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Scènes de la vie conjugale au Théâtre de l’Oeuvre, l’amour dans tous ses états

Par Albane Miressou-Got et Valentine Fantino

Au Théâtre de l’Oeuvre s’ouvre la saison 2017 avec la pièce Scènes de la vie conjugale, jouée par Raphaël Personnaz et Laetitia Casta et mise en scène par Safy Nebbou. Réalisateur des films L’Autre Dumas et Dans les forêts de Sibérie, il expérimente la mise en scène pour la première fois. La pièce gravite autour du cinéma et du théâtre : il s’agit d’une adaptation du film éponyme du réalisateur suédois Ingmar Bergman sorti en 1973, d’abord en feuilleton télévisuel puis au cinéma. Ainsi, si le film dure cinq heures, la pièce est adaptée de telle sorte à retenir l’attention du public durant une heure trente.  

Quels sont les partis pris pour relever ce défi ?   

De réalisateur à metteur en scène : le travail sur le texte et le spectacle

Lorsque l’on connaît la proportion que prend le cinéma dans les productions de Safy Nebbou, on peut comprendre le choix de mise en scène au commencement de la pièce, clin d’oeil au grand écran. Le visage des acteurs, filmé de très près, est projeté en deux images distinctes. La confession-mensonge des deux personnages à la caméra contraste avec la dernière scène de deux être enlacés, sans barrière, dix ans plus tard, après s’être jeté au visage tout ce qu’ils avaient au fond de leurs coeur et de leur corps.

Le texte est le seul élément qui réunit film et pièce. Les scènes principales sont la retranscription des dialogues du film. Pourtant, le langage est actualisé avec l’insertion d’insultes et tournures familières. Cela permet plus de ressemblance à un couple français actuel en rupture. Le contexte est transposé de la Suède des années 1970 à la France actuelle, la pièce est ainsi plus percutante.

L’utilisation d’un plateau dénudé, peu évocateur, est compensé par le texte qui ancre la pièce dans un espace spatio-temporel. Le plateau est étudié pour créer une atmosphère semblable à celle du cinéma, tout comme la mise en scène. La symétrie de la scène est brisée par deux bancs mobiles, tantôt lits, tantôt canapés. Les lumières, les ombres et les couleurs font penser à quelque peinture d’Edward Hopper. L’image d’arrière plan d’un arbre dénudé au dessus duquel l’ombre d’un oiseau vole, s’éclaire ou se ternit selon les saisons et les moment de la journée.

Finalement cette pièce est riche de son héritage cinématographique et de l’expérience de son néo-metteur en scène.

Deux personnages à l’évolution en symétrie inversée

L’équilibre du couple balance au fil de la pièce. Une égalité presque parfaite est posée au début, chacun dissimule sa déception du mariage en couple en peignant au spectateur l’image d’un paisible bonheur familial dans lequel chacun joue son rôle. Puis Johan (Raphaël Personnaz), adopte un comportement graduellement agressif, à travers la formulation de vérités dures et de pensées pessimistes. Le dominateur s’enfuit de sa vie conjugale pour plus tard, se retrouver à son tour dominé par une femme attachée à sa liberté et dont le divorce imminent tient à coeur. Ainsi, l’on voit l’évolution d’un homme que l’orgueil fait couler et dont la crise de quarantaine nuit autant à son entourage qu’à lui-même.

L’émancipation de Marianne (Laetitia Casta) se voit sur scène à travers son attitude et ses vêtements. Elle est d’abord habillée strictement, d’un tailleur beige et d’un col blanc. Lorsque son mari la quitte pour une étudiante, elle réapparaît sur scène vêtue d’une robe rouge légère et chaussée de talons hauts.

Le rythme lent de la première scène transmet l’ennui des personnages aux spectateurs. Alors qu’on s’attend à une entrée fracassante des deux stars de cinéma, on s’étonne de les découvrir immobiles pendant les nombreuses minutes de projection de leur propre interview. Par la suite, la transformation psychologique se ressent par le jeu des acteurs, qui devient plus profond et rythmé.

Les deux acteurs, constamment sur scène, tiennent en haleine le public en variant leur jeu, adoptant tantôt une pose endormie, tantôt criant au meurtre. Le rapport des deux comédiens avec le film est différent : Raphaël Personnaz a préféré ne pas le voir pour ne pas être influencé, contrairement à Laetitia Casta.  

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Affiche officielle du spectacle

Un couple plongé dans une tourmente existentielle

Après avoir vécu cette expérience hors de l’espace temps, le spectateur se pose des questions existentielles qui valent certainement la peine d’être posées.

Qu’est-ce qu’aimer ? L’Homme en est il capable ?

Les comédiens jouent autour d’un questionnement ininterrompu sur la valeur de vie et son sens, sur l’amour et la connaissance de soi. Dans une émission du Quotidien, Raphaël Personnaz disait penser “que la pièce pourrait peut être réconforter les célibataires dans leur choix”. L’interprétation du texte peut se faire en effet de plusieurs manières : l’habitude qui s’installe après le mariage peut devenir ennuyeuse et malaisante, mais on peut aussi considérer que la relation conjugale des personnages de Marianne et Johan est “la grande chance de [leur] vie”.

Quel lien entre le spirituel et le charnel dans un couple ?

Des scènes paraissent gênantes pour le spectateur, mais l’intimité que l’on ressent entre les personnages donne tout son sens au titre. Le comportement sexuel des personnages porte la pièce et marque des évolutions. Au début de la pièce, les personnages se convainquent mutuellement que leur vie sexuelle passe après tout, et qu’elle n’est pas si importante. Puis ils se rendent à l’évidence, Johan se met en premier à considérer que le sexe doit prendre une place prédominante. En fin de compte, c’est Marianne qui en profite quand ça lui chante, quand elle le souhaite et pour son propre bonheur. La pièce développe ainsi une réflexion sur la liberté dans la condition humaine. Deux discours opposés, l’un machiste et l’autre féministe, sont omniprésents et donnent une facette actuelle à la pièce.

La routine est vue dans ce couple à la fois comme une chaîne et un abris pour l’homme et la femme. Raphaël Personnaz réussit bien à incarner le personnage à l’égoïsme soudain et détestable. Très vite, il n’a qu’une seule idée en tête : sortir du confort des habitudes, de la sécurité familiale, des relations cordiales et obligées. Laetitia Casta, au jeu savant et impressionnant, joue la femme suppliante, puis libérée du poids de la rupture, et de la culpabilité n’avoir pas su combler son mari (qui lui même ne trouve rien à lui reprocher). Lorsque Johan part de sa cellule familiale, il ne trouve pas la vie d’évasion qu’il cherchait. Il en retire l’impression de n’appartenir à rien ni à personne. Il réalise qu’il a fui en quête de liberté alors qu’il l’avait trouvée auprès de Marianne. Raphaël Personnaz joue cette quête avec brio et transmet au public les vibrations les plus profondes de son personnage en déperdition. 

Ainsi, les deux personnages ne se connaissent pas malgré leurs dix ans de vie commune. Ils ne savent même pas s’ils ont réussi à s’aimer l’un l’autre. Ce passage du cinéma au théâtre apporte au film une synthétisation qui intensifie les sentiments et met en exergue les questions philosophiques abordées dans une mise en scène efficace. Distiller l’essentiel, telle a été la réussite de cette adaptation par Safy Nebbou.