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L’admissibilité sur dossier, une procédure qui fait débat

admission sur dossier sciences po

« Pourquoi ne pas supprimer cette liste d’admissibles sur dossier ? Qu’apporte-t-elle vraiment au concours ? Franchement, je ne sais pas…Ce que je sais en revanche et ce que j’entends parmi mes étudiants, c’est qu’on ne gagne jamais dans une démocratie à laisser prospérer le sentiment de l’arbitraire…Pourquoi désabuser de bons élèves ? Pourquoi ne pas donner enfin au joueur les règles du jeu auquel on le fait jouer…« .

A  l’image de ce coup de gueule d’Eric Cobast sur son blog, à peine la liste des admissibles sur dossier publiée sur le site de Sciences Po, les déceptions et les incompréhensions ont fleuri sur les réseaux sociaux de la part de candidats qui, cette année encore, ont passé en nombre le concours, dans le cadre exotique du Hall de la Pinède, au Parc Floral de Vincennes.

Depuis la réforme du concours, en 2012, le processus d’admission comporte trois phases. En premier lieu, un jury composé d’une centaine d’examinateurs trie les dossiers et leur attribue une lettre. Le précieux sésame A+ récompense ceux qui, parmi les candidats, seront dispensés d’épreuves écrites. S’ensuit l’examen écrit, composé de trois épreuves, une épreuve d’histoire, une épreuve de langue et une épreuve à option, portant au choix sur les mathématiques, littérature et philosophie ou sciences économiques et sociales. Enfin, le grand oral, ultime épreuve.

Dès sa mise en place, ce nouveau concours a suscité de nombreuses controverses, notamment en raison de la suppression de l’épreuve de culture générale, auparavant épreuve phare, et de l’ajout d’une admissibilité sur dossier se substituant à l’admission sur mention “très bien”.

 

Une procédure unique et innovante

L’admissibilité sur dossier, très éloignée de la tradition méritocratique française, reste encore une procédure très marginalisée, pratiquée notamment par certaines écoles d’ingénieur (INSA).

Cette sélection sur dossier sciencepiste visait à pallier la suppression de l’admission sur mention “très bien” au baccalauréat, qui existait avant la réforme du concours. Il s’agit donc de sélectionner des candidats dont le parcours académique (bulletins scolaires et résultats aux épreuves anticipées) démontre qu’ils ont de très fortes chances d’obtenir cette mention au bac explique François Mélonio, directrice des études et de la scolarité.

Cette admissibilité sur dossier permet d’après elle -tout comme la mention “très bien” auparavant- de maintenir un niveau élevé de candidats issus de province. Face à l’importance considérable des prépas privées, cette admissibilité sur dossier traduit le souhait de l’administration de maintenir un pourcentage élevé de candidats hors Ile-de-France; pourcentage qui n’a cessé de croître ces dernières années. Les élèves issus de petites ou moyennes villes, et qui n’avaient pas nécessairement les moyens financiers ou simplement logistiques de suivre une prépa, se voient ainsi favorisés.

Mais, aspect sur lequel semble insister Anne Lesegretain, responsable du service des admissions, l’examen d’entrée n’est pas un concours, et le jury peut se montrer attentif à certaines situations, notamment celles des candidats en situation de handicap.

Le jury pour la sélection des dossiers est composé d’une centaine d’examinateurs, formés au cours de séances de travail. Si pour la sélection des dossiers, Sciences Po fait appel à des examinateurs extérieurs, tous les membres des jurys pour les oraux sont enseignants à Sciences Po. L’objectif de ces séances de travail est d’adopter une vision commune sur les dossiers, et favoriser une harmonisation générale des évaluations. Il est demandé aux examinateurs d’adopter un regard sur les critères académiques, assorti d’une vision sur l’ensemble du parcours du candidat, quels que soient ses engagements.

Les critères académiques (bulletins, résultats aux épreuves anticipées, prix ou concours) permettent au jury de comparer les dossiers entre eux et de finalement les juger. « Le vivier des candidats à Sciences Po étant très riche et varié », comme le rappelle Anne Lesegretain, l’évaluation des dossiers peut apparaître forcément injuste et très exigeante. Cette exigence n’est finalement que le fruit de l’excellence des candidats, la médiane des notes aux épreuves anticipées du bac se situant l’année précédente à 15,7/20.

