Tribunes

Courrier des lecteurs : 3A, le diktat du bonheur ?

La Péniche donne la parole aux syndicats étudiants, aux sections des partis politiques et surtout aux étudiants souhaitant publier un texte ou une tribune. Nos colonnes leur sont ouvertes pour publier tribunes et droits de réponse dans notre rubrique « Tribunes« . La position  des auteurs de ces tribunes n’engage pas la rédaction de La Péniche.  Aujourd’hui, Chloé François, élève en troisième année écrit un bref texte appelant à désacraliser la fameuse 3A à l’étranger.

Bonheur-Joie-Femme-Plage

« La meilleure année de votre vie. » C’est ainsi qu’on nous décrit – ou devrais-je dire qu’on nous vend ?- la fameuse troisième année à l’étranger. Dès notre entrée à Sciences Po, nous rêvons de destinations exotiques, nous nous délectons de récits et de témoignages d’anciens élèves, et nous attendons avec une impatience grandissante que notre tour arrive, enfin. Partir à l’aventure, à la découverte de différentes cultures, profiter d’être jeune et de pouvoir vivre librement… Quoi de plus tentant ? On nous offre sur un plateau un choix de destinations toutes plus attirantes les unes que les autres. Tout ce que nous avons à faire, c’est en choisir une. Partir. Profiter. Et surtout le montrer.

Pourquoi ce besoin angoissant de prouver aux yeux de tous que nous passons une année incroyable ? Les réseaux sociaux sont devenus le terrain d’une compétition acharnée : qui publiera le plus de photos de lieux paradisiaques et de soirées folles aux côtés de ses nouveaux « amis » ? Qui visitera le plus de régions et de pays ? Qui fera le plus d’envieux ? Qui sera le plus heureux ? Ou du moins, en créera l’illusion… Plus que jamais, la 3A s’accompagne d’une pression sociale : le diktat du Bonheur. À tel point qu’on en arrive à culpabiliser de ne pas se sentir pleinement heureux, d’avoir des moments de doute ou des coups de mou. Quoi de plus normal pourtant ? Partir un an à l’étranger, c’est plonger dans l’inconnu, perdre ses repères et être confronté à un flot de choses nouvelles. Et quoi qu’on en dise, ça ne fait pas que du bien. C’est lorsque j’ai réalisé cela que j’ai arrêté de me forcer à être heureuse, et, paradoxalement, que j’ai réellement commencé à profiter de ma 3A.

Je pense qu’il faut, avant tout, arrêter de considérer la 3A comme une marque déposée, comme un produit générique distribué à tout le monde sans distinction. Chacun vit, ressent, aime, déteste, et profite différemment. La 3A ne fait pas exception. C’est une expérience de vie avant tout personnelle, que l’on appréhende à sa façon. Certains diront avoir vécu une année exceptionnelle, d’autres pas. Et ça n’a rien de catastrophique.

Néanmoins, quelque soit notre ressenti, je crois qu’il ne faut pas perdre de vue que la troisième année est une chance inouïe. Une chance qu’on nous offre de sortir de notre zone de confort, de mieux nous connaître, et de savoir distinguer ce qui nous plait de ce qui ne nous correspond pas. Ma 3A au Chili m’a certes permis de découvrir à quel point j’aime voyager, maîtriser plusieurs langues et être en été les trois-quarts de l’année, mais surtout, elle m’a fait réaliser combien j’aime la France, pour un tas de petites (et de grandes) choses qui auparavant me paraissaient totalement anodines. Et n’est-ce pas cela finalement le bonheur, savoir qui l’on est et choisir ce qui nous rend heureux ?

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  • Jean-Relou

    Bon article, ce qui va sans dire (« arrêtez de vous comparer aux gens sur facebook, que ce soit pour la 3A ou pour le reste de votre vie et vous serez plus heureux ») va encore mieux en le disant ! Par contre, le fait d’être à l’étranger ne justifie pas l’usage abusif de « réaliser », contre lequel l’Académie met en garde.

  • Marine

    Tout a fait d’accord!

  • Marion

    Superbe texte!

  • Juliette Chevée

    Voilà un raisonnement judicieux que plusieurs parmi nous ont eu l’occasion de réaliser !
    Je suis tout-à-fait d’accord avec le fait qu’on nous surcharge d’idées toutes faites – et du coup de pression – durant nos deux premières années à Sciences Po. Pour certains, il semblerait que la 3A soit l’unique chance de leur vie pour profiter et accomplir toute sorte de rêves: comme si la vie s’arrêtait après cette année !
    Mais heureusement il ne s’agit pas de cela (autrement c’est que vous avez mal décidé de votre vie), mais d’une autre étape dans nos études ou nos parcours, quelque chose de plus ou moins enrichissant comme chaque expérience qui nous fait avancer, mais qui ne peut en aucun cas suffire à contenir l’accomplissement de nos vies étudiantes. Désacralisons la « 3A », elle n’a rien d’universel, et surtout arrêtons de faire des listes de choses « à faire » pour cocher la mention « 3A réussie ». Mes meilleurs expériences de 3A sont celles que je ne m’attendais pas ou ne cherchais pas à vivre !