoire d’un rêve devenu réalité. Mieux : l’histoire d’un rêve devenu révolution. Un film né de la volonté d’une bande de copains de mettre en pratique ce conseil du sage philosophe Orelsan : « Si tu veux faire des films, t’as juste besoin d’un truc qui filme ». Ici, le « truc qui filme » est une caméra Black Magic Pocket, à peine plus volumineuse qu’un appareil photo. Les acteurs se comptent sur les doigts d’une seule main, et le budget est aussi minimaliste que le casting : 4000 euros initiaux auxquels il faut ajouter les 90 000 euros récoltés sur la plateforme de financement participatif Kickstarter. Une broutille, si on met cette somme en perspective avec les 17 millions de dollars américains sur lesquels put s’appuyer Woody Allen pour composer son ode personnelle à la Ville-Lumière, Midnight in Paris. Et pourtant. De ces moyens limités est né un long-métrage, Paris est à Nous.

Ce film peut être qualifié de révolutionnaire pour diverses raisons. D’abord, parce qu’il s’est affranchi de toutes les règles traditionnelles en matière de tournage. L’essentiel des scènes ont été filmées sans autorisation préalable. La réalisation de l’œuvre fut guidée par la spontanéité, voire l’urgence de « capturer l’effervescence des événements ». À sa manière, Paris est à Nous raconte la chaotique histoire récente de la capitale. Certaines scènes du film prennent ainsi place lors des manifestations contre la loi El Khomri en 2016, et d’autres sont issues du rassemblement en hommage à Johnny Hallyday fin 2017.

L’unicité de Paris est à Nous réside également dans le fait que ses acteurs sont quasi-inconnus du grand public et, surtout, que le diffuseur final de l’œuvre n’est autre que Netflix, le géant californien que l’on ne présente plus tant son « tou doum » est devenu l’emblème d’une génération de néo-cinéphiles. Un choix qui peut prêter à controverse, mais qui, à en croire Laurent Rochette, producteur de Paris est à Nous, est pleinement justifié : « Nous, on a construit notre cinéphilie sur Internet. On est la première génération à avoir fait ça. (…) Il nous a semblé important de donner accès au film à des gens qui sont sur ces plateformes. (…) On se dit : ‘ Allons les chercher là où ils sont ‘. »

Le 22 février dernier, après trois ans et demi de tournage, Paris est à Nous était révélé au grand public. Comme un symbole, l’œuvre qui se veut en rupture avec les codes du cinéma conventionnel est sortie sur Netflix le jour de la très célèbre et très select cérémonie des Césars. Ma curiosité ayant été attisée par les nombreux articles et reportages sur cet objet cinématographique original, je me lançai dans un visionnage dont voici un bilan « à chaud ».

Le Théâtre des Bouffes du Nord est le théâtre ( oui ) d’une séquence hors du réel.

Qu’on se le dise : ce film est beau. Il est beau comme un ciel pastel au-dessus de Montmartre, comme une foule silencieuse qui descend les Champs-Élysées, comme un avion qui s’envole dans le ciel de Roissy. Autant d’instants de grâce sublimés par une réalisation méticuleuse. On ne peut que saluer la prouesse que représente la création d’une œuvre aussi aboutie sur le plan esthétique, a fortiori lorsque l’on connaît la modicité du matériel utilisé. Un amoureux de Paris peut difficilement rester insensible face à un film qui s’apparente parfois à une longue promenade entrecoupée d’enivrants plans-séquence sous les arcades de la rue de Rivoli ou dans les ruelles du dix-huitième, voire de scènes à la limite du réel, à l’instar de cette course effrénée de l’héroïne au fond d’un canal Saint-Martin vidé de ses eaux ou des passages oniriques au Théâtre des Bouffes du Nord, loué pour l’occasion.

Au-delà du scénario que j’évoquerai ensuite, il apparaît que la volonté première de Paris est à Nous soit de montrer Paris. Un Paris printanier, romantique, euphorique, mais aussi un Paris plus sombre, plus troublé. Un Paris fait de marches blanches, de colonnes de CRS et de sirènes d’ambulance. Une ville meurtrie par les attentats dont elle fut le théâtre. Tel est le pari d’Élisabeth Vogler, réalisatrice de Paris est à Nous : montrer Paris sous toutes ses facettes. À l’arrivée, cela donne un résultat doux-amer où le tragique semble l’emporter sur la magie. « Les plus désespérés sont les chants les plus beaux » me direz-vous. Soit. Mais comment expliquer, dans ce cas, le titre initial de l’œuvre, « Paris est une fête » ?

Paris est à Nous n’est pas un film optimiste. Son synopsis s’articule autour de la relation tourmentée unissant Anna ( Noémie Schmidt ) et Greg ( Grégoire Isvarine ). Passée l’ébouriffante séquence introductive, la romance fait rapidement place au concerto de violons désaccordés. Rien ne va plus entre les tourtereaux, incapables de se comprendre ; Greg campe le rôle de l’intranquille utopiste, révolté face à la placidité enamourée d’une Anna qui mesure chaque jour un peu plus la distance la séparant de son compagnon. Greg veut partir, Anna veut rester, Anna a changé, Greg aussi, et c’est le drame. À l’inverse de la production et de la réalisation, le scénario n’a rien de spécialement novateur. À croire qu’il n’était qu’un élément secondaire de cette œuvre qui, au départ, n’en comportait d’ailleurs même pas. Ici réside – selon moi – la faiblesse de Paris est à Nous. Faute d’avoir une véritable histoire à raconter, le film se perd dans des dialogues convenus et dans un étrange jeu de balancier entre étreintes passionnées et disputes virulentes.

Un long « je t’aime, moi non plus » orchestré par un duo composé d’un Grégoire Isvarine souvent caricatural et d’une Noémie Schmidt qui, étonnamment, fait passer davantage d’émotions par le silence que par la parole. De fait, il est difficile de s’identifier aux protagonistes, tant leurs motivations sous-jacentes nous échappent. C’est paradoxal, dans la mesure où l’intention assumée des créateurs de Paris est à Nous était de se placer à la hauteur du spectateur. L’accident d’avion auquel Anna échappe de justesse ne donne que peu de relief à cette intrigue ordinaire. En définitive, au-delà du tandem précédemment cité, c’est bien la ville de Paris qui est la principale héroïne de ce film à sa gloire.

Ce n’est pas un mal en soi, bien sûr. Seulement, pour apprécier Paris est à Nous, il faut à mon sens en oublier la trame narrative pour se focaliser sur le son et l’image. Ce sont ces deux aspects qui valent le voyage. Entre une bande-son lunaire composée par Laurent Garnier et des séquences envoûtantes où la lumière colore les visages et les artères de la capitale, Paris est à Nous se contemple autant qu’il se regarde. Paris est-il une fête, sous l’œil d’Élisabeth Vogler et de son équipe ? Sans doute pas. Convenons plutôt que la ville qui « tangue mais ne coule pas » ressemble à un poème. Un poème grandiose et tragique. Voici, finalement, la force de l’œuvre : avoir su porter à l’écran ce « quelque chose d’électrique dans l’air ».

Pierre-Alexandre Bigel

Et pour en savoir plus, voici le trailer de Paris est à Nous :

https://www.youtube.com/watch?v=jdBTC8YgVEM