Cinéma

Revue Ciné n°7 : Janvier, Vengeance et biopic présidentiel

Tout au fignolage de notre nouvelle maquette, les rédacteurs de LaPéniche n’en ont du moins pas oublié de suivre l’actualité cinématographique du mois janvier ! Actualité marquée par des films attendus (Tarantino+western+Rick Ross, chronique d’un buzz annoncé ?), et de bonnes surprises, comme le dernier film du palmé Laurent Cantet. Le Mag’ inaugure donc sa nouvelle mouture en revenant sur les long-métrages qui ont marqué votre mois d’oisiveté.

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D for Vendetta – the D is silent

Django Unchained, de Quentin Tarantino

On l’attendait, il est enfin arrivé. Le dernier Tarantino – sans doute celui le plus discuté de sa filmographie – s’attaque à deux monuments de la culture et de l’Histoire américaine : le Western et l’esclavage. Rien que ça.

Sud des Etats Unis, 1858. Django, esclave et téméraire, croise la route du Dr. King Schultze, dentiste-chasseur de primes. L’un cherche trois frères négriers, l’autre sa femme dont il a été arraché suite à leur vente séparée. Le premier promet à l’autre liberté et dulcinée en échange de son aide dans sa chasse à l’homme. Mais il n’est pas aussi simple d’être tueur à gage dans le Tennessee quand on s’appelle Django Freeman, assistant d’un dentiste allemand, que l’on cherche à dérober une esclave du propriétaire de la plus grande plantation du Sud, la bien nommée Candyland, et que l’on est animé d’un désir de revanche extrême.
Sorti le jour de Noël aux Etats-Unis afin d’être en lice pour les Golden Globes, le film produit par Harvey Weinstein (le producteur d’Oscars qui en aurait fait pâlir feu le sculpteur César) était attendu au tournant par les critiques. En effet, après moult teasers et sneak peeks qui ont mis en appétit la planète Internet toute entière et mis le doute chez plus d’un, il était grand temps de savoir à quoi allait ressembler ce Western Spaghetti sauce Tarantino.

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D’une chose, c’est autant un Western qu’Inglorious Basterds est un film de guerre. On connaît l’animal. Tarantino, en grand cinéphile qu’il est, nous montre encore une fois comment il peut interpréter des classiques oubliés pour en faire son cinéma à lui, quelque chose non loin du génial. Mais là n’était pas l’enjeu. Ce qui effrayait à vrai dire tant de monde, c’était bien plus le fond que la forme : un esclave qui se révolte, tue des blancs et part faire sa route en homme libre et amoureux, en 1858, really ? Parce que oui, en 2012, ça reste très dur de revenir sur ce lourd héritage. Certains y dénoncent une vision péjorative des esclaves et donc de la culture noir-américaine elle-même servie par un révisionnisme farfelu.

Mais si révisionnisme il y a, notons bien que c’est un révisionnisme de fiction, tout comme dans Inglorious Basterds. Le scénario est tout aussi dingue, mais surtout il regorge de ce violent sentiment de vendetta. La revanche de Shoshannah sur le nazisme, celle de Django sur l’esclavagisme. Dans les deux cas, cette revanche est servie par le cinéma – les pellicules, ou le genre du western. Et c’est là qu’il faut voir la volonté de Tarantino de rendre hommage, de reconnaître la souffrance de tout un peuple, par ce qu’il sait faire de mieux : du cinéma. Certes c’est violent, mais Tarantino ne sait dire les choses qu’en appuyant là où ça fait mal, d’une manière détachée traitant de choses graves. Attention tout de même, la traditionnelle violence des images tarantinesques est psychologiquement bien plus forte dans une scène où l’on voit un esclave jeté aux chiens que dans une scène de découpe de sushis humains. Vous êtes prévenus.

Pour ce qui est des acteurs, aucune surprise, juste du plaisir : Christophe Waltz est toujours aussi bon, Jamie Foxx est extraordinaire en Django, et surtout, surtout, Samuel L.Jackson signe ici son meilleur rôle dans le costume du domestique en chef plus raciste que son propre maître Calvin Candie (Leonardo DiCaprio).
En somme, une jolie frise burlesque imprimant en filigrane un instantané du Sud de 1858. A voir.

Palmyre Bétrémieux

C’est un fameux trois-mâts…

Lincoln, de Steven Spielberg

Dans son dernier film sur le 16ème président américain, Steven Spielberg nous donne un voir un leader dans la gravité de l’instant, entourer d’un réalisme saisissant. Pourtant, le film n’échappe pas quelquefois au péché de vénération qui entoure l’icône américaine.

Aux Etats-Unis, il y a une expression selon laquelle il faut « vénérer Washington, aimer Lincoln et se souvenir de Jefferson ». Elle illustre bien le degré de popularité dont jouit ainsi la figure de proue de l’ère de la Guerre de Sécession, ayant réussi à s’élever jusqu’au niveau des pères fondateurs dans le coeur des américains. Pour certains, il est celui qui a maintenu l’Union envers et contre tout, tandis que pour d’autres et en particulier les étrangers, il est celui qui a aboli l’esclavage au sein des Etats-Unis. Spielberg, s’il se concentre essentiellement sur l’entreprise abolitionniste entreprise par Lincoln peu avant sa mort en 1965, n’oublie cependant pas cet autre aspect de cette grande figure de l’histoire américaine.

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En effet, Spielberg nous montre subtilement toute la profondeur d’un homme tiraillé entre deux devoirs : l’un, politique, consistant à terminer au plus vite cette guerre civile qui déchire le peuple américain, et l’autre, morale, d’abolir enfin l’esclavage au sein de l’Union, devenu au fil du temps le point de cristallisation des tensions entre le Nord et le Sud. Le personnage est admirablement interprété par Daniel Day-Lewis, qui réussit à faire revivre sous nos yeux le président d’1m98 à la barbe hirsute. Tout y est, de la voix cassée par l’âge mais dont émane une détermination sans faille, jusqu’aux blagues et anecdotes qui désarçonnaient aussi bien les adversaires politiques que les collaborateurs du président.

Le réalisme des décors est aussi à mettre au crédit de ce film, Spielberg ayant ainsi donné une représentation fidèle de Washington au temps de la Guerre de Sécession, jeune capitale boueuse aux monuments encore faits de bois, comme le Capitole, qui nous apparait ainsi beaucoup plus étroit que la forme que nous lui connaissons. La technique est aussi impeccable, Spielberg nous montrant qu’il maitrise parfaitement l’art de la prise de vue.

Malgré cela, le film n’échappe pas à certaines critiques, qui se retrouvaient déjà dans le film célèbre de John Ford, Young Mister Lincoln de 1939, avec Henry Fonda. Celui d’un Lincoln qui transcende littéralement son époque, qui voit plus loin, avant tous les autres. Mais où sont les doutes du président sur l’égalité totale, où sont ses hésitations, qui ont bien existé, sur la place à donner, au sein de la société américaine, aux noirs nouvellement affranchis ? Sa modération dans ce biopic n’est ainsi mise en lumière que par comparaison avec le radical Thaddeus Stevens, incarné par un Tommy-Lee Jones au sommet de sa forme. Pourtant, Spielberg n’hésite pas à nous montrer comment Lincoln se prête au jeu des tractations et des nominations pour favoriser le vote abolitionniste, nous faisant découvrir un homme politique pragmatique qui s’échine à tenter de réaliser ses idéaux avec tous les moyens mis à sa disposition.

Malgré cette atmosphère peut-être un peu trop révérencieuse autour du personnage, Lincoln est un film d’une grande fidélité et d’un réalisme soigné, qui pousse la fidélité historique plus loin qu’aucun autre film ne semble l’avoir fait à propos du 16ème président américain. C’est déjà une bon point.

Rodrigue Diaz-Romero

Feu follet

Foxfire, Confessions d’un gang de filles, de Laurent Cantet

L’auteur d’Entre les murs, Palme d’Or 2008, revient avec un film anglophone, et une thématique bien plus actuelle que ne veut faire croire le synopsis. Convainquant.

Elles s’appellent Legs, Maddie, Rita, Lana… Elles vivent dans une petite ville pommée des Etats Unis, et ont 16 ans en 1955. Lassées de subir le machisme ambiant, elles créent une société secrète, Foxfire, menée par Legs, forte tête qu’elles adulent. D’abord animé par un simple désir de vengeance et justice, le gang va repousser toujours plus loin les limites, dans l’idée, l’utopie de vivre selon ses propres lois, et va alors se percuter à la dure réalité de l’Amérique puritaine et double-jeu de l’époque de la chasse aux sorcières.

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Le casting est quasi amateur, ou du moins non professionnel, et c’est une force pour ce film. Les filles sont fraiches, authentiques, justes, pleines de cette fougue de la jeunesse, et ce courage qu’on aurait aimé avoir. On pense à nos grand-mères, qui ont sans doute connu les mêmes déboires, est-ce qu’elles auraient fait ça ?
Mais surtout, on pense à nous.

Ce film ne dépeint pas que le portrait d’une bande de filles au parcours inhabituel, plus courageuses que le gang de mecs en perfecto et gomina du lycée, et aux idéaux politiques déjà bien installés ; il ne dépeint pas non plus seulement le portrait d’une Amérique à double jeu, puritaine mais pleine de péchés. Non, il nous donne surtout par effet de miroir une réflexion sur notre propre société. Qui n’a jamais eu envie de dire tout haut, au moins une fois, tout ce que l’on subit encore trop souvent silencieusement ? Qui n’a jamais eu envie de tout envoyer en l’air et ne plus jamais se laisser faire ? Après tout, si les filles d’aujourd’hui partagent les rêves des héroïnes, c’est peut-être parce que ça n’a pas tant changé.

Plus efficace qu’un espresso de nuit, cette boule d’énergie laisse une belle matière à réflexion (et de quoi assurer sa note de participation en cours de Gender Studies, à bon entendeur). A ne pas manquer.

Palmyre Bétrémieux

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