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Le grand hall de Villepinte. Source : SOS SciencesPo

 

Des lettres  pas assez originales, un « C » qui n’est pas vraiment éliminatoire

Les dossiers sont donc notés avec une lettre, A, B ou C, avec le A+ déterminant les candidats qui seront dispensés des écrits. Mais, contrairement aux idées reçues, un C obtenu au dossier n’est pas éliminatoire car l’année dernière, 7 candidats ayant obtenu C au dossier ont finalement été admis grâce à un A aux épreuves écrites. Un C n’est pas non plus une sanction car, comme le rappelle Anne Lesegretain, « un candidat dont le dossier est noté C n’est pas mauvais selon les critères que pourraient entendre les lycées. Les candidats sont simplement notés au milieu d’autres candidats ».

La note obtenue au dossier dépend simplement du niveau du candidat comparé à celui des autres candidats, et seuls les meilleurs seront dispensés d’épreuves écrites. Pour Françoise Melonio, ce sont des candidats dont « la démonstration est faite, et il n’est pas nécessaire de leur faire passer les écrits ». Si l’objectif de cette procédure était de reproduire l’effet de l’admission sur mention très bien du concours avant la réforme, cet objectif semble être atteint puisque, parmi les candidats admissibles sur dossiers puis admis à Sciences Po, plus de 90% ont obtenu la mention “très bien” au bac.

Le challenge pour les évaluateurs est donc de taille, et la lettre de motivation, loin de l’intérêt considérable que semblent lui accorder les prépas privées, est plutôt un outil permettant d’apporter un éclairage sur la personnalité du candidat. Certes, comme le rappelle Anne Lesegretain, une connaissance de l’Ecole et une démonstration de l’intérêt pour le programme choisi sont attendus. Le site des admissions de Sciences Po le mentionne explicitement d’ailleurs: « le dossier doit aussi illustrer l’adéquation de son projet personnel à la vocation des campus auxquels il se porte candidat ». Mais le candidat peut également y évoquer des problèmes personnels expliquant une baisse des résultats, à titre d’exemple, ou justifier telle ou telle irrégularité de son parcours académique.

Si l’objectif de cette procédure était de reproduire l’effet de l’admission sur mention très bien du concours avant la réforme, cet objectif semble être atteint puisque, parmi les candidats admissibles sur dossiers puis admis à Sciences Po, plus de 90% ont obtenu la mention “très bien” au bac.

« Les lettres de motivation se ressemblent beaucoup. Or, le dossier n’est pas évalué sur la lettre de motivation » selon Anne Lesegretain. Le plagiat ou le formatage, qui ont tendance à se développer par le biais des séances de méthodologies dispensées par les prépas privées ou par les sites internet préparant au concours, semble faire perdre à la lettre de motivation son intérêt initial. La lettre de motivation se veut être une démarche personnelle, qui n’a pour objectif que d’éclairer le regard de l’examinateur sur l’ensemble du dossier.

Pour Anne Lesegretain, « il est plus agréable de lire une lettre rédigée par le candidat lui-même, qui peut faire la différence entre la sienne et les 50 autres lettres qu’examine un évaluateur ». Enfin, rappelons-le, la lettre de motivation est, lors de l’oral, le premier support pour le jury pour débuter une discussion avec le candidat sur une passion ou un intérêt démontré par le candidat lui-même dans sa lettre. « Il ne faut pas s’inventer de passions, ni démultiplier sa vie, mais mettre la mettre à son avantage » souligne Madame Lesegretain.

 

Une procédure remise en cause

Cette procédure est cependant controversée. Selon Léo Castellote, responsable de l’UNI-Met à Sciences Po, et élu au conseil de direction, l’admissibilité sur dossier « brise l’égalité républicaine du concours ». Le concours est très important, et, tout comme la procédure CEP, l’UNI s’oppose à cette étape de l’examen d’entrée. Le « concours pour tous » est, selon Léo, une nécessité, mais « n’est pas aujourd’hui la priorité de l’UNI au sein du conseil de direction ».

Parmi les étudiants, cette procédure fait débat. Pour Renan-Abhinav Moog, membre d’Aides et Conseils, groupe de sciencespistes préparant les terminales au concours,  «les très bons lycéens ne craignent rien à passer les épreuves écrites. Je trouve plus intéressant qu’on permette ainsi de donner sa chance à un candidat dont on estime qu’il a sa place à Sciences po, mais dont on craint que les écrits puissent être un barrage pour lui ». Les écrits ne doivent en effet pas être un challenge de taille pour les candidats les plus méritants, qui ont en majorité la mention TB au bac.

Même son de cloche du côté d’Eric Cobast qui comme nous l’expliquions précédemment, s’est opposé avec virulence à cette procédure. « Comme chaque année je constate que de très bons élèves ont été sélectionnés et que de très bons élèves ne l’ont pas été… Conséquence de cette vilaine pratique ? Un découragement, un soupçon de magouille délétère, une frustration, déjà l’idée de l’injustice… » explique-t-il.

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A gauche, Enora Naour, présidente de l’AGE de l’UNEF Sciences Po défend l’admissibilité sur dossier. A droite, Léo Castellote, responsable de l’UNI-MET lui oppose qu’une telle procédure « brise l’égalité républicaine ». Photo : Alice Brogat.

L’UNEF en revanche, se positionne en faveur de cette procédure. Pour Enora Naour, présidente de l’UNEF Sciences Po, “l’admissibilité sur dossier permet de valoriser à la fois les résultats scolaires, moins soumis à l’inégalité résultant des prépas privées que le concours, mais également la personnalité et les engagements extrascolaires qui sont pour nous la meilleure façon d’échapper aux biais sociaux dans la sélection des candidats”. Il faut toutefois rappeler que les résultats scolaires revêtent une importance supérieure à celle des engagements, et finalement le parcours d’un candidat investi, mais moyen en terme de résultats scolaires, ne sera pas privilégié par rapport à celui d’un “surdoué”.

A Enora Naour d’ajouter que “ l’Unef soutient en particulier les procédures de recrutement alternatives au concours, notamment lorsque l’admissibilité sur dossier permet de valoriser les profils de bons étudiants en province ou en outre-mer et de diversifier également le recrutement géographique des admissibles”, un souhait qui semble entendu puisque la procédure d’admissibilité sur dossier privilégie les étudiants issus de Province.

« Comme chaque année je constate que de très bons élèves ont été sélectionnés et que de très bons élèves ne l’ont pas été… Conséquence de cette vilaine pratique ? Un découragement, un soupçon de magouille délétère, une frustration, déjà l’idée de l’injustice… » Eric Cobast

Cette année, plus de 5 300 élèves se portent candidats à Sciences Po, un taux en nette augmentation chaque année. Les résultats d’admissibilité, dispensant d’écrits plus de 600 d’entre eux, viennent de tomber. Bonne ou mauvaise surprise, le concours reste la dernière voie d’entrée pour ceux qui n’ont pas eu cette chance. Une bonne occasion de se préparer à gérer son stress, et à répondre aux attentes intellectuelles et méthodologiques du jury. Le concours reste l’épreuve reine en France pour intégrer les fleurons de l’enseignement supérieur. Alors que l’angoisse des résultats commence à se faire sentir,, et que nombre d’aspirants sciences pistes sont en effervescence, il convient de se rappeler ces quelques mots de Proust: « il n’y a pas de réussite facile, ni d’échecs définitifs ».

Note, 09 septembre 2016: Renan-Abhinav Moog n’est plus membre de l’association « SOSciencesPo », qui gère le groupe « Aides et Conseils. »

  • raphaelle

     cela me semble étrange que Certaine personne puisse exprimer leur voix quand on connait leur position d’illegalité au sein de notre maison. je tiens d ailleurs voir leur carte d’etudiant. cordialement.

    • Frédéric M

      Ainsi que ses papiers d’identité #Tiki

    • Hippolyte

      Il y est pourtant indiqué à quel titre il s’exprime donc je vois pas le souci.

    • PierreM

       » quand on connait leur position d’illegalité au sein de notre maison » ?

      Surtout qu’en plus, on ne connaît pas du tout le suivi de cette affaire, donc normalement personne n’est censé pouvoir affirmer ça…

      étrange comme commentaire, en tous cas