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On a assisté à un meeting de Bernie Sanders et d’Hillary Clinton

Détail d’un meeting de Bernie Sanders (Crédits : Hugo Bensai).

Dans l’herbe qui sépare les maisons des routes bordées par la neige tombée la veille, les mêmes noms, couleurs et logos reviennent et s’offrent immanquablement à l’œil de l’automobiliste de passage : Trump, Sanders, Clinton, Rubio… Aux Etats-Unis, on sait que quelque chose d’important se joue lorsque les propriétaires affichent clairement leur préférence politique par un panneau dans leur jardin.

En ce début février, le petit Etat du New Hampshire, au nord de Boston et au cœur de la Nouvelle-Angleterre, s’apprête à voter pour les primaires, élections indirectes qui visent à désigner le candidat de chaque parti à l’élection présidentielle du 4 novembre. Deuxième Etat à participer au scrutin après l’Iowa, il sera le premier à placer en tête à la fois le républicain Donald Trump et le démocrate Bernie Sanders, tous deux candidats inattendus et « anti-système » de cette campagne 2016.

La Péniche a couru le marathon des meetings juste avant le vote, pour capter le souffle des candidats et écouter les aspirations des militants : tous révèlent quelque chose du pays, et de ce qu’il s’y joue en ce moment.

 

La promesse d’une révolution politique contre « l’establishment »

Lorsque Bernie Sanders est apparu avec son épouse à la tribune installée dans le gymnase d’une université, les panneaux « A future to believe in » (« Un avenir auquel croire ») se sont soudainement levés dans la foule. Face au panier de basket remonté pour l’occasion, environ 250 personnes, surtout des étudiants, écoutaient les premières paroles sans ambages du concurrent d’Hillary Clinton à la primaire démocrate : « Voulez-vous faire une révolution politique ? » A cela, la foule a répondu « oui » dans une clameur.

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Le candidat à la primaire démocrate Bernie Sanders en meeting à Ringe, dans le New Hampshire (Crédits : Hugo Bensai).

Bernie Sanders, 72 ans, est sénateur du Vermont. Bien qu’enregistré comme « indépendant » au Sénat, il a rejoint la primaire démocrate, passage obligé pour espérer gagner ensuite l’élection suprême. Depuis sa déclaration de candidature, le 26 mai 2015, il martèle son opposition au « système politique corrompu », véritable fil conducteur de ses discours. Son intervention dans le New Hampshire n’a pas fait exception : chaque enjeu est présenté comme relié de près ou de loin à la corruption de l’ « establishment. »

C’est le cas du système de santé. Si « un Américain sur cinq ne peut pas payer pour se soigner », c’est à cause du travail de lobbying des laboratoires pharmaceutiques qui font partie du Super PAC (« Political Action Commitees », comités de soutien théoriquement indépendants des partis et des candidats, qui contribuent financièrement à des campagnes politiques avec des fonds quasi-illimités, NDLR). Si la police arrête des jeunes qui consomment de la marijuana, alors que les banques, elles, sont « trop grosses pour aller en prison », c’est parce que le fonctionnement de la justice est injuste. Comment lutter contre ce système ? « Ils ont l’argent, nous avons le pouvoir », répond Sanders.

Une indépendance financière et des positions à part

Ces positions « anti-establishment » rallient à lui beaucoup de citoyens américains, en particulier des électeurs diplômés mais fragilisés économiquement. Jennifer, 52 ans, est « vraiment préoccupée par la question : dans quelle mesure le pouvoir est détenu par un petit groupe de personnes ? Il est vraiment temps de s’interroger sur ce qu’est la démocratie dans notre pays, et quelle est sa fonction : est-ce qu’une personne équivaut vraiment à un vote ? C’est surtout pour cela que je voterai pour lui. »

L’indépendance du candidat, dont 70% des 96 millions de dollars de fonds levés pour la campagne reposent sur la générosité de petits donateurs (dons inférieurs à 200 dollars), est un autre élément de différenciation par rapport aux 188 millions de dollars d’Hillary Clinton qui s’appuient à 77% sur des grands donateurs. Pour Kim, mère de 45 ans, « Bernie est indépendant, il a de l’expérience et sait ce qui marche. Clinton, elle, a reçu 675.000 dollars de Goldman Sachs pour des conférences, comment peut-on ne pas penser qu’elle sera sous influence ? » Mais Kim soutient aussi Bernie Sanders « pour les problèmes essentiels qu’il soulève, comme le réchauffement climatique, la réforme de la justice, les inégalités sociales, les droits pour tous : gays, femmes, etc. » Tous ces sujets ont effectivement structuré le discours de Sanders, de sa proposition d’instaurer un salaire minimum à 15 dollars de l’heure, jusqu’à la sécurité sociale pour tous.

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Kim et ses deux enfants (Crédits : Hugo Bensai)

Un thème intéresse particulièrement les jeunes, venus en masse pour assister au meeting : la dette étudiante. C’est le cas de James, qui a 19 ans et étudie les sciences de l’environnement. « On n’a pas les moyens de payer pour nos études. Aujourd’hui l’étudiant à sa sortie de l’université a une dette moyenne de 27.000 dollars », une donnée issue d’un rapport récent de l’Institute for College Access and Success. Bernie Sanders propose le remboursement de la dette étudiante déjà contractée à des taux très bas ainsi que la suppression des frais de scolarité dans les universités publiques.

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Deux jeunes supporters de Bernie Sanders (Crédits : Hugo Bensai)

 

« I feel like a rockstar »

Sur la forme du discours, Bernie Sanders a tenu à se montrer pédagogue, en alternant questions, réponses et anecdotes, en dressant des constats puis en formulant des propositions, et en dialoguant parfois avec le public :  « – Vous comprenez ? – Oui on te comprend Bernie ! » Le meeting s’est achevé sur un pari : « Si nous gagnons le New Hampshire, le monde saura que nous sommes prêts pour une révolution politique. » Après quoi la silhouette tribunicienne s’est fondue dans la foule pour serrer des mains, suivie de son épouse, et accompagnée en arrière-fond de David Bowie chantant Starman. Pour un candidat qui avait enlevé sa veste au milieu de son discours, en ponctuant d’un « I feel like a rockstar » (« Je me sens comme une rockstar »), rien de très surprenant.

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Un vendeur de goodies tient un T-shirt Bernie Sanders à la sortie de la réunion publique (Crédits : Hugo Bensai).

 

Des différences de fond et de forme avec Clinton 

Cette ambiance survoltée a tranché avec l’intervention d’Hillary Clinton, l’après-midi. L’événement se tenait également dans une université, mais l’ex-secrétaire d’Etat avait prévu un exercice de proximité, autour de questions-réponses, rappelant les « meetings participatifs » de Ségolène Royal en 2007. Le public, restreint du fait de la taille du hall qui l’accueillait, était surtout composé d’étudiants de l’école, cible électorale que Clinton refuse de voir tomber complètement dans le camp de Sanders.

Hillary Clinton au New England College (Crédits : Reuters).

Hillary Clinton au New England College, dans le New Hampshire (Crédits : Reuters).

Sur le fond, les différences étaient patentes. Alors que Sanders avait consacré la totalité de son discours à des questions de politique intérieure, Clinton a centré son propos sur son sujet de prédilection, la politique internationale. Le peu de temps consacré à la politique intérieure a été l’occasion de se différencier de Sanders. Sur la dette étudiante par exemple, Clinton est favorable à la gratuité d’un certain type d’universités, les « Community colleges », qui offrent des formations de deux ans. Elle est en revanche opposée à la gratuité de toutes les universités publiques : « Pourquoi un fils de Donald Trump devrait bénéficier d’un séjour gratuit à l’université ? Je pense que si vous avez les moyens pour que votre enfant aille à l’université, vous devez payer pour que votre enfant aille à l’université. (…) Le plan de Sanders pour les universités coûterait 750 milliards de dollars. »

Deux enfants soutiennent Hillary Clinton avant son meeting (Crédits : Hugo Bensai).

Deux enfants soutiennent Hillary Clinton avant son meeting (Crédits : Hugo Bensai).

Les réponses étaient longues et les digressions nombreuses. Même la question d’une enfant, « Why do you want to become President ? », a été l’occasion pour Clinton d’évoquer les attentats Benghazi, en Libye, en septembre 2012, qui avaient coûté la vie à quatre officiels américains, dont l’ambassadeur américain alors en poste. D’où des critiques sur l’artificialité d’un propos trop préparé, non adapté à son public, et sur le manque de spontanéité d’une ancienne Secrétaire d’Etat surnommée par ses détracteurs « la candidate CV ».

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La candidate démocrate Hillary Clinton à la sortie de sa réunion publique (Crédits : Hugo Bensai).

Une candidate « plus réaliste »

Pourtant, l’argument de l’expérience est avancé par ses supporters comme un atout par rapport à Sanders. Pour Judith, 59 ans, c’est un gage de crédibilité : « Hillary est plus réaliste, elle sait comment les choses se font ».  Mais pour Jennifer, qui soutient Sanders, voter pour le candidat « socialiste » encourage Clinton à adapter son positionnement. « Même si Sanders ne gagne pas l’élection, il met ces sujets sur la table et force Hillary à s’en occuper. Il fait d’elle une meilleure candidate. » Cette idée ne convainc pas Judith : « Dans tous les cas, l’Amérique n’est pas prête pour une révolution politique. » Entre l’argument du changement radical et celui du réalisme, reste à savoir lequel l’emportera pour affronter le candidat républicain.

Cet article a pu être écrit grâce à l’aide et à la relecture précieuses de Clémence Boullanger et Hugo Bensai.

La semaine prochaine : « On a assisté à un meeting de Donald Trump » 

Des supporters au meeting de Donald Trump à Plymouth, dans le New Hampshire (Crédits : Hugo Bensai)

Des supporters au meeting de Donald Trump à Plymouth, dans le New Hampshire (Crédits : Hugo Bensai)