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Sciences poètes en résistance, la liberté au bout du vers

Un article de Albane Miressou-Got et Valentine Fantino

 

Les participants du projet «Poètes en résistance, la liberté au bout du vers» ont offert aux sciencespistes une heure et demie de poésie émouvante dans un après-midi de fin d’été. Ils ont admirablement joué leur rôle de lecteur, de poète et de chœur. Le jardin, lieu de passage effréné des sciences pistes, spot idéal pour la pause déjeuner, s’est métamorphosé. Il est devenu un havre de paix propice à la transmission d’émotions lyriques.

Les jeunes comédiens se sont présentés habillés de couleurs aussi variées que leurs poèmes. Les uns après les autres, sous la fraîcheur des arbres et les touches claires du soleil, ils nous ont composé un porte d’entrée dans le monde des images et des rêves, des sons et des mots. Au fil de simples mots combinés, nous avons entendu la douce mélodie de la pensée, même de la plus triste.

Le but de cette manifestation annuelle est de créer une bulle lyrique incitant les sciences pistes à se sentir citoyens du monde prêts à résister à toutes agressions physiques, morales ou intellectuelles qui surgissent au quotidien. Mais le poète a-t-il sa place dans ces combats ? Avec la plume comme seule arme, il est capable de ravages insoupçonnables.

L’initiative de cet événement revient au Bureau des Arts de Sciences Po avec la collaboration du Printemps des Poètes et la compagnie de théâtre Rhinocéros de Sciences Po. Le groupe de travail formé par des volontaires est encadré par une cantatrice, Elsa Maurus, et un comédien, Stanislas Roquette.

La  représentation s’est déroulée en deux parties qui se sont complétées et ont permis d’élargir notre champ de vision à travers les «verres» du lyrisme : aux œuvres des poètes de la Résistance Française ont suivi les vers de Poètes du monde.

 

«On est si nombreux à se croire si peu nombreux.» : Une poésie qui réveille les cœurs à  l’unisson. 

Le chœur accueille le public par un champs Résistant italien Crédits : Ulysse Bellier

Le chœur accueille le public par un champs Résistant italien (Crédits: Ulysse Bellier)

Et c’est à l’unisson que les artistes ont accueilli leur public avec un chant de Résistant italien, «Bella Ciao». Ancré dans le folklore italien comme chant de rassemblement et de mémoire, il adopte une dimension plus universelle avec l’enthousiasme des jeunes. La force dégagée par ces sciencespistes a annoncé un moment intense.

Au regard de Frédéric Mion, les pauses poétiques sont essentielles à Sciences Po. La créativité et l’énergie du lyrisme sont complémentaires à l’apprentissage des sciences sociales. Elles incitent à décaler les perspectives afin de voir le monde sous un angle nouveau. Cela ne pourrait que renouveler la manière d’appréhender les problématiques et éliminer les humeurs maussades immobilistes. Il ne se garde pas de citer Jean-Pierre Siméon, assis tout près de la scène parmi l’auditoire. «La poésie sauvera le monde».

Elle transforme les regards, leur donne la paire de lunettes dont le poète a décidé. Elle révèle les mots et leurs sens. Elle est  un moyen de de résistance, dont l’essence reste la pensée.

Frédéric Mion a aussi pris le temps de rappeler le rôle des ateliers artistiques dispensés à Sciences Po, qui n’est finalement autre que de décaler le regard et développer l’imaginaire dans un nouveau champ de connaissances.

Frédéric Mion face aux Sciences Pistes dans le jardin du 27 (Crédits: Ulysse Bellier)

Frédéric Mion face aux Sciencespistes dans le jardin du 27 (Crédits: Ulysse Bellier)

Le printemps des poètes propose un thème chaque année. A chaque occasion, Sciences Po est fier de montrer son attachement à une tradition littéraire et à la découverte de nouveaux artistes aux sensibilités diverses.

Dans un second discours d’introduction à cet événement poétique, Wajdi Mouawad, metteur en scène et comédien, a confié sa fierté d’avoir parrainé le projet et  partagé ses doutes quant à la vraie définition du poète et du résistant. Ce sont en effet deux qualités qui ne s’attribuent pas à la légère. Lui même poète, il a livré un discours émouvant en choisissant avec habileté ses mots pour parler de l’Histoire, de la Résistance, du monde. Son oeuvre traite les thèmes de la mémoire et de l’exil.

Il s’est lancé dans un éloge à la beauté de la vie, à sa normalité et à son évidence. La majorité silencieuse recherche cette évidence de l’amitié, de justice… sans savoir comment la communiquer. Il faudrait inverser notre regard, prendre conscience des autres, car «on est si nombreux à se croire si peu nombreux». Il veut «inverser les regards» et défaire la peur. Au travers de son discours, il a aussi montré l’originalité d’un tel événement dans une école de sciences politiques.

 

La poésie, inséparable des enjeux contemporains

Mr. Mouawad a montré l’importance de la jeunesse dans laquelle il trouve un immense espoir, c’est pourquoi il lui faudrait donner les moyens de relever de grands défis. La poésie s’est posée sur le front de la résistance à certaines lois terribles qui régissent notre monde. Le pouvoir cherche à contraindre la puissance, qui elle, ne relève de rien d’autre que de l’esprit. Selon lui, le pouvoir est l’absence de rêves, basé sur les relations, l’argent. Il réprime la puissance lorsqu’elle lui fait face.

Enfin, les sociétés d’aujourd’hui utilisent la peur sur les jeunes en les persuadant des difficultés à trouver du travail, à gagner leur vie… en résumé, ces sociétés font comprendre qu’il vaut mieux rentrer dans le moule. Mr. Mouawad a beaucoup insisté sur ce point en mentionnant les héros mythiques qui tiraient profit de leur jeunesse : l’âge jeune n’est pas un handicap, mais une force.

 

Des émotions hautes en couleurs

On aurait pu imaginer qu’un instant d’ennui ou de confusion se glisserait entre tous ces poèmes. Mais la variété des lecteurs, des visages, des voix était telle qu’il était difficile de retenir sa curiosité pour la chute du poème et la prestation suivante. La représentation a suscité de nombreuses émotions. Les spectateurs, tout en vivant chacun ses propres réactions, cherchaient aussi le regard amusé, approbateur ou désillusionné des autres.

Chaque poème était porté par une interprétation, des mouvements de corps saccadés ou fluides, le choix du micro ou de la voix portante. Les jeunes comédiens nous ont fait voir, au travers d’un filtre inhabituel, la liberté, si légère, fragile et souvent malmenée, les violences crues de la guerre, les réalités cachées dans toutes les choses qu’on ne voit pas vraiment. Ils ont incarné la poésie du monde, de Turquie, du Chili, de l’Iran, d’Allemagne, de Grèce, d’Algérie… et ont ainsi fait sentir l’universalité de la pensée révoltée cristallisée en poème.

poèmes d'auteurs étrangers ( Sénégal et Tirquie) en résistance

Poèmes d’auteurs étrangers en résistance : Angine de poitrine de Nazim Hikmet récité par Noémie Guez et poème sénégalais récité par Yolénie André

La pédagogie de la poésie fait réfléchir sur la nature humaine, les intérêts, les passions, mais  donne aussi l’envie de sourire à un regard optimiste. Révolté aussi, car certains textes dénoncent les atrocités du monde et regrettent l’impuissance d’un poète et de ses mots. La clôture du spectacle par le même chant d’ouverture «Bella Ciao» rend à l’atmosphère créée toute son intensité.

Cette envolée poétique a adouci notre journée. Elle nous a aussi promis d’autres instants de poésie et une vie dont la qualité essentielle est de ne pas être morte. Elle sera renouvelée l’année prochaine, comme les suivantes, avec toujours comme principaux acteurs des étudiants volontaires de Sciences Po